L’humoriste Gad Elmaleh qui passait tantôt sur une chaîne française s’était vu interrogé sur ses opinions politiques. Avec son sens de la répartie, il retourna la question en demandant pourquoi, lorsque Depardieu par exemple était interviewé, on ne lui demandait jamais ce qu’il pensait des élections ou de tel ou tel problème social.
On pourrait voir dans cette boutade une façon de se défiler. Pourtant, elle met en évidence une attitude quasi atavique des médias, en l’occurrence français, à cantonner tout particulièrement les artistes et écrivains issus du Maghreb, sinon du Sud de la planète, à un rôle de simples tremplins d’idées politiques. A croire que les créations de ces derniers ne seraient que des reportages ou des manifestes plus ou moins habillés de costumes de scène. Ce faisant, on nie à leur œuvre toute dimension artistique ou littéraire réelle. Ainsi, ce n’est que rarement, très rarement, que les écrivains algériens sont interrogés sur leurs tendances littéraires ou leur écriture, cette chose qui est quand même la substance de toute littérature ! On leur demande souvent de raconter « l’histoire » du roman (quand les autres se gardent de la déflorer) pour ensuite les amener à commenter l’actualité à la manière d’un journaliste ou d’un politologue. Certes, toute œuvre, roman, peinture ou chanson, recèle forcément de la politique car celle-ci est partout présente, dans le sport, l’économie, l’urbanisme et ce qu’on voudra. Mais une œuvre est une œuvre, une totalité créatrice née d’une sensibilité et d’un talent, et ne saurait se réduire à un discours. L’art est à la fois beauté, émotion et sens. Son contenu et sa forme sont indissociables. Sinon, il n’est pas. Un roman comporte des personnages originaux, des situations inimitables, de la chair littéraire en somme « qui survit aux hommes et aux événements » pour reprendre l’expression politique bien algérienne. En voulant l’enfermer coûte que coûte dans un discours politique, on nie sa particularité et donc son existence même. Mais ce ne sont pas seulement les médias français ou autres qui développent cette attitude. Dans la plupart des pays concernés, donc chez nous aussi, les classes politiques continuent à apprécier un roman à l’aune exclusive de la politique, et de nombreux lecteurs les suivent en cela. Ils donnent ainsi aux œuvres une importance qu’elles n’ont pas et leur enlèvent ainsi la seule qu’elles ont ! Si Nedjma de Kateb Yacine n’avait été qu’une version littéraire de la déclaration du 1er Novembre 1954, on ne s’en souviendrait pas. Ce ne serait que le clone d’un document authentique au lieu d’être l’œuvre magistrale qui continue à fasciner, bien après le contexte colonial de sa naissance. En lisant Nedjma, on retrouve l’âme et l’affect du texte fondateur de la guerre de Libération nationale. Mais si l’on veut étudier l’histoire, la déclaration se suffit à elle-même.
par Ameziane Ferhani
El Watan
le 02 Nov. 2006
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