L’arpenteur de la mémoire (Mahfoud Kaddache. Un historien au long cours)

© El Watan Photos

« Certaines gens donnent leur parole mais ne la tiennent pas. Comment voulez-vous qu’ils la tiennent, puisqu’ils l’ont déjà donnée. »

                              Pierre Dac

Comme un élève studieux, il reste accroché à son micro-ordinateur de longues heures durant. Il écrit, puis se ravise pour changer un mot ou une tournure en s’efforçant d’utiliser un style accessible dans un français limpide. Car il n’écrit pas n’importe quoi. Il est le témoin privilégié de son siècle et en tant que tel, il n’a pas droit à l’erreur, ni à surdimensionner l’événement ou le minimiser.

« Dans ce domaine, il faut être le plus rigoureux possible », précise-t-il en tentant de dépanner sa vieille imprimante récalcitrante. C’est qu’il est historien et son œuvre fait référence bien au-delà de nos frontières. Son livre L’Algérie des Algériens, par exemple, est un ouvrage monumental qui retrace l’histoire complexe et mouvementée de l’Algérie depuis son occupation au paléolithique jusqu’à la domination des Français. Des premières sociétés berbères jusqu’à la constitution du FLN, Kaddache s’est évertué à montrer comment tous les peuples qui se sont croisés, suivis et mêlés sur ce sol Phéniciens, Romains, Arabes, Ottomans ont façonné une identité originale, celle de l’Algérie moderne. A bien y regarder, Kaddache est l’image sociale que nous renvoie notre histoire. De son enfance, de son goût pour l’histoire, de sa passion pour le scoutisme, le vieux Mahfoud même handicapé par la maladie, nous a quand même ouvert son domicile à Ben Aknoun et aussi son cœur. Il parle avec le souci de l’exactitude et de la précision qui sied aux historiens de sa trempe. Pas question donc de sombrer dans l’outrance ou l’approximatif. Mahfoud est né en 1921 à La Casbah d’Alger où son père était mandataire au marché de la Lyre. A six ans, il perd son paternel. « Très jeune, j’ai exercé plusieurs petits métiers, marchand de légumes, vendeur de savonnettes et de produits de beauté. »

 

