Ibn Khaldoun : un historien témoin de son temps et un précurseur (I)








Tunisie s’apprête, avec d’autres pays arabes et non arabes, à commémorer, en
cette année 2006, la disparition survenue au Caire il y a de cela six siècles,
de l’un de ses fils le plus prodigieux de tous. Il s’agit de Abdel Rahman Ibn
Khaldoun.

 

Origines arabe et andalouse
Ce personnage hors pair, considéré comme l’un
des plus grands historiens de tous les temps et surtout comme étant le
précurseur de la sociologie moderne, est né à Tunis (rue Tourbet El Bey) d’une
famille venue d’Andalousie avec, semble-t-il, la première vague d’émigration du
début du XIIIe siècle. Mais ses véritables et lointaines origines sont arabes et
de Hadhramaout précisément. C’est lui qui nous le dit dans son autobiographie.
Ce que, sans raison valable, conteste Taha Husseïn dans la thèse qu’il a
soutenue à la Sorbonne aux premières années du siècle dernier sur la philosophie
sociale d’Ibn Khaldoun. En fait, rien ne permet de douter de son ascendance
arabe, ascendance dont il était d’ailleurs fier comme il était fier du passé
andalou de sa famille.
Mais cela ne l’empêcha point de se considérer comme
tunisien d’Ifriqiya issu d’une noble famille et élevé dans un milieu de grande
culture.  Son arrière-grand-père était ministre des Finances sous les Hafsides,
et son père, lui-même un fin lettré, le guida dans ses études, nous le disait-il
dans son autobiographie où il nous cita également ses grands maîtres de la
Zitouna, desquels il a appris les sciences religieuses et rationnelles surtout
Abû Abdallah Muhammad Al ‘Abuli versé dans les sciences rationnelles dont il fut
l’un des plus brillants élèves.


A 18 ans, Garde du Sceau
du sultan de Tunis
A partir de 1348, la
Grande peste qui ravageait l’Europe et les rives de la Méditerranée commençait à
sévir à Tunis où elle lui ravit son père, quelques membres de sa famille et
quelques-uns de ses maîtres.
Ainsi libéré, en quelque sorte, des liens
familiaux, et privé de ses grands maîtres, il allait se jeter dans l’aventure de
la politique. Et pour commencer, il se fit désigner en 1350, alors qu’il n’avait
que 18 ans, par le grand Chambellan Ibn Tafrajin «Garde du Sceau» du sultan
hafside Abû-Ishâq.


A Bougie, Fès et Grenade
Trois ans plus tard, en 1353, on le trouvait à
Bougie rallié à la cause du prince hafside dissident avant d’aller rejoindre au
bout d’un an, la cour du sultan de Fès.
A Fès, il est resté neuf ans, durant
lesquels il eut l’occasion de fréquenter les grands maîtres de l’Université
Qarawîn et d’y compléter sa formation scientifique. Ce fut aussi pour lui neuf
années d’apprentissage politique dans la cour marocaine où il brigua de hauts
postes ministériels. Neuf années durant lesquelles il connut la prison par deux
fois où il séjourna pendant environ deux ans.
A la dixième année, en 1363,
il décida de quitter le Maroc pour aller en Espagne et passer deux autres années
dans la cour du sultan nasride de Grenade. C’est là qu’il fit connaissance et se
lia d’amitié avec Lisân ad-dîn Ibn al-Khatib, l’historien et ministre des
Nasrides dont on connaît la triste et tragique fin puisqu’il est mort étranglé
en prison. Ibn Al-Khatib nous a laissé de son ami Ibn Khaldoun, qui n’avait
alors que 32 ans, une intéressante biographie.


Dans «les marais
de la politique»
32 ans ce n’est pas encore l’âge mûr
pour le commun des mortels, mais pour Ibn Khaldoun, il avait déjà acquis
suffisamment d’expériences et de connaissances pour se sentir en mesure
d’entamer une seconde étape de sa vie et décider de retourner chez lui au
Maghreb auprès des siens, dans ce Maghreb divisé entre Hafsides, Mérinides et
Abdelwadid et parcouru par les tribus arabes et berbères particulièrement
agitées, parmi lesquelles il allait passer neuf autres années, changeant chaque
fois de camp selon la fortune des alliances et les aléas de la politique.  Mais
au bout de ces neuf années, il finit par se lasser de cette vie d’aventures,
d’intrigues et de ce qu’il nomme dans son autobiographie des «marais de la
politique» et décide de se retirer de la scène pour se consacrer à l’étude, à la
réflexion et à l’écriture.


