Serge Muscat

 

 

LE VELO BLEU

 

Jeune infirmière, elle venait d'ap-prendre qu'elle allait être détachée à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Aussi avait-elle décidé d'acheter un vélo pour se rendre à son travail, lequel ne se trouvait qu'à un kilomètre de chez elle. Détestant les transports en commun, elle trouvait ce moyen de locomotion pratique et sain. Un samedi, elle se rendit donc chez un marchand de bicyclettes.

La devanture de la boutique avait des allures modestes et le tout dégageait une étrange atmosphère. Elle passa le seuil de la porte d'entrée en entendant un tintement de clochettes. A l'intérieur régnait un désordre dans lequel il demeurait difficile de s'y retrouver. Elle lança un regard panoramique en détaillant assez rapidement chaque modèle de vélo qui se trouvait dans le magasin. Après avoir passé en revue une quinzaine de modèles, ses yeux se posèrent sur un vélo bleu. Elle s'approcha pour le regarder de plus près lorsqu'un homme âgé apparut derrière le comptoir.

- Bonjour mademoiselle, lui lança-t-il avec une voix pleine de courtoisie.

 

Elle lui dit également bonjour et s'avança en direction du vélo qui avait attiré son attention. Une fois près de celui-ci, elle l'analysa minutieusement. Après un long moment, la voix du marchand résonna.

 

- Ce modèle vous intéresse, n'est ce pas mademoiselle?

- Oui, ce vélo me plaît beaucoup. Il n'y a pas d'étiquette pour indiquer le prix comme sur les autres modèles. A combien est-il?

Le marchand serra légèrement ses lèvres et parut embarrassé. Puis, après un moment d'hésitation, il sortit de derrière son comptoir.

 

- Ce vélo, mademoiselle, est un peu particulier, dit-il à la jeune infirmière. Une personne assez étrange me l'a laissé en dépôt-vente en me disant que cette bicyclette était magique. Cela va peut-être vous paraître ridicule, mais voilà ce que m'a raconté la personne. Elle était, comme vous, une jeune femme et avait gagné ce vélo à un jeu radiophonique. Dans la notice d'entretien, il était mentionné en petits caractères que ce vélo possédait la particularité de vous aider à trouver le compagnon idéal en vous guidant jusqu'à lui. Pour ce faire, sur le guidon, un petit appareil électronique avait été aménagé. Son mécanisme était d'une grande simplicité: une petite lumière rouge augmentait ou diminuait en intensité selon qu'elle s'approcherait ou s'éloignerait de son compagnon idéal. Tout d'abord, elle prit ces propos pour une plaisanterie. Puis un beau jour d'été, alors qu'elle se promenait dans les rues de la ville, la petite lumière rouge s'est mise à briller comme un soleil. Elle s'arrêta alors et regarda autour d'elle. Elle n'apercevait rien lorsque, soudain, elle entendit une voix derrière elle. Et lorsqu'elle se retourna pour faire face à son interlocuteur, elle vit un bel homme dont elle tomba immédiatement amoureuse.

 

La petite lumière rouge n'avait pas menti puisqu'ils sont aujourd'hui mariés et qu'ils vivent heureux dans le sud de la France.

 

Le marchand de vélos arrêta là son histoire. La jeune infirmière resta un long moment perdue dans ses pensées.

- Vous voulez toujours acheter ce vélo? reprit le marchand.

Elle redescendit brusquement du nuage sur lequel elle était assise et prononça un:

- Oui oui, je le prends.

 

Une fois à l'extérieur du magasin, elle entreprit de faire une longue promenade avec l'étrange bicyclette. Elle parcourut des kilomètres et des kilomètres, sillonna toute la capitale avec le secret espoir de voir la petite lumière rouge briller. Mais après avoir roulé durant de longues heures, elle constata avec une certaine tristesse que la lumière n'avait pas augmenté de la moindre intensité. Fatiguée, elle décida donc de rentrer chez elle à la nuit tombée.

Le retour fut difficile car elle avait parcouru une longue distance. Cependant elle arriva enfin à son domicile. Elle poussa la porte du hall d'entrée lorsque tout à coup elle remarqua la petite lumière qui brillait de tous ses éclats. Son cœur se mit à battre tandis qu'elle rangeait son vélo dans la cour. Dans cette nuit sombre d'été, les murs de l'immeuble n'étaient éclairés que par la mystérieuse et étincelante lumière rouge…

 

Le lendemain matin, lorsque Clotilde descendit de chez elle pour aller au travail, elle vit avec une certaine surprise son nouveau vélo rangé dans la cour. La nuit de sommeil lui avait fait oublier son achat de la veille. Puis elle se remémora la petite lumière rouge dont lui avait parlé le marchand. Cette lumière qui devait s’allumer à l’approche de l’homme fait pour elle. Curieuse de voir ce qui allait se passer par la suite, elle décida de prendre la bicyclette pour se rendre à l’hôpital afin de vérifier certaines hypothèses.

 

Traversant la cour, elle mit en marche ce qu’elle avait décidé d’appeler « le détecteur ». Bien que la lumière du jour ne rendit pas la perception aisée, elle put cependant voir la petite ampoule qui clignotait. Puis, traversant le hall de l’immeuble, le clignotement se mit à décroître jusqu’à totalement disparaître une fois qu’elle fut dans la rue.