Un enfant de la Casbah

Mais il est régulièrement scolarisé et les études, ça marche plutôt bien ; pas de redoublement, obtenant son certificat d’études, son brevet élémentaire. Il passe à l’école normale, il décroche son brevet supérieur, puis la licence d’histoire et quelques années plus tard, le diplôme d’études supérieures et le doctorat d’Etat. Un itinéraire scolaire et universitaire bien rempli, à l’instar d’ailleurs d’un cheminement sans faute dans le scoutisme, qui a duré plus d’un demi-siècle. C’est pourquoi il aime en parler, parce que c’était sa passion et ce n’est pas un hasard s’il en est devenu un des piliers. « Les premiers groupes scouts, relève-t-il, étaient fondés en 1936. La fondation des SMA date de 1939. Bien que les pionniers du scoutisme avaient lancé les premiers groupes avant, El Falah d’Alger, de Tizi Ouzou, Erradja de Constantine, El Mouna de Annaba, El Ikbal de Blida, de Miliana, de Mostaganem... » Les scouts rencontrèrent de nombreuses difficultés avec les autorités coloniales. Interdiction de certaines activités ; surveillances policières... « Cela n’empêcha pas les représentants des groupes de se réunir dans un camp national ouvert le 10 juillet 1939 à El Harrach avec 200 jeunes scouts et une centaine de cadres. Le lendemain à Alger au Cercle du progrès se réunit la Fédération de scouts musulmans algériens, présidée par Bouras. Un grand défilé populaire des scouts eut lieu, ponctué par une grande fête au cinéma Majestic, rehaussée par la présence de cheikh Ben Badis. » Jeune adolescent, Mahfoud est bombardé commissaire local, chef de groupe El Kotb en 1940, dont le siège se trouvait au sein des voûtes de la Pêcherie. « Les nachids, les références aux noms d’hommes religieux et historiques étaient des sources de motivation. » En mai 1941, le président Bouras est condamné et fusillé. Pour les SMA, c’est un patriote et un symbole qui disparaît. Les forces de l’occupation pensaient ainsi mettre fin aux SMA avec des velléités de dissoudre les groupes constitués. « Mais la reprise est fulgurante, encouragée par les oulémas, les amis du Manifeste et surtout par les militants du PPA. En juillet 1944, 400 chefs et routiers scouts se réunirent dans un camp à Tlemcen et révéleront le dynamisme du mouvement. » Puis toujours avec la même précision, Mahfoud de renchérir : « Avec de nombreux routiers d’El Kobt, nous avions participé au défilé du 1er Mai 1945. Les jeunes apprirent avec effroi les horreurs commises à Sétif, Guelma et Kherata. Durant l’année 1946, plusieurs camps de formation furent mis en place avec le scoutisme français. 300 chefs participèrent à des journées d’étude à Constantine où un bureau composé de quatre membres s’occupait de l’animation, Tedjini président, Bouzouzou vice-président, moi-même en tant que secrétaire général et Lagha comme trésorier. » Par la suite, de nombreux chefs scouts et routiers affichèrent publiquement leurs liens avec le PPA au cours de manifestations internationales à Prague, Budapest, Bucarest et même au Jamborée de Paris. Dès lors, un problème se posait : scoutisme politique ou apolitique ? Une AG fut convoquée à Sidi Ferruch en 1948, la majorité des jeunes élit des chefs acquis du PPA. Les SMA entamèrent un véritable dialogue avec les scouts français. Une association commune est fondée : l’Association algérienne pour l’action sociale (AJAS) qui regroupait musulmans, catholiques, juifs, protestants. C’est pourquoi la période entre 1948 et 1954 a été l’apogée du scoutisme SMA. Puis, ce fut la guerre. « Les SMA, comme tous les partis, furent surpris par le 1er Novembre. Mais à vrai dire parmi les 22 historiques, il y avait 6 chefs scouts. Leur réunion s’est déroulée dans la maison de Lyès Derriche qui était lui aussi chef scout au Clos Salembier. » Evoquant sa propre expérience, Mahfoud nous confiera qu’il a subi plusieurs arrestations et détentions. « J’ai été menacé par un article du journal Rivarol. J’ai échappé à deux tentatives d’assassinat par l’OAS. J’ai fait partie de l’équipe du journal L’Espoir algérien dans lequel j’ai publié plusieurs articles en faveur de la négociation avec le FLN. Au cours d’une audience accordée en 1961 par le général de Gaulle, nous avions Mouloud Feraoun et moi-même plaidé pour la négociation et la paix. »

 

Prof d’histoire ou historien ?

De quoi lui est venu son penchant pour l’histoire ? « L’environnement historique de La Casbah algéroise, ses ruelles, ses maisons, ses palais et ses mosquées s’est instinctivement identifié à l’histoire. Un enseignant de cours complémentaire, M. Benhadj socialiste et membre du congrès musulman nous a fait aimer l’histoire. Celle des programmes officiels qui nous intéressaient, mais surtout celle des journaux politiques et des commentaires de textes qui nous passionnaient. Je me souviens de ma première causerie apprise par cœur sur Le Bidonville d’El Kettar. Les encouragements des professeurs Emrit et Marçais, après la publication de mes deux fascicules sur La Casbah d’Alger m’ont incité à écrire des livres d’histoire. Je me suis promis deux objectifs : écrire une histoire générale de l’Algérie et une histoire du nationalisme algérien. » A la question de savoir s’il se définit comme un professeur d’histoire ou un historien, Mahfoud n’y voit pas une grande différence. Il plaide pour la complémentarité. « On est d’abord un professeur, c’est-à-dire un enseignant qui possède des connaissances et qui les met à la disposition des élèves. C’est le domaine du savoir et la pédagogie. Un professeur enseigne l’histoire. Un historien décrit les faits, enregistre des témoignages, décrit des événements, décrit une civilisation, présente une dynastie... L’historien raconte l’histoire mais surtout la crée. L’historien est un grand auteur et un grand écrivain. Son œuvre fait date. » A propos de l’histoire de l’Algérie contemporaine, des écrits lui sont consacrés. Mais c’est un autre regard, souvent partial une autre vision qui n’approche pas forcément la vérité. C’est une histoire tronquée hélas, pour ne pas dire travestie. Beaucoup d’historiens ne désespèrent pas de voir l’histoire de l’Algérie, notamment celle de la guerre, s’écrire un jour. A ce propos, Mahfoud reste optimiste. « De nombreux historiens contemporains français ont écrit sur l’histoire de l’Algérie. La conquête coloniale, la colonisation, les réalisations des Européens ont été les thèmes des historiens français. De rares historiens ont osé des analyses critiques du colonialisme. Des personnalités parmi eux, des rares auteurs comme Charles-André Julien et Charles-Robert Ageron, présentèrent des livres témoignages des injustices et de la misère. Des journalistes de la Nahda, des réformistes et des nationalistes ont écrit des études et des articles dénonçant le colonialisme. De nombreux professeurs ont écrit des thèses intéressantes et devenus des historiens. Quelques-uns d’entre eux pourront écrire un jour une histoire qui suscitera des études commentaires internationales et nationales. » La récente polémique créée autour de l’histoire et la loi vantant les bienfaits de la colonisation ne l’ont pas laissé indifférent.

