Gilbert Millet , Istambul (ill. par Rozsa Tatar)

 

Dans les rues, les boulevards, les avenues, sur les places, sur les bacs, les véhicules s’agrègent. Sur les trottoirs du pont de Galata, dans l’Istiklal caddesi, la grande avenue piétonne où roule le tramway, au Grand Bazar, une foule chemine, solidaire et serrée, comme si chacun ne parvenait à exister qu’en se fondant dans un ensemble. Les mots eux-mêmes se rapprochent et s’unissent. Le turc est une langue agglutinante où les suffixes traduisent des notions que le français, individualiste, exprimerait par des mots autonomes, des prépositions, des adjectifs possessifs. Les chaînes se constituent, avec une rigueur presque mathématique :

 

    El : la main.

    Eller : les mains.

    Ellerim : mes mains.

    Ellerimde : dans mes mains.

    Ellerimdeki : ce que j’ai dans les mains.

    Ellerimdekiler : les choses que j’ai dans les mains.

 

De deux lettres, on passe à quatorze, avec l’adjonction de cinq suffixes. Huit mots en français. Un seul en turc. Et la foule partout, des individus qui se fondent. Une alchimie tranquille, une sorte de miracle. La langue est-elle reflet d’un peuple, le peuple décalque de son langage?

« Bir lisan, bir insan. » « Une langue, un homme. » La phrase d’Atatürk ne résout pas l’énigme. Elle sous-entend que par l’étude des mots venus d’ailleurs on s’enrichit de personnalités nouvelles. Dans de nombreux lycées, fidèles à ces principes, des universités, l’enseignement de toutes les matières se fait en langue étrangère. Le français est présent, à Galatasaray, Sainte-Pulchérie, à Saint-Michel, Saint-Benoît, Saint-Joseph ou Notre-Dame-de-Sion. Les rues témoignent aussi de ce brassage des mots. Tout le monde parle turc mais ça et là s’immisce le kurde. Ailleurs survivent le grec, l’hébreux ou l’arménien, un espagnol vieux de plusieurs siècles, celui des juifs chassés par les persécutions d’Isabelle la Catholique, d’autres langues encore que le passé s’obstine à imprimer.

 

 

La ville s’ouvre au monde, s’irrigue du Bosphore, entre Europe et Asie, entre mer Noire et Marmara. Elle est un réceptacle. Elle est aussi un lien, une charnière. Tous les voyages vers l’Orient commencent à Istanbul. La route de l’Occident y prend naissance et, certains jours, quand souffle le lodos, vent chaud du sud, l’Afrique elle-même s’engouffre entre les rives.

Des navires passent, de toutes tailles, de tous pays, cuirassés et cargos, sous-marins, chalutiers, pétroliers, paquebots, trois-mâts d’une autre époque, navires de croisière. Ils tracent leur sillage à égale distance des deux bords. D’autres bateaux coupent leur trajectoire, reliant une berge à l’autre, suivis d’une traînée de mouettes : vapurlar, les vapeurs. Ils sont d’un blanc marbré par le reflet des vagues, marqués de taches jaune orangé, les bouées et mats, d’infimes lignes horizontales. Les ancres entrecroisées leur servent de signature. Ici ou là, ils abandonnent des panaches, expirent des fumées noires.

 

 

De Karaköy à Haydarpasa, de Kabatas à Üsküdar, de Sirkeci aux îles des Princes, ils oscillent, indifférents aux autobus des mers trop rapides, trop modernes, aux ponts qu’on a voulu leur dresser en rivaux. Ils savent qu’en dépit du progrès, de la vitesse prônée comme un bienfait, des automobiles de plus en plus nombreuses, envahissantes, des voies rapides tracées à même la ville en abattant les vieilles maisons, Istanbul est une ville de piétons, ceux qu’ils dégorgent, le matin, sur les quais et récupèrent le soir.

La tour de Galata, les mosquées de Sinan, architecte de Soliman le Magnifique, le sérail imposant naviguent en arrière plan. On pense croiser de longs caïques incrustés de nacre, emportant sous leurs voiles les épouses du sultan. Aziyade rejoint Loti sur une barque.

