Interview avec Jean-Marie LeClezio

 

 

LeClezio
par lui-même

 

Chaque nouveau roman de Jean-Marie Le Clézio est un événement. A l'occasion
de la sortie d'« Ourania »(le 2 février, chez Gallimard), une rêverie sur une
république idéale mexicaine, « Le Point » a posé trente-cinq questions à cet
écrivain secret, le seul Français nobélisable de sa génération.

 

Propos recueillis par Jacques-Pierre Amette

 

Né en 1940, ayant publié son premier roman, « Le procès-verbal », en
1963 (prix Renaudot), livre événement, Le Clézio est lui-même un phénomène. En
révolte contre la société occidentale (« La guerre », « Les géants »), il
parcourt l'Afrique (« désert ») mais surtout l'Amérique et s'intéresse de très
près au Mexique (« Le rêve mexicain »), où il fait de nombreux séjours. Avec ses
récits de voyages, contes, essais, Le Clézio est d'abord un regard. Son nouveau
livre, « Ourania », nous ramène au Mexique, à la rencontre d'une république
idéale, Campos, vue par le regard de Daniel Sillitoe, géographe français en
mission.


 


Le livre surprend, déconcerte, fascine par son tragique, sa tristesse, son
incroyable richesse visuelle et sa rébellion contre les pauvretés d'un peuple. «
Ourania » témoigne, une fois de plus, de l'énorme capacité de renouvellement
d'un écrivain qui apparaît, aujourd'hui, comme le seul nobélisable de sa
génération. Cet homme de 66 ans fait immanquablement penser au formidable Victor
Hugo publiant « les misérables ».


 


« Ourania », livre-épopée entre histoire, légende, religiosité et
dénonciation, ethnographie et poésie, marquera l'histoire de notre littérature
et de notre époque. L'auteur s'impose en visitant les nouveaux bagnes du
mondialisme. Le livre est aussi un puissant chant sensuel, comme si tous les
bruits nocturnes et souterrains du Mexique envahissaient l'oeuvre.


Ce renouvellement, cette métamorphose stylistique aussi, pour un écrivain de
cette stature - et qui a déjà tant donné - pose des questions. D'où les nôtres,
au nombre de 35 exactement... Cet entretien, par ses fulgurances, sa vigueur,
pourrait s'appeler « ce que dit la bouche d'ombre ».


Toujours est-il que cet écrivain aventurier, parti de Nice, n'a pas fini de
nous étonner


 


Le Point : Votre vrai premier souvenir d'enfance ?


 


J.-M. G. Le Clézio : La guerre, la destruction du port de Nice par
l'armée allemande en déroute, des charges de TNT dont l'onde de choc me jeta par
terre, je ressens encore au moment où je vous parle le sol qui bouge sous moi,
j'entends le hurlement qui sort de ma bouche.

 

Y a-t-il un professeur qui vous a marqué et incité à écrire ?


J'ai été un élève médiocre. Le seul professeur qui m'ait encouragé était mon
professeur de français latin-grec, M. Larmat, le seul qui m'ait jamais donné
20/20 pour mes dissertations françaises. C'était un homme fin, extrêmement
humain, qui avait été instituteur dans un village des Basses-Pyrénées et nous
racontait que certains de ses élèves avaient les avant-bras déformés d'avoir
travaillé très jeunes aux champs, à peser de tout leur poids sur les charrues.
Je me souviens de son émotion lorsqu'il nous lisait, en récompense de fin
d'année, le poème de Paul-Jean Toulet, « Jours de lessive ».

 

Vos vacances scolaires, vous les passiez où ?


Jusqu'à l'adolescence en Bretagne, à Sainte-Marine, à l'embouchure de l'Odet.
Egalement en Angleterre, que mon père considérait comme sa véritable patrie (il
est né à Maurice).

 

Votre souvenir d'écriture du « Procès-verbal » ? Où ? Quand ? Comment ?
Etat d'esprit de l'époque ?