 

La France a tort

L’histoire, dit-il, s’écrit scientifiquement, s’élabore suivant des règles générales et des impératifs politiques, sociaux et culturels. Qu’un pays colonial ou un pays ayant dominé des colonies reconnaisse le rôle positif de la colonisation, n’est pas admis. « La conquête coloniale, la domination coloniale, les tortures, l’absence des libertés, l’indigénat et ce qu’on a appelé le colonialisme ont été condamnés globalement par la majorité des Algériens. Que l’on rappelle les valeurs culturelles françaises, que des rapports culturels entre Algériens et Français s’établissent. Nous le souhaitons. Qu’une loi rappelle les liens culturels, économiques et politiques entre l’Algérie et la France. Nous les discuterons. Qu’une histoire française estime la colonisation positive et qu’une loi reconnaisse son rôle positif en Algérie, les Algériens ne peuvent l’admettre. » Son regard sur l’Algérie de 2006 ? « C’est celui d’une personne âgée qui voit les séquences d’un film vécu. Un jeune Algérien dans La Casbah qui y a travaillé, suivi régulièrement sa scolarité primaire, secondaire et supérieure, ses activités scoutes et sa vie politique. C’est le regard sur une Algérie, qui s’est débarrassée du colonialisme, et a réalisé son indépendance après une longue marche. Des victoires, des réalisations, des satisfactions, mais aussi des impatiences, des crises et des échecs. C’est le déroulement du film de l’Algérie 1962-2006. C’est le film que doivent projeter demain les jeunes, qui nous intéresse : la foi, la culture, la science qui conditionnent le progrès humain, les valeurs politiques, sociales et démocratiques », insiste-t-il avec la détermination qui l’a toujours caractérisé.

 

Parcours

Mahfoud Kaddache est né en 1921 à La Casbah. Il y a vécu et effectué son parcours scolaire. Il a gravi les échelons pour décrocher son diplôme d’Etat. C’est une référence en matière d’histoire de l’Algérie. Il a publié 14 volumes d’histoire, dirigé plusieurs mémoires, magistères et doctorats d’histoire et de bibliothéconomie, sans compter les articles de revues et de bulletins. Il a publié deux fascicules sur La Casbah d’Alger et La vie politique à Alger de 1919 à 1939. Il a mis à jour cinq volumes d’histoire générale d’histoire de l’Algérie : L’Algérie dans l’antiquité, l’Algérie médiévale, l’Algérie dans la période ottomane et l’histoire de la guerre de Libération. Il a publié deux volumes sur des documents sur L’Etoile nord-africaine et le Parti du peuple algérien. Deux gros volumes de 786 pages présentent L’Algérie des Algériens et deux autres volumes de 982 pages sont consacrés à L’histoire du nationalisme algérien. Par ailleurs, Mahfoud a eu une carrière scout exemplaire et riche, qui s’est étalée sur plus d’un demi-siècle.

 

    Par Hamid Tahri, le 18 Mai 2006

 

Le blogue de la redaction

 
 
   www.arabesques-editions.com Web enhanced by Google