***

 

Trois jours plus tard, alors que Clotilde rentrait du travail et rangeait son vélo dans la cour, elle entendit une personne descendre l’escalier de l’immeuble. Tandis qu’elle plaçait l’antivol sur la roue arrière de la bicyclette, un homme apparut, venant apparemment déposer un sac d’ordures. Soudain la lumière du détecteur se mit à clignoter à une cadence si rapide, qu’elle semblait être allumée en continu. Clotilde tourna la tête vers l’homme, et ce dernier lui dit bonsoir. Elle fit alors semblant de chercher quelque chose dans ses affaires pendant que l’homme déposait le sac dans une des poubelles. Puis il sortit de la cour.

 

Pendant qu’elle entendait le bruit de pas s’éloigner, Clotilde constata que la lumière clignotait de plus en plus lentement. De longues secondes s’écoulèrent, et la lumière, enfin, s’éteignit.

 

Lorsqu’elle prit l’ascenseur pour rentrer chez elle, Clotilde demeurait pensive. Elle se demandait qui était cet homme. Elle se dit que puisqu’il venait de déposer un sac dans la poubelle, il devait probablement habiter dans l’immeuble. Comme lorsqu’on rencontre des gens au hasard des rues, Clotilde essayait à partir des informations apportées par cette brève rencontre, de savoir qui pouvait bien être cette personne. Mais le masque que tout le monde porte dans la vie de tous les jours était difficile à percer. Tant qu’il n’y a pas d’interactions avec une personne que l’on voit, il est bien difficile de se faire une idée sur elle. Aussi est-ce en méditant longuement qu’elle regagna son logement.

Cet homme qu’elle avait croisé et qui marchait à présent dans la rue s’appelait Franck. Bien que n’étant pas dans la même situation que Clotilde, il pensait cependant également à cette rencontre qu’il venait de faire. Car depuis quelques jours il avait remarqué qu’elle passait sous ses fenêtres pour ranger son vélo. Et immédiatement cette femme avait attiré son attention. Il s’était dit qu’elle devait habiter l’immeuble et nourrissait quelque espoir de faire un jour, peut-être, sa connaissance. Il savait cependant que ce n’était pas une chose facile. Car dans les grandes villes, les gens habitant le même immeuble ne se parlaient bien souvent pas.

 

Durant les jours qui suivirent, il la croisa de nouveau, cette fois-ci dans le hall de l’immeuble. Alors qu’il allait ouvrir la porte de l’entrée principale, Clotilde surgit devant lui. Pour la première fois il la voyait de très près et en éprouva une sensation intense. Il resta un instant immobile à la regarder, comme si quelque main invisible avait immobilisé son corps tout entier. Puis il lui dit bonjour. C’était bien la seule chose qu’il pouvait dire. Elle lui répondit par un bonjour assez neutre, que Franck chercha à interpréter.

 

Les semaines passèrent lorsqu’un jour, en fin d’après-midi, elle revint chez elle accompagnée d’une amie. Tandis qu’elles rangeaient toutes les deux leur vélo dans la cour, l’amie de Clotilde appela cette dernière par son prénom. C’est à ce moment que la situation changea pour Franck, car il avait entendu le prénom par la fenêtre restée entrouverte. A présent il savait qu’elle s’appelait Clotilde. Et à partir de cette information, en esprit déductif qu’il était, il réussit par la suite à trouver son nom de famille. Cependant, il n’était pas plus avancé pour autant car il ne savait pas comment il allait faire pour lui parler. Mais le simple fait de connaître son nom et son prénom le remplissait de joie.

 

Un samedi, tandis que Franck papillonnait sur Internet, il entra le nom de famille de Clotilde dans un moteur de recherche. Il découvrit alors qu’elle écrivait des articles pour des magazines populaires. L’activité de pigiste était en fait le deuxième métier de Clotilde. Il cliqua successivement sur tous les liens et lu les textes avec curiosité. Les articles étaient écrits avec une certaine neutralité, avec l’objectif d’informer sans laisser filtrer d’opinion. Les sujets traités concernaient directement ou indirectement l’économie, et aucune analyse théorique n’était pratiquée. Il éprouvait une sensation trouble à parcourir les propos de Clotilde.

 

Lorsqu’il eut terminé sa lecture, il ressentit comme une certaine déception. Car il avait imaginé autre chose, sans savoir quoi exactement, en ce qui concernait les activités de cette femme. La profession choisie n’est que rarement un hasard. Elle est la plupart du temps en étroite corrélation avec le caractère et la personnalité. Et se dire que Clotilde travaillait pour ces magazines produisait une désillusion chez Franck. Il ferma les logiciels de son ordinateur et alla se servir un jus d’orange.

 

D’autres semaines passèrent. Et plus les jours se succédaient, et plus la vision de Franck se brouillait tellement tout défilait rapidement. Progressivement Clotilde lui semblait de plus en plus irréelle lorsqu’il la voyait ranger son vélo sous ses fenêtres. Il continua à lire sur Internet les articles qu’elle écrivait. Plus il approfondissait sa lecture, et plus il se sentait pris de nausée. Les textes qu’elle rédigeait participaient au lavage de cerveau ambiant que pratiquaient un bon nombre de médias. Sous sa plume se profilait un monde enchanteur où l’aliénation des individus était soigneusement camouflée. Elle collaborait à la fabrication d’une sorte de novlangue qui se répandait dans les capillaires d’Internet. Franck finit par se dire qu’un char d’assaut aurait mieux convenu à Clotilde qu’un vélo comme moyen de transport. Ce qui, en quelque sorte, arriva.

 

Un soir, alors qu’il rentrait à son domicile, il aperçut Clotilde au volant d’une voiture 4X4.

 

Six mois plus tard Franck partit vivre au Canada. Et il ne revit plus jamais la jeune femme au vélo bleu.

 












 

Serge Muscat vit à Paris et a déjà été publié dans Arabesques. Ses textes ont aussi été publiés dans de nombreuses revues à travers le monde.



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