C'était une drôle d'époque. J'ai commencé à écrire ce livre alors que la
guerre d'Algérie n'était pas finie, et que planait sur les garçons la menace
d'être envoyés dans le contingent. Un de mes camarades, un garçon très artiste,
très rebelle, nommé Vincent, du fait de ses mauvaises notes est parti à la fin
de l'année 1960, et il a été aussitôt tué dans une embuscade. Un autre convoyait
des fonds pour le FLN. Un autre était revenu en permission, le cerveau lessivé,
ne parlant que de bazookas et de « bidons spéciaux » (comme on nommait
pudiquement le napalm). Certains de mes camarades pour échapper au Moloch se
tiraient une balle dans le pied, ou s'injectaient de la caféine pour feindre une
tachycardie, ou construisaient une folie qui au cours des semaines de traitement
à l'hôpital militaire devenait réelle. L'état d'esprit, c'était un mélange
d'agressivité et de dérision, duquel le mot « absurde » ne rendait qu'un faible
écho. En même temps régnait en France un racisme anti-arabe des plus répugnants,
dont je ne peux m'empêcher de ressentir la résurgence aujourd'hui.


Alors j'écrivais « Le procès-verbal » par bribes, dans le fond d'un café, en
y mêlant des morceaux de conversation entendus, des images, des découpes de
journal. Au jour le jour. Le roman a été fini après les accords d'Evian, quand
j'ai compris que la menace s'arrêtait, que nous allions vivre. Il est resté un
peu plus d'un an à l'état de manuscrit, puis a été présenté au prix
international européen Formentor (la récompense était un séjour tous frais payés
dans l'île de Formentera), mais c'est Uwe Johnson qui l'a eu ! L'automne
suivant, j'ai été consolé par le prix Renaudot !

 

Pourquoi avez-vous parlé si tard de la guerre d'Algérie ?


Je crois que cette guerre (mais on a tardé à parler de guerre, à l'époque on
disait « les événements », et les indépendantistes algériens étaient des HLL,
des hors-la-loi) a rempli tous ceux de ma génération d'une dose d'horreur telle
qu'ils ont été incapables d'en parler avec objectivité. Voyez les témoignages de
ceux qui y ont été, à quel point ils se sont fait attendre. Il y a eu - à
l'exception de quelques militants courageux - une sorte de refus, de négation.
On l'a transférée sur un autre plan, sur la violence urbaine, la dénonciation de
la société industrielle, sur l'espoir d'une liberté morale, ou sexuelle, sur les
illusions du mouvement « beat ». Pour ma part, je crois qu'à compter de
cette date j'ai cessé, dans ma tête ou pour de vrai, de vivre en France. J'ai
vécu en Angleterre, puis en Thaïlande, au Mexique, à Panama...

 

Votre réaction à la publication du « Procès-verbal ? »


J'ai été extrêmement content de ma première lettre de promesse de
publication, qui était manuscrite, et envoyée par Georges Lambrichs, directeur
chez Gallimard de la collection « Le Chemin », une belle lettre très brève, à sa
manière, très chaleureuse.

 

Vous souvenez-vous de votre premier voyage à Paris ?


J'ai tardé à y aller. Georges Lambrichs me pressait de venir. Il fallait des
photos. J'ai envoyé un Photomaton, j'ai attendu plus d'un an. Par paresse, je
crois, plutôt que par méfiance. Je ne suis venu à Paris qu'au moment de la
proclamation du prix Renaudot, pour les photos, justement, et quelques cocktails
qui m'ont fort ennuyé.

 

A l'époque, vous étiez souvent photographié avec votre épouse. Plus tard,
vous ne vouliez plus être photographié. Pourquoi ?


Oui, c'est vrai, je me suis senti objectivisé.

 

Alliez-vous en boîte, en surprise-partie, à l'époque ?


