Assia Djebbar: La guerre dans les mots par François Taillandier




Il est symbolique que deux ans avant son élection à l’Académie, Assia Djebar ait publié un roman intitulé la Disparition de la langue française. De cette disparition, son personnage, Bekrane, de retour à Alger au début des années quatre-vingt-dix après vingt années passées en France, fait une double expérience. D’une part, dans la relation qu’il noue avec Nadjia, autre exilée revenue au pays, où tout naturellement resurgit entre eux la langue amoureuse de la poésie arabe. D’autre part, dans un climat politique marqué par l’irruption de l’islam intégriste, qui enjoint de considérer comme des traîtres ceux qui ont fait le choix de la francophonie. (Un personnage souligne d’ailleurs à quel point la langue poétique des amants se situe fort loin des vociférations de prêcheurs.)

Revient alors à la mémoire de Bekrane un épisode de 1961, au cours duquel un militant demande, dans une discussion politique, si l’Algérie indépendante sera un pays « laïc », et s’aperçoit que personne ne comprend ce mot, parce qu’il est sans équivalent en langue arabe. Une autre ambiguïté est mentionnée : celle de la traduction du mot arabe « el mes’oul », qui signifie l’homme d’expérience que l’on interroge, par le mot « responsable », d’où la notion même de dialogue est évacuée. Symptômes jumeaux d’une réduction linguistique peut-être fatale.

Significativement, des pistes contraires sont esquissées, suivant lesquelles la liberté, l’humanisme ont leur reflet linguistique dans l’échange, le passage, la traduction : c’est Nadjia, l’amante de Bekrane, qui traduit Ungaretti, le poète italien né en Égypte ; elle encore qui mentionne des lettres d’Érasme de Rotterdam écrites en français à des étudiants anglais, alors qu’il vient de rencontrer à Padoue un « Polak » du nom de Copernic...

Les écrivains français continuent bien souvent à vivre dans l’évidence de leur seule langue, même s’il leur arrive de la truffer d’emprunts à l’idiome mondial techno-marchand. C’est par cette insistance sur la circulation à travers les cultures et les langues que les écrivains dits « francophones » (même dans un livre d’inquiétude comme celui-ci) sont à mon avis d’avant-garde. Le propos d’Assia Djebar est certes d’explorer les prolongements d’un passé tragique ; pourtant, à travers l’expérience de l’exil, l’hésitation et le conflit de Bekrane entre deux idiomes, c’est à nous qu’elle parle et c’est pour le présent. Tout choix linguistique est, et sera, de plus en plus, un choix politique et humain.

l'humanité: 20 Octobre 2005

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