 

Plantée sur un rocher, la tour de Léandre sert de repère. Ce n’est qu’un phare mais des légendes affirment qu’un empereur, peut être Constantin, y aurait enfermé sa fille menacée par un oracle d’une piqûre de serpent. La

 

précaution fut inutile. Le serpent parvint jusqu’à la tour, caché dans une corbeille de fruits. On n’échappe pas aux mots qui scellent un destin.

Du passé montent les fantômes d’autres vaisseaux, ceux des Croisés, des Génois, des Vénitiens. La flotte arabe brûle sous le feu grégeois. Une chaîne ferme l’accès de la Corne d’Or. La nuit du 22 avril 1453, les navires du sultan Mehmed II, en passe de devenir le Conquérant, sortent du Bosphore, escaladent la terre ferme. Tirés, poussés, les voiles hissées pour profiter du vent, ils glissent sur des rouleaux de bois, franchissent les kilomètres qui les séparent du port ennemi. Les défenseurs, pris à revers, ne tiendront plus qu’un mois.

 

 

Les victoires désormais se font plus pacifiques. Certains soirs, leur écho résonne d’un quartier à l’autre. Il prend la forme de trois mots : Cim bom bom. Le « c » se prononce « dj » et les trois « m » sonnent comme un tambour. Le stade se vide de ses clameurs et de ses chants. Les fumigènes sont éteints. De rue en rue, le bonheur se transporte, les couleurs jaune et rouge se hissent à bout de bras, les trompettes résonnent, les voix se cassent. On brandit les portraits des héros de la fête, les footballeurs qui ont donné la joie. La nuit sera trop courte pour les cortèges klaxonnants, les banderoles, les exploits que l’on clame.

Cim bom bom. Le cri de guerre n’a pas de sens précis. Il est l’espoir, la fierté et la gloire. Nul n’est meilleur que Galatasaray, nul n’est plus fort. Une fois encore, les adversaires ont succombé, Besiktas s’est rendu, Fenerbahçe se désespère. Les ballons claquent dans les filets. Les grands d’Europe vacillent à leur tour. Manchester pleure. Si Barcelone résiste, si Monaco prend sa revanche, ce n’est que provisoire. Tous finiront par reconnaître le vrai champion. « En büyük Cim Bom. Baska büyük yok. » Galatasaray est le plus grand. Il n’y a pas d’autre grand. Les enfants par milliers et les adolescents se ruent à travers la ville. Des adultes les suivent, oriflammes au vent. En les voyant passer on se sent fier. On commente l’exploit. On l’enjolive un peu. Les plus anciens tressent un passé glorieux et l’avenir s’éclaire. Le monde du football n’a qu’à bien se tenir.

Le club porte le nom d’un lycée de la ville, établissement de cinq cents ans, francophone depuis le XIX 5ème siècle, vénérable institution où l’on pénètre dès l’école primaire, qui se poursuit par l’université du même nom, et au-delà. Qui est de Galatasaray l’est pour toute la vie. C’est une solidarité, une fraternité, un mode de pensée. Le premier dimanche de décembre, les anciens se réunissent pour le traditionnel « pilaf », confrontent leurs souvenirs, retrouvent leurs professeurs. A la même table mangent un ministre et un marchand de tapis, un directeur de banque, un pharmacien.

Les jours de très grand match, le bâtiment se vide, ou plutôt se transporte dans les gradins du stade. Les filles que le football n’intéresse pas restent à la maison afin que les garçons ne soient pas seuls coupables de désertion. Dans les tribunes, l’activité scolaire n’est d’ailleurs pas absente.

On exerce sa mémoire en récitant les hymnes de triomphe et les chansons de circonstance. On développe son imagination en recherchant des qualificatifs variés pour les arbitres, les adversaires. Au retour des victoires, on voit rentrer des internes hilares, bardés de drapeaux jaunes et rouges, hurlant des « cim bom bom » qu’ils n’oublieront jamais.

 


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