Non. J'aime bien la réponse de Joseph Conrad au questionnaire des carnets de
bal de son époque. Ça se passe à Maurice, où une jeune fille lui pose la
question : « Votre danse préférée ? » Il répond : « Aucune. Don't dance.
»

 

Aimiez-vous Nice, adolescent ?


J'ai aimé et détesté cette ville plus que tout.

 

Lisiez-vous des journaux littéraires ?


Je crois que je ne savais pas qu'ils existaient.

 

Avez-vous été tenté de faire une analyse ?


Non.

 

Le succès du « Procès-verbal » vous a-t-il, à l'époque, changé, surpris,
déconcentré ?


Si je me souviens bien, il me semble que cela m'a rendu méfiant. J'avais - et
j'ai toujours eu - un sentiment de malentendu. Etre écrivain, dans le fond,
était ma « vocation » depuis ma petite enfance. Ce passe-temps avait été
soigneusement entretenu par mon entourage - ma mère, ma grand-mère, mes
lointaines cousines de Maurice avec qui j'échangeais mes romans. En revanche, je
crois avoir compris assez tôt - particulièrement après avoir fait la
connaissance de mon père en Afrique - que cette activité ne pouvait en aucun cas
être un métier, qu'elle ne pouvait pas nourrir son homme, ni même lui donner une
place dans la société. Faire des études, ne pas rêvasser devant ses devoirs de
maths ou ses leçons d'histoire, avoir de bonnes notes, passer des concours,
réussir ses examens, envisager une carrière - dans ma famille, les hommes
étaient depuis des temps immémoriaux des médecins, des juges, des avocats,
jamais des hommes d'affaires et surtout pas des planteurs de canne à sucre -,
tel était mon devenir, auquel je ne pouvais manquer de faillir, vu ma paresse et
mon manque d'attention et de concentration. Je devais être un fruit sec.


La distinction d'un prix littéraire m'a mis devant un diktat auquel je
n'étais pas préparé. J'étais un écrivain, je devenais un « homme de lettres »
(c'était indiqué sur mes papiers d'identité). C'est cela qui a été sans doute le
plus difficile à admettre.

 

Ne pas avoir eu le Goncourt vous a-t-il affecté ?


Je me souviens que ma fille aînée confondait Goncourt et concours. Je suis
sûr que cela m'a aidé à relativiser la chose...

 

Dans « L'extase matérielle » (1967), vous manifestez souvent votre
méfiance par rapport à l'écriture, aux mensonges de l'art et même au fait d'«
écrire des histoires ». Or, depuis, vous ne cessez d'écrire des histoires et de
vous rapprocher de narrations traditionnelles. Avez-vous renié l'auteur de «
L'extase matérielle » ?


Je ne suis pas sûr d'être en contradiction. Est-ce que mes histoires sont des
histoires ? Est-ce qu'elles ont un début, une fin ? Est-ce que j'écris sur des
sujets ? Est-ce que le lyrisme ou la confession sont des modes objectifs ?
Est-ce qu'il y a quelque chose qui soit personnage ? Est-ce que la narration
décrit un temps linéaire ? Est-ce que la mémoire s'organise selon une trame
établie ? Je vais donner un exemple, en prenant mon courage à deux mains car il
n'est pas facile de se livrer, je veux dire de livrer un morceau de sa mémoire.
Dans « Ourania », le roman que je publie en ce moment, il y a un personnage, une
jeune femme indienne. Je l'ai appelée Lili, elle vit au bord de la lagune
d'Orandino. Elle existe (je crois l'avoir déjà rencontrée), elle a une vie, un
itinéraire (elle cherche à fuir l'emprise de son mac Ivan le Terrible - lui
aussi un personnage réel). Pourtant, tout part pour moi d'un bateau de mon
enfance qui circulait entre Penzance et les îles Sorlingues, et qui s'appelait «
Lily of the Laguna », c'est-à-dire « le lys de la lagune ». Sans ce souvenir (et
tout ce qui s'y rattache), je n'aurais pas pu écrire sur cette femme, sur la
lagune, le travail forcé des enfants. J'aime la formule de Salman Rushdie, sur
la réalité qui reste toujours cachée.

