Sonia Ammar

LA VIE, UN JOUR

Ici, tout est artifice.

En plein jour, un homme court. Des coups de sifflet, prolongés, stridents. Un homme fuit, désespéré, la raison perdue. Une alarme retentit. Des balles volent, transpercent la chair vive. Un homme s'effondre.

Éclaboussures rouges.

La mort s’acharne, insatiable. Si on ne s’incline pas, on ne vit pas longtemps. Je le sais. Même si je parviens à camoufler mon effroi et à contenir ma haine, il y a le hasard, leur décision, mon destin, un coup ou une balle. Alors, moi, je me tiens coi et je m’exécute, vite. Je m’éreinte avec les autres enfants à la tâche qu'on nous assigne.

La brouette est lourde. Lourde de corps infestés d'insectes qui grugent, animés, égayés par la profusion de nourriture qui chaque jour leur est offerte. On travaille pour la mort, contre la mort. Elle nous frôle, elle nous nargue. Nous sommes trois par véhicule. Deux poussent, l’autre, perpétuellement courbé, ramasse les corps malingres qui tombent et roulent sur la terre rougie. Il ramasse les corps à la chair pourrie, à la chair bleu-vert, à la chair grise, à la chair rouge.

Ils meurent, tout simplement. On ne sait rien. On espère. On craint.

Il faut être sans cesse sur le qui-vive, prêt à accourir pour un ordre proféré, craché. Savoir identifier le strident sifflement de la mort. Éviter sa contamination. Reconnaître l'effluve électrique des détonations, et être prêt à s'allonger au sol. Apprendre à circuler dans ce monde en désordre, assourdissant, paralysant. Tout faire, toujours, avec promptitude.

Chaque jour qui passe, Jakob et moi vivons entre la douleur et la joie de vivre. Jakob se tapit, caché en moi. Moi, chaque jour qui passe, je compte les entrées. Les nombreuses entrées.

La vie est calculée. Si tu es trop près, on te tue. Si tu es trop loin, on te tue. Que tu ris, pleures ou restes inerte, on te tue. Trop gros, trop maigre, on te tue. L'infanticide dans ce lieu est comme le vent. Surprenant. Inattendu. Toujours violent.

Moi, je me contente d'être. C'est Jakob qui vit, qui pleure, qui dégueule, qui crie. Moi, je me contente de penser. C'est Jakob qui délire, qui dit, qui hait, qui tremble. Moi, je me contente d’être. C'est Jakob qui blasphème, qui questionne, qui demeure sensible. Moi, je me contente d'être lucide, le cœur fermé. Le reste, je le laisse à Jakob. Union d'un tintamarre muet.

Quand il y a un nouveau, je lui donne un entraînement. Oublie ta famille. Oublie tes frustrations. Reste calme. Ici, il n'y a pas d'ami. Ici, on n'a plus d'identité. On est une culture, une race ! Après, c'est à lui de survivre.

L'identité est exiguë. Un brassard blanc, une étoile bleue. Il noue nos êtres. Chaque nuit, l'étoile se multiplie. Chaque matin, la cour est silencieuse. Les vivants s’effacent. Seuls quelques enfants s'échinent à ramasser les étoiles bleues pour la prochaine cargaison, qui arrivera sans aucun doute cette nuit. L'étoile bleue. Notre vraie identité est une énigme. Le brassard colle sur nous, s’agglutine comme une seconde peau. L'étoile bleue, notre pays. Je suis un esclave insignifiant dans ce firmament chaotique.

C'est pénible de jouer à n'être rien, même pas soi. Alors, je me retranche dans ma tête pour pouvoir affronter les vicissitudes du camp. Toujours, je continue ma corvée, en espérant de ne reconnaître aucun membre de ma famille dans la myriade de cadavres que j'empile jour après jour dans la brouette. J'examine chaque corps, le cœur battant de plus en plus vite. Je le dépossède de son étoile bleue, de ses habits. Je ne regarde personne. Jamais. C'est notre convention tacite. Je me concentre sur les corps. Rien que sur eux. Il ne faut ni trembler, ni les regarder avec insistance.



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