Des intellectuels, historiens, avocats, lancent une initiative pour décoloniser les relations algéro-françaises.
Si le ton n’emprunte pas au langage belliciste, l’entreprise ressemble à s’y méprendre à une déclaration de guerre, les armes classiques en moins. Des intellectuels, des avocats dont le nombre a atteint déjà près de 1 700, des historiens et des militants de certaines formations politiques ont lancé hier à Alger une initiative “durable” visant la constitution d’une structure, dont l’objectif est de “décoloniser les relations” entre l’Algérie et l’ancienne puissance coloniale, condition sine qua non pour la signature d’un traité d’amitié entre les deux nations. Menée par l’avocate Me Benbraham, cette structure “ouverte à tout le peuple” se fixe comme objectif principal de “défendre par tous les moyens pacifiques, politiques, culturels, médiatiques et juridiques, la mémoire collective de notre peuple, l’histoire de sa glorieuse révolution et de sa courageuse résistance à l’occupation française (…)”, selon un communiqué des initiateurs rendu public. Initiée après la polémique autour de la loi du 23 février glorifiant le rôle positif de la colonisation française dans ses territoires d’outre-mer, qualifiée de “folie juridique” par l’avocate, cette entreprise ne manque pas d’ambitions. Outre les actions juridiques, dont notamment la saisine des instances internationales à l’image de l’ONU pour inscrire le colonialisme “comme crime contre l’humanité”, des cellules, dont l’une chargée des auditions et de l’enregistrement de ceux qui ont été victimes ou témoins des exactions du colonialisme, jugées “utiles” pour demander la restitution des archives entre les mains des autorités françaises, et l’autre, constituée d’historiens, chargée de se pencher sur les diverses périodes historiques ont été installées. La visite des musées et la mise en place d’une cellule de réflexion et analyse sont également dans l’agenda de travail de cette structure. Des lettres ont été aussi envoyées aux présidents des deux pays pour leur faire part de “l’indignation du peuple algérien” par rapport à la loi du 23 février. “forts du soutien populaire, nous nous proposons de prendre des initiatives, de concert avec les peuples victimes de colonisation, en vue d’obtenir des Nations unies et des institutions judiciaires internationales une résolution répertoriant le colonialisme au chapitre des crimes contre l’humanité, avec comme résultante le devoir des états coloniaux de présenter des excuses aux états et aux peuples victimes et le droit de ces derniers aux dédommagements qui s’imposent”, a estimé pour sa part M. Serai, l’un des invités au même titre que Me Benbraham du forum du quotidien El Moudjahid d’où l’initiative, pour la symbolique que porte le titre, a été lancée. En tout cas, la libération des relations algéro-françaises de la culture coloniale reste la condition, ont-ils décrété à l’unisson, pour la signature du traité. À défaut, ils rappellent aux deux chefs d’État — des mises en garde à peine voilées — qu’ils seraient “contraints de recourir à l’ensemble du peuple algérien pour faire front contre ce traité éventuel par tous les moyens pacifiques et juridiques”. Comment l’idée a-t-elle germé et qui est la locomotive ? Si pour le moment on avance juste que l’initiative est née suite à la polémique née entre Alger et Paris, et que parmi les premiers signataires figurent des avocats comme Me Benbraham ou encore l’ancien député dissident du FFS Mohand Arezki Ferrad, Louisette Ighilahriz, dont les témoignages sur la torture en 2000 au journal Le Monde ont provoqué un tumulte en Hexagone, ainsi que le fils de Ben Boulaïd, un héros de la révolution, il reste qu’une indication prête à diverses interprétations. “Nous, les signataires de cet appel, affirmons notre soutien à la position du président de la république quant à l’impossibilité de concevoir la signature du traité d’amitié entre l’Algérie et la France avant la reconnaissance officielle par l’État français de sa responsabilité historique, politique, juridique et morale dans les crimes abominables perpétrés à l’encontre de la nation algérienne tout au long de l’ère coloniale”, affirme Me Benbraham. “Le djihad, (guerre sainte, ndlr) continue !”, a-t-elle ajouté. Si certains, parfois par populisme et un zeste de nationalisme étriqué, sont tombés à bras raccourcis sur l’ancienne puissance coloniale, d’autres, plus lucides, n’ont pas manqué de relever quelques incohérences dans la démarche pour le recouvrement de la mémoire.
Ainsi, ont-ils relevé par exemple la fermeture des médias publics au débat autour de l’histoire, “taboue” et “enjeu de pouvoir”, ou encore l’absence d’enseignement de l’histoire à l’école. L’autre aberration qui n’a pas été évoquée, contenue dans la charte pour la paix et la réconciliation nationale, est cette interdiction formulée aux chercheurs, journalistes et historiens de se pencher, sous peine d’emprisonnement, sur la décennie écoulée au moment où l’on exige “un regard sans complaisance sur l’histoire” à d’autres…
par Karim Kebir
Liberté, Alger, le 17 Mai 2006