La retraite à la Qal’a d’Ibn Salama
Il choisit alors comme lieu de
retraite la Qal’a d’Ibn Salama située dans la région de Tlemcen en Algérie, non
loin de la ville de Biskra en plein territoire de la tribu arabe des Beni Arîf.
«C’est là que j’ai commencé à rédiger ce livre et que j’ai achevé La Muqaddima
avec son caractère original et inédit qui la distingue et qui m’a été inspiré
par cette khulwa» (lieu de retraite)», écrivait-il.
Traduite en français par
Vincent Monteil en 1967, La Muqaddima ne fait pas moins de 1.300 pages : «Une
véritable encyclopédie» disait Monteil, et un vrai «discours sur l’histoire
universelle». Ibn Khaldoun dit qu’il l’acheva en cinq mois, ce qui nous paraît
considérable vu l’énorme travail qu’elle a dû exiger de lui. Quant à son
Histoire Universelle (Kitâb al ‘ibar), il l’intitula ainsi: «Le livre des
enseignements et traité d’histoire ancienne et moderne sur la geste des Arabes,
des ‘Ajam (Persans), des Berbères et des Souverains de leur temps».
Ce livre
a dû lui demander beaucoup plus de temps que les quatre années passées à la
Qal’a et jusqu’à la fin de sa vie, il ne cessera pas de le corriger et de
l’améliorer.


Retour à Tunis : controverse avec l’Imam Ibn ‘Arafa
Après cette retraite
laborieuse de quatre années passées dans le désert ou presque, loin de
l’agitation de la ville, il décida de revenir à sa ville natale, Tunis, et
écrivit au sultan par l’y autoriser afin, lui dit-il, d’avoir la possibilité de
consulter les livres et les ouvrages de référence qui n’existent que dans les
grandes villes (amsâr) et par conséquent de pouvoir corriger et parfaire le
texte pensé et rédigé à la Qal’a.
Le sultan Abul ‘Abbas non seulement
l’autorisa de retourner chez lui, mais il lui réserva, semble-t-il, un bon
accueil dans sa cour, accueil dont il profita par aller enseigner à l’Université
de la Zitouna où ses cours rencontrèrent un immense succès ; ce qui n’était pas
sans éveiller la jalousie de certains de ses condisciples dont le plus illustre
et le plus influent de tous, l’Imam Muhammed Ibn ‘Arafa, bien connu par sa
stricte orthodoxie malikite. Une violente controverse religieuse et scientifique
ne tarda pas d’ailleurs à éclater entre les deux grands savants, controverse qui
semblait avoir donné raison en fin de compte au défenseur de la ligne dure pour
ne pas dire du parti de l’obscurantisme, celle d’Ibn ‘Arafa. Ibn Khaldoun
s’était ainsi trouvé contraint de quitter de nouveau Tunis après y avoir passé
quatre années. On verra plus tard Ibn ‘Arafa écrire une lettre aux autorités
religieuses de la ville du Caire où l’historien tunisien trouva un dernier
refuge, dans laquelle il n’hésita pas à dénoncer «les mœurs corrompues» d’Ibn
Khaldoun. (Lettre publiée par As-Sakhâwi (1427-1497)).
Avant de quitter
Tunis, Ibn Khaldoun prit soin d’offrir au sultan la première copie de son livre
revue et corrigée.


