Tunisie: Présence des arts : «Lacérés» de Hammadi Ben Saâd à l'espace «Le 14»
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L'intitulé nous effraie et, en même temps, nous émeut à l'extrême. Hammadi Ben Saâd a toujours observé le monde avec un accent grave, une inquiétude aiguë. Son art est tendu, insolite, solitaire. Son talent est d'une acuité pathétique, mais affirmé et lucide avec ce sens monumental qui sécrète les ferments d'une réalité poétique et sensible, marquée de mélancolie, et d'une féerie inspirée par l'évocation de certains aspects de notre temps.
Une âme lacérée, qui souffre plus que d'autres, parce que le sort de l'humain la préoccupe La cité, pour lui, les usines, les hangars abandonnés pourraient devenir un monde aux frontières du réel où l'homme, l'artiste en particulier, serait toujours présent, jamais perdu.
A la galerie «Le 14», qui soutient les artistes contemporains, l'art moderne qui s'internationalise, Hammadi Ben Saâd a trouvé sa place et se déclare enfin par cette écriture individuelle, apparentée aux plus libres audaces. Son oeuvre, du coup, devient une manière de poème qui se complaît dans les effets de matières avec ces assemblages hétéroclites de matériaux usés, de toiles lacérées, l'artiste, au passage, inventant des oeuvres d'une hallucinante beauté, la représentation, sans doute, d'une humanité dégradée, l'expression exaspérée dans laquelle se décomposent formes et matières. Bouillonnements internes... Douleurs infligées par la vie. Grande souffrance muette
Hammadi Ben Saâd promène, de nuit, sa silhouette filiforme dans la vieille ville : Souk el Grana, Souk Djedid, Sidi Mehrez, rue des Verriers, récupère toutes sortes de cartons colorés, imprimés, du papier carbone, kraft, journal, tissu, construit sa force sur celle de ce déferlement de produits, de ce raz de marée d'objets, les murs, par ailleurs, lézardés, fissurés, torturés, l'inspirant grandement. Et partout, la même surenchère face à l'envahissement des choses. Pour nous tous, tout s'achète et se jette. Pour Hammadi, rien ne se perd, tout se transforme. D'où cette oeuvre redoutablement physique, volontairement pensée avec des effets d'optique saisissants, subtilement picturale, la couleur, en teintes plates, est soigneusement localisée avec des accords étudiés, savants qui rayonnent et séduisent malgré son extrême intensité.
Cette oeuvre imposante ne mettrait-elle pas en valeur artères principales, zones piétonnes, centres commerciaux, peut-être bien aussi grands magasins, à l'instar des villes européennes, Genève et Berne entre autres? En attendant, ces hangars du côté de Saint-Gobain, par exemple, où rôdent des fantômes, où s'accumulent des strates de poussière, ne pourraient-ils pas abriter momentanément un musée d'art moderne qui relancerait la création du côté de chez nous? Il y a urgence à laisser tomber le conditionnel pour montrer à tous ce langage, cet esprit et cette subtilité infinis de l'art contemporain en Tunisie. «Lacérés» de Hammadi Ben Saâd en est l'illustration la plus parfaite, une expression humaine et l'affirmation de notre identité culturelle.
par Mounira Aouadi La Presse (Tunis) OPINION
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