 

De 1966, « Le déluge », jusqu'à 1973, « Les géants », roman qui montre le
côté monstrueux des hypermarchés et des villes nouvelles, vous semblez avoir une
vision apocalyptique de la France. Pourquoi ? Annonciez-vous les brasiers
récents ?


Comme je vous disais à propos de la guerre d'Algérie, nous avons été, tous
ceux de ma génération (nés pendant ou juste après la guerre de 39-45), orphelins
de la France éternelle de 1789 and all that. On peut se réinventer une
identité, adhérer à un parti progressiste, retremper le flambeau dans un nouveau
carburant, cette rupture restera. Elle fait que je regarde la société moderne,
particulièrement le nouveau libéralisme, comme une tentative d'oublier ce qui
s'est réellement passé, de tirer un trait. Ne demandez pas à un écrivain, pour
qui se souvenir est tout ce qu'il a, de tirer ce trait. Il ne peut s'empêcher -
avec abus parfois - de voir le développement des empires, l'installation
insolente des inégalités, la machination des échanges marchands - matière
première ou force de travail contre objets finis. Tout notre présent, non
seulement en France, mais aussi en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis, en
découle. Comme si nous avions inventé, dans ces années terribles de la guerre
d'Algérie, de la guerre en Malaisie, de la difficile indépendance de l'Afrique
et de l'Océanie, une sorte d'entité de la frontière, zone de réception et de
mise en attente sans fin où des hommes et des femmes sont en purgatoire. Ce
n'est pas être un grand prophète que de se souvenir du passé.

 

La découverte de Panama, du Mexique, de l'île Maurice (où sont en partie
vos origines) est-elle une fuite de la France ? Pourquoi toujours marcher ? « Le
livre des fuites » (1969) est-il un miroir fidèle de ce que vous êtes ? Est-ce
une tentative d'autobiographie ?


Je peux dire (une façon de ne pas répondre) que j'appartiens à une famille de
nomades. J'ai grandi à Nice, mais en sachant que ce serait provisoire, qu'on
irait ailleurs. Mon père a quitté Maurice pour des raisons économiques. Il a
vécu par choix loin de l'Europe, en Guyane, puis au Nigeria. J'aurais pu choisir
d'appartenir à un lieu, un village, une région. Ou d'être dans un non-lieu comme
Paris, ville internationale. Je n'ai pas voyagé, je n'aime pas les voyages, je
me suis installé avec ma famille successivement au Mexique, puis aux Etats-Unis.
Je ne sais pas où je, où nous vivrons l'an prochain. Je travaille là où je suis.
Je suis personnellement (je ne peux pas parler pour les autres) retenu par de
toutes petites choses qui prennent pour moi une valeur exceptionnelle, sans
doute excessive : un terrain vague où roulent les tumbleweeds, la couleur
du ciel au crépuscule, le bruit du galop d'un cheval monté par des gosses qui
chevauchent à cru, une odeur fade et forte à la fois qui vient des fruits
tombés, un accent, des gens qui disent « aye » au lieu de dire « si !
»
, la couleur d'agate grise des yeux des femmes indiennes, la pluie qui
tambourine à Maurice. Est-ce du luxe ? Je ne sais pas. Il me semble que je
pourrais vivre avec de semblables sensations partout. Pourtant, ce que j'aime
par-dessus tout, c'est écrire en me servant de la langue française.

 

Vous êtes-vous toujours senti provincial à Paris ?


Simplement une sorte d'intrus.

 

Vous n'écrivez pas sur la France de 2006 dans vos oeuvres récentes.
Pourquoi ? Elle ne vous intéresse pas ?