Au Caire : enseignant
à El Azhar et cadi malikite
Notre auteur
n’avait alors que 50 ans, l’âge de la maturité parfaite. Il lui restera,
toutefois, encore une bonne longue carrière à passer dans la ville prodigieuse
du Caire, la capitale des puissants Mamlouks, carrière qui va durer 24 ans
jusqu’à sa mort survenue en 1406 . En arrivant au Caire en 1382, il demanda à sa
femme et à ses enfants de l’y rejoindre. Malheureusement, une tempête au large
d’Alexandrie les emporta, lui faisant perdre ce qu’il a de plus cher, le
contraignant ainsi à s’investir davantage dans l’étude et l’enseignement à
l’Université d’Al Azhar. Il ne refusera pas pour autant la fonction de cadi
malikite que lui offrit le sultan d’Egypte, fonction qu’il exerça avec beaucoup
de dévouement et d’abnégation, manifestant un caractère difficile, voire
intraitable. Ce qui, naturellement, ne manqua pas, une fois de plus, de lui
attirer la foudre d’ hommes politiques et de savants égyptiens ulcérés qu’un
Maghrébin, aussi savant fût-il, puisse se comporter avec autant d’arrogance. Et
de nouveau notre historien se trouva mêlé à toutes sortes d’intrigues, ce qui
lui valut d’être déchu de ses fonctions cinq fois et d’y être reconduit six
fois. Il venait à peine d’être désigné pour la sixième fois cadi lorsque la mort
le surprit le 17 mars 1406 à l’âge de 74 ans. On l’enterra au cimetière des
Soufis alors réservé aux savants et aux hommes de lettres.


L’entrevue avec Tamerlan
Avant de terminer cette brève présentation de la
vie de notre historien, je me dois de relater un événement majeur auquel
l’auteur s’est trouvé impliqué: c’est le siège de la ville de Damas par Tamerlan
en 1401. Ibn Khaldoun nous raconte, en effet, que Tamerlan, ayant appris sa
présence dans la ville assiégée, lui aurait demandé de venir le voir dans son
camp établi non loin de la cité. Ce qu’il fit, semble-t-il, non sans
empressement. Et il passa ainsi 35 jours auprès du terrible «conquérant boiteux»
qui, séduit par l’immense érudition de l’historien maghrébin, lui réserva
plusieurs entrevues, l’invita dans ses audiences officielles, allant jusqu’à lui
demander de rédiger un condensé sur l’histoire et la géographie du Maghreb. Ce
qu’il exécuta en peu de temps, nous dit-il. Cependant, profitant de ces faveurs
exceptionnelles, Ibn Khaldoun aurait intercédé en faveur des habitants de Damas
et demandé au puissant souverain d’épargner leurs vies et leurs biens.
Mais
Tamerlan, s’il accepta d’épargner la vie des habitants, ne se priva pas, au
contraire, de livrer la ville au pillage auquel ne put échapper même la
vénérable grande mosquée des Omeyyades.
Cette rencontre historique ne manqua
pas de susciter jusqu’à nos jours la controverse. Certains y trouvèrent la
preuve du machiavélisme d’Ibn Khaldoun, suspecté même de trahison. Alors que
d’autres y virent un témoignage de sa gloire. Ce qui nous pousse à poser la
question mille fois posée par tous ceux qui ont étudié la vie de notre auteur :
qui est en fait Ibn Khaldoun ?


Qui est Ibn Khaldoun ?
n A 18 ans, encore tout jeune, il est nommé à
Tunis garde du sceau du sultan hafside.


n Puis pendant 24 ans, jusqu’à l’âge de 42 ans, on le voit mener la vie d’un
aventurier politique.


n De 42 à 46, ans il se retire dans la Qal’a d’Ibn Salama pour y rédiger sa
Muqaddima et son Kitâb al ‘Ibar. Travail qu’il acheva à Tunis quatre ans plus
tard.


n Enfin, à l’âge de la cinquantaine, on le voit partir pour Le Caire pour s’y
consacrer à l’enseignement et exercer la fonction de cadi malékite.
Comme on
peut aisément conclure de cette brève présentation, Ibn Khaldoun a vécu une vie
extrêmement mouvementée, une vie où il a passé une bonne partie de son temps à
l’exercice, ô combien riche en expériences en même temps que périlleux, de la
politique avec ses hauts et ses bas, ses fortunes et ses malheurs, et l’autre
partie à la recherche du savoir, à l’enseignement et à l’écriture, laissant
derrière lui une œuvre monumentale à peine imaginable de la part de quelqu’un
qui n’a pu s’empêcher de se laisser s’embourber, comme il le disait si bien,
dans «les marais de la politique».

    (Suivra)

    Par le Dr Abdelaziz
    DaoulatliLa

 

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