Pourquoi tant de haine? La «passion mauvaise» passée au scanner de la psychanalyse et de la philosophie.




La Lazio de Rome:

Outre la Haine et le pardon, de Julia Kristeva ­ un recueil d'une grande richesse au demeurant, mais qui, hors en un article, ne parle pas spécifiquement de la haine, voulant plutôt, à travers des réflexions sur des thèmes variés, la Chine comme la maternité, la langue, la laïcité, la religion, les femmes, Freud, la modernité, la littérature, etc., «penser la liberté en temps de détresse» ­, vient de paraître la Haine, un volume collectif dont l'objectif et de «dévoiler la nature, les sources et les effets» de la pulsion haineuse. Disons d'emblée que les textes qu'il contient (2), issus d'un colloque de la Société psychanalytique de Paris (SPP), ne sont pas d'une extrême simplicité, dans la mesure où, tout en laissant un peu de place à l'étude philosophique (Olivier La Cour Grandmaison), sociologique (Eugène Enriquez) ou littéraire (Bruno Clément), ils privilégient l'approche métapsychologique et l'observation clinique, suivent «les destins de la haine dans la cure et dans la psychopathologie» et présupposent au moins un peu connues les théorisations de Freud, Winnicot, Bion, Mélanie Klein ou André Green. Ils fournissent cependant des éclairages particulièrement intéressants, en ce qu'ils ciblent des questions décisives («N'y aurait-il amour que parce qu'il y a haine aux origines mêmes du sujet?», «Peut-on supposer une haine nécessaire, et, au-delà de sa destructivité propre, lui attribuer une valeur réorganisatrice?», «La peur et la haine de l'autre sont-elles à la source de toute communauté?») et, pour y répondre, explorent les zones les plus obscures et les ressorts les plus secrets de la vie psychique.

Pour «savoir» ce qu'est la haine on pourrait assister à un match de football, entre la Lazio de Rome, par exemple, dont le leader remercie les tifosi en faisant le salut fasciste, et Livourne, dont les supporters arborent drapeaux rouges et portraits de Che Guevara. Mais ce n'est pas nécessaire, d'autant qu'on risquerait de n'apprendre par là que la bêtise. Aujourd'hui, la haine semble pouvoir être «sentie» partout, comme si le terrorisme, la guerre, les conflits, les violences de rue, les prises d'otages, la diabolisation des ennemis, les manifestations racistes, le révisionnisme historique, l'incivilité urbaine, une certaine aversion pour le savoir, favorisant la croyance et le fanatisme, l'arrogance et les certitudes de leaders politiques ou religieux, en avaient fait «l'esprit du temps» et une composante «normale» des rapports sociaux. Faites l'amour, pas la guerre, rêvait-on il y a quelques décennies. Faites la guerre et haïssez-vous les uns les autres, semble-t-on entendre à présent. Freud considérait que la haine du père, aboutissant au meurtre, et le sentiment de culpabilité qui s'ensuit, est au coeur de la genèse de la civilisation, qui par l'interdit, les valeurs et le pouvoir de la Loi tente d'empêcher que le «méfait» ne se reproduise. Mais il faut croire que, si la culture «a des effets sur l'économie pulsionnelle», elle n'est pas et n'a jamais été assez puissante pour «extirper les penchants destructeurs chez l'homme et les remplacer par des penchants au bien» (Félicie Nayrou). Pire encore: comme Freud le redoutait, le processus culturel, censé favoriser l'unité et la cohésion de la communauté, impose aux individus des sacrifices trop importants, sans dédommagement suffisant ­ autres que les autorisations à «expulser» la violence de façon symbolique dans des institutions vouées à cela (fêtes, concerts, manifestations sportives...) et provoque, en retour, une haine de la culture.

A la source de la culture, la haine continue de l'alimenter, et, perverse, s'attribue même un rôle de «pacification» et d'«unité» des groupes humains: aussi désigne-t-elle des victimes expiatoires (celui qui vient d'ailleurs, qui n'a pas la même couleur de peau, qui est d'une autre confession, qui ne parle pas la même langue, qui défend d'autres idéaux, etc.) auxquelles elle fait porter tous les maux et qu'elle se propose de chasser ou de détruire afin de rétablir la cohésion «identitaire» de la communauté. C'est à ce processus qu'elle doit la multiplication infinie de ses formes, à ce «narcissisme des petites différences» qui lui fait chercher méticuleusement dans la parenté, dans la consanguinité, dans la proximité géographique, politique ou religieuse, dans la cohabitation, dans le voisinage, dans le «presque-semblable», la mar-que, même infime, de la dissemblance et de l' «étrangeté», qu'elle va dès lors s'escrimer à annihiler.

Au début, donc, il y a la haine. Empédocle la mettait à l'origine de toute réalité. Freud, parce qu'elle est narcissique et au service de l'«autoconservation», la place à l'orée de la culture, et avant l'amour dans la vie affective de l'enfant de l'homme. Selon le sage d'Agrigente, il est quatre «racines» éternelles des choses: le feu, l'éther (l'air), l'eau et l'air, qui, s'agrégeant et se désagrégeant, se combinant comme se combinent les couleurs essentielles qu'utilise le peintre, donnent la pluralité infinie des formes. Les quatre «grains» fondamentaux sont régis par deux forces opposées, Philotês, l'Amour, et Neikos, la Haine (3). L'Amour et la Haine gouvernent tour à tour l'univers et déterminent les phases du cycle cosmique. Quand domine l'Amour, le Multiple devient Un: on a la Sphère d'Harmonie, pure et parfaite, dans laquelle tous les éléments «se tiennent» et sont unis. Quand domine la Haine, l'Un devient Multiple: on a le Chaos, dans lequel tout se disjoint, se sépare, se désunit.

On ne sait pas dans quelle «phase» Empédocle situerait le monde d'aujourd'hui. Mais ce qu'il disait peut s'entendre en un autre langage: l'amour rapproche ce qui doit «aller avec», et est donc «symbolique», quand la haine, qui établit la zizanie, sème la division et éloigne ce(ux) qui étai(en)t «ensemble», est «diabolique». Puisque rien n'est jamais totalement séparé de tout, et rien n'est jamais totalement uni à quelque chose, il s'ensuit que l'Amour et la Haine vont souvent bras dessous bras dessus. «Haïr quelqu'un, écrivait Théophile Gautier, c'est le distinguer de la foule, c'est être dans un état violent à cause de lui. C'est y penser le jour et en rêver la nuit. C'est mordre son oreiller et grincer des dents en songeant qu'il existe. Mais alors que fait-on de plus pour quelqu'un qu'on aime?»

Quand, dans la Nuit du chasseur, Robert Mitchum croise les mains, les tatouages de Love et Hate se mêlent. «La haine n'est pas plus le contraire de l'amour, note Paul Denis, que le vinaigre n'est le contraire du vin.» Le contraire de l'amour serait plutôt la détestation, qui n'est jamais «première» mais consécutive, réactive, et qui advient lorsque l'un ne veut plus rien savoir de l'autre, ne veut plus être le «témoin» (testis) de quoi que ce soit, ni à son propos «répondre» de quoi que ce soit. La haine n'a pas de contraire, mais des amis et des faux amis, des complices (dont l'amour, qui contient souvent des veinules de haine) et des comparses, telles, on le disait, l'envie, la jalousie, la rancune, la malignité. Il convient de la distinguer de la violence et de l'agressivité. Si dans le vis (force) de violentia on décèle, b se prononçant v, la racine grecque bia, connotant la notion de «vie», on peut comprendre, comme le remarque Jean Bergeret, que «l'instinct violent corresponde à un élan de vie (ou de survie) du sujet lui-même et non pas à un désir de destruction de l'objet». Cette violence-là est la «haine originaire» à laquelle fait allusion Freud dans cette phrase sibylline que les auteurs de la Haine commentent à plusieurs reprises: «L'extérieur, l'objet, le haï, seraient tout au début identiques.» Elle est ici un «instinct naturel présent, à l'état pur, dès la période foetale, chez tout être humain» (J. Bergeret), un «besoin existentiel» de se protéger contre «tout autre» et contre la réalité elle-même, et appartient au registre narcissique dans la mesure où elle se présente avant même que, pour le sujet, il y ait un «objet», vis-à-vis duquel le Moi éprouvera de l'amour, s'il lui procure du plaisir, ou de la haine (une haine «seconde»), s'il fait obstacle à son plaisir ou lui procure du déplaisir. La «haine primitive» est violence ­ mais dans un sens que «violence» a perdu» ­ et seule la «haine seconde» est agressivité, qui vise la destruction de l'objet de frustration ou de répulsion. Le passage de l'une à l'autre, détaillé, est le passage de l'instinct (de conservation) à la pulsion (sexuelle), puis au sentiment et à la passion. Si on sort de la problématique freudienne, la haine ne se confond ni avec la violence, ni avec l'agressivité, bien que violence et agressivité puissent être «haineuses» lorsqu'elles tirent jouissance de la destruction de l'autre. Jacques Lacan a assurément raison de ne pas classer la haine dans les «passions de l'âme» (l'émotion, l'ennui, la tristesse, la mauvaise humeur, l'angoisse même) et de l'inscrire, avec l'amour et l'ignorance, dans les «passions de l'être», les premières résultant des effets de l'Autre symbolique sur le sujet, les secondes étant constitutives du sujet dans son être même, en tant qu'il «se passionne», y compris en voulant sa mort, dans sa relation à l'Autre.

Reste cependant que la haine garde son caractère d'«autoconservation», qu'elle est «un tonique» (Balzac) et fait vivre, dans la «joie mauvaise», en se révélant, lorsque «le fonctionnement du Moi selon le principe de plaisir/déplaisir se trouve débordé et qu'il est soumis au principe d'organisation/désorganisation», comme un frein à la désagrégation de soi causée par la perte, l'abandon, l'humiliation, la mutilation, le désamour, et comme «un moyen de lutte contre la dépersonnalisation, contre le risque d' "effondrement" psychique» (Paul Denis). Il ne convient pas, pourtant, d'en faire l'éloge, car si la haine est parfois «nécessaire», et fait «tenir» encore le Moi au seuil de l'effondrement, elle ne se nourrit que de l'espoir de l'effondrement de l'Autre haï, de tous les autres et de la Terre entière ­ «folie d'emprise» qui enferme dans la solitude la plus radicale, peut «armer des conduites destructrices manifestes» et aller jusqu'au meurtre, ou au suicide.

La haine tient un rôle majeur dans le fonctionnement général de l'affectivité, parce qu'en elle jouent, parfois simultanément, deux logiques passionnelles, que décrit Olivier La Cour Granmaison (4), en suivant pas à pas Spinoza. La première, qu'on ne saurait imputer à une nature foncièrement mauvaise ni à une «complexion singulière et maligne» est la plus «commune»: le moi attribue à Autrui la cause de son malheur et de ses souffrances. Dans ce cas, la haine est la passion qui «libère en quelque sorte la voie pour le libre et complet déploiement du désir»: elle devient joie lorsque la personne haïe, qui l'empêchait, est anéantie, et demeure tristesse tant que la personne haïe éprouve la moindre joie.

«Liqueur précieuse»

La seconde enchaîne le Moi d'une autre façon, s'il estime être lui-même la cause, effective ou imaginaire, de ses propres misères et de sa «difficulté à être et à agir pleinement»: les passions qui naissent alors sont l'humilité, le repentir, la mésestime et la haine de soi. Ce sont des «passions tristes et mauvaises»: l'homme qui se méprise lui-même se rend bientôt incapable d'accomplir quelque chose qui l'élève, et celui qui se hait parce qu'il se sait pécheur, concupiscent, orgueilleux ou malfaisant, finit par haïr le péché et tous ceux, ses semblables, ses frères, qui le commettent, par haïr, donc, tous les hommes. Elle est tonique, la haine, mais toxique aussi ­ lovée au fond de toute relation humaine, et en l'âme de chacun. Baudelaire disait: «La haine est une liqueur précieuse, un poison plus cher que celui des Borgia ­ car il est fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil et les deux tiers de notre amour! Il faut en être avare!»

(1) Vladimir Jankélévitch, «Traité des vertus, 3/L'innocence et la méchanceté» (Bordas, 1972).
(2) Signés d'Alain Fine, Jean Bergeret, Laurent Danon-Boileau, Olivier Le Cour Grandmaison, Liliane Abensour, Cléopâtre Athanassiou-Popesco, Paul Denis, Bernard Chervet, Claude Janin, Philippe Jeammet, Thierry Bokanowski, Félicie Nayrou, Paul-Laurent Assoun, Bruno Clément, Eugène Enriquez, Ruth Menahem et Julia Kristeva, laquelle reprend ici l'article figurant dans «la Haine et le pardon», et dont il faut rappeler qu'elle vient d'obtenir le prix international Holberg pour l'ensemble de son oeuvre (à lire: «Julia Kristeva, prix Holberg», textes réunis par Isabelle Rieusset-Lemarié, Fayard, 158 pp., 12 €).
(3) Cf. André Lask, «le Vide et la haine. Eléments pour une histoire archaïque de la négativité», PUF, 2004.
(4) Dont on peut lire aussi, préfacé par Etienne Balibar, «Haine(s). Philosophie et politique», PUF, 2002.

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