Il me semble au contraire que j'écris sur ce pays et sur cette époque
(peut-être pas exactement 2006, mais à quelques années près) par le biais de
l'empreinte. Le fait que je vive ici ou là ne m'éloigne pas de cet ensemble qui
forme la constellation France, dont les limites ne sont certainement pas
géographiques mais plutôt de l'ordre des sentiments, matériau fait des souvenirs
et de la conscience. Autrement dit, la France de 2006, c'est Ponge, Sartre,
Michaux, Césaire, Ducharme, Duchamp, et la liste serait longue. Et puis, à vrai
dire, je suis convaincu de la grande proximité des cultures dans le monde
actuel. Il n'y a plus guère de pays étrangers et curieux, comme l'entendait
Baden-Powell. Quand vous parlez de la frontière américano-mexicaine, vous parlez
aussi du détroit de Gibraltar et de la frontière avec l'Allemagne. Par exemple,
le microcosme où se situe l'action d'« Ourania » est, au sein d'un des pays
indiens du Mexique, l'ancien royaume des P'urhepecha. Or, quand vous allez dans
les villages, vous constatez que les trois quarts de la population masculine ont
émigré aux Etats-Unis, et cet exemple doit être vrai pour les villages kabyles,
wolofs ou ibos. Il serait illusoire de croire que, hormis quelques recettes de
cuisine, des chansons d'enfants et des détails vestimentaires, l'on puisse
parler des nations et des pays comme on le faisait du temps de George Sand ou de
l'ami Fritz. En revanche, c'est avec la langue, avec les livres qu'on peut
encore parler de la France d'aujourd'hui, la voir exister dans cette convergence
de courants, d'idées, de violences, de questions urgentes.

 

Dans vos oeuvres, il y a souvent des enfants, des vieillards, des muets,
des naïfs, des infirmes, des mendiants. D'où vous vient ce goût pour tout un
peuple de personnages qui sont assez rares dans le roman français ?


Je suppose que cela me vient du « Lazarillo de Tormes », du « Quichotte »,
des « Souris et des hommes », de « L'idiot », de « Senilità », de « Tandis que
j'agonise ». A moins que cela ne vienne de « Gil Blas », du « Père Goriot », de
« Nana », de « Sans famille ». C'est vrai que j'ai une certaine méfiance à
l'égard des « personnages de roman » trentenaires, hyperactifs ou très impliqués
dans la vie.

 

En vivant au Mexique, Artaud avait fait l'expérience des drogues ? Et vous
?


Non.

 

Entrez-vous parfois dans une librairie pour acheter un écrivain
contemporain ? Un Français, un étranger ? un philosophe ?


Pas plus tard qu'hier j'ai acheté « Le visible et l'invisible », de Maurice
Merleau-Ponty (pour ma fille, il est vrai), où j'ai trouvé cette phrase
merveilleuse : « Le philosophe parle, mais c'est une faiblesse en lui, et une
faiblesse inexplicable ; il devrait se taire, coïncider en silence, et rejoindre
dans l'être une philosophie qui y est déjà faite. Tout se passe au contraire
comme s'il voulait mettre en mots un certain silence en lui qu'il écoute. Son
oeuvre entière est cet effort absurde. »

 

Les nouvelles générations d'écrivains vous intéressent-elles ?


J'aime beaucoup les écrivains femmes d'aujourd'hui, Marie Nimier, Marie
Desplechin, Marie N'Diaye, Marie Darrieussecq, Nina Bouraoui, Ananda Devi,
Fabienne Kanor, Ken Bugul, il me semble qu'elles sont en train d'inventer une
littérature française plus libre, plus irrespectueuse, qui s'oppose complètement
à la lourdeur et au conventionnel de leurs confrères masculins.

 

Dans votre oeuvre, il y a peu de grandes histoires d'amour. Pourquoi
?


Je reconnais cette rareté et la déplore, mais que voulez-vous ? On se sert du
peu qu'on a.

 

Votre méfiance à l'égard de la psychologie traditionnelle est évidente.
Pourquoi ?


J'ai dû acquérir ce travers en lisant la littérature anglo-saxonne,
particulièrement Chandler et Salinger.

 

Parfois, à lire votre oