Interview et entretien avec Marie-Claire Bancquart

 

Si Marie-Claire Bancquart transcende le quotidien,
l’ordinaire, le détail, le peu, c’est avec un sens aigu de la substance
, de la palpitationdu monde. Et le terme
«froideur» exprimerait les contraire et opposé exacts d’une telle parole. Chaleur,
donc. Et chaleur plus qu’humaine : fraternelle. Avec tout ce qui vibre, tout ce
qu’enlacent les mots. Il n’y a pas d’écriture de femme, non. Pas plus qu’il n’y
a d’écriture de gays, de noirs ou de dieu sait quel autre concept réducteur. En
revanche, il existe une écriture propre à certains êtres qui ont goûté la vie
dans ses diverses teneurs : amère, sucrée, salée, acide… La vie qui dégouline
comme de la confiture ou qui se dessèche comme une figue.

Et des pépins, qu’en
fait-on ? Pour un temps, on les oublie entre les mots. Ceux de cette poésie qui
nous offre tant de saveurs. Et qui nous fait, nous-mêmes, nous réfléchir. Et
quelle sensualité du monde remplit ces pages – dont on ne se détache qu’avec
regret tant elles allègent le poids des ombres !

 

 

Entretien:

 

1. Marie-Claire Bancquart est née dans l'Aveyron en 1932. Membre de l'Académie Mallarmé, professeur émérite à la Sorbonne (Paris IV), romancière et auteur d'ouvrages critiques notamment sur les surréalistes. Vous avez consacrée toute votre vie à la poésie. Pourquoi la poésie justement?

 

MCB: C’est vrai que la poésie a toujours été présente dans ma vie, alors même que celle-ci aurait pu être largement occupée par mes études, puis par  ma carrière dans l’Univer-sité qui demandait  bien entendu que je m’occupe des étudiants et que je fasse des cours, mais encore que j’écrive des essais sur certains auteurs français  et des éditions commentées de ces auteurs. D’ailleurs, j’aimais tout cela. Mais pour moi, la vraie vérité du monde et de la vie ne peut se chercher vraiment que dans la poésie. Libérée des règles du langage rhétorique et des coutumes sociales, « loin des puissants » comme je l’écris dans mon dernier recueil, c’est elle qui est aux écoutes du monde : les mouvements intérieurs du corps ; les choses, même très humbles, auxquelles nous ne prêtons pas assez attention, arbre, bêtes, brins d’herbe, détails d’une ville ; la relation qui existe entre les gens,  quels qu’ils soient, et entre les gens et l’univers. La poésie  s’interroge sur la vie,  sur la mort, sur la mémoire. En somme, c’est la poésie qui va «au plus profond du puits».

 

2. Mais (1969) fut votre premier recueil. Fait-il clairement allusion aux évènements de Mai 1968 ou glorifie-t-il simplement une mémoire enfuie qui dépasse plus cette réalité-là ? ou alors comme le disait Corneille «Mais... - Achevez, Seigneur; ce mais, que veut-il dire? ».

 

MCB: Ce titre, vous avez raison, peut faire songer à mai 68, étant donnée la date du recueil. Mais…mais c’est votre dernière hypothèse qui est la bonne. Ce recueil réunit des poèmes écrits  avant 68 ; si je sentais le besoin d’écrire, je ne ressentais pas auparavant celui de publier …Au fait, c’est peut-être cela qui a été influencé par 68, la soudaine envie de publier ? Possible ; ce serait intéressant du point de vue sociologique…. En tout cas, mon « Mais », ce n’est pas le pluriel de « mai », c’est le mot «  qui introduit une objection », pour parler comme le dictionnaire. Oui, une espèce d’objection perpétuelle,  entre la beauté et l’horreur de vivre, entre ce qui fait mal et  la joie. On vit  dans cette énigme ; bien entendu, je ne l’ai pas résolue, mais je la considère maintenant avec plus  de sérénité. A l’époque, c’était avec révolte que je sentais le noir de la vie, ce « mais » perpétuel opposé  à l’envie de vivre bien. J’aurais pu aussi bien prendre pour titre « Contre », mais c’est un mot qui a été employé par Henri Michaux.

 

3. Quand réellement avez-vous commencé à écrire vos premiers poèmes et quelles premières lectures vous ont le plus arquées et influencées?

 

MCB: Comme tout le monde, j’ai écrit à quatorze ou quinze ans  des poèmes sans grande conséquence, influencés par Verlaine ou Eluard, et certainement sans vraie personnalité (je ne les ai pas gardés). Je considère que j’ai commencé à écrire sérieusement des poèmes au moment où j’ai senti que c’était un besoin, malgré les concours que je préparais ; mettons vers dix-neuf ou vingt ans ; j’ai continué ensuite à écrire des « premiers poèmes », car …il y a loin de la coupe aux lèvres, et des essais poétiques à quelque chose qui fait entendre une voix personnelle. Les Rimbaud sont rares ! Les premières lectures qui m’ont marquée sont celles de poètes qui étaient alors parfaitement  ignorés dans les études, et qu’il fallait donc chercher par soi-même : Henri Michaux, André Frénaud, Yves Bonnefoy.

 

4. D’après vos dernières publications et vos nombreuses études critiques, on a l’impression que vous avez toujours été influencée par le mouvement surréaliste?

 

MCB: Je crois qu’aucun poète contem-porain, en France, ne peut dire qu’il ne s’est pas posé le problème  des surréalistes, car ce sont les derniers grands rêveurs, les derniers romantiques qui ont existé dans notre poésie. C’est vrai. Je les aime, j’ai écrit sur eux. Mais c’est pour me rendre compte de ma position par rapport à eux.  Je suis  d’une génération qui est arrivée à la poésie après la seconde guerre mondiale, et qui a mesuré combien était excessive cette ambition de « changer la vie »totalement qui est passée de Rimbaud aux surréalistes. Recréer le monde, lui donner une nouvelle mythologie, tout modifier, c’était une belle idée, mais c’était une utopie. Rimbaud s’en est vite rendu compte. Et les surréalistes, soit se sont tournés vers une action politique toute différente (Aragon), soit ont laissé le rêve, même la magie, dominer la réalité (Breton).  Mon ambition en poésie est beaucoup plus restreinte, si je puis dire: faire voir les choses, montrer leur beauté éphémère, mais si importante, et,  si je ne peux empêcher les horreurs et les tristesses, au moins crier le cri, dire qu’il y  a toujours quelqu’un qui se dresse contre les violences. Penser aussi à la mort, à la lumière de laquelle on peut se demander ce qui compte dans la vie. Mes études critiques sont maintenant tournées vers les poètes français contemporains (articles, et un livre qui va paraître sur Images de Paris chez les écrivains français depuis 1945)

 

5. Vous dites dans «Voix Majeures» un de vos textes que: Mon « écrire en poésie », c'est bien mon« être ». Mais il y a encore autre chose: cet « être» se dit avec et par un travail d‚écrire. Qu’en est-il de la sonorité de vos poèmes, et est-ce que vous choisissez le thème et la dimension métaphysique de vos poèmes ou bien c’est eux qui vous choisissent ?

 

MCB: C’est bien difficile de répondre à la deuxième question, car il est sûr qu’on ne se dit pas : -Je vais écrire un poème sur tel et tel sujet « ;  le sujet s’impose  par des chemins mystérieux, en partie inconscients, et, j’en suis persuadée, venus aussi des dispositions secrètes du corps, que l’on n’utilise  pas dans les écrits utilisant le raisonnement et la rhétorique. Pour la sonorité, le français ne possède pas cette accentuation  des mots qui rend si admirable à écouter la poésie arabe, et qui, en anglais ou en allemand,  rend tout à fait légitime l’usage du spondée, de l’iambe, du trochée. C’est pourquoi je n’emploie pas la versification classique en alexandrins ou en décasyllabes suivis. En revanche, la musique en français est dans la phrase : j’emploie  donc un rythme changeant, respiratoire. Et j’utilise beaucoup les « blancs », les silences ;  beaucoup aussi cet admirable « e » muet que le français est seul à posséder, et qui peut se dire avec plus ou moins de longueur.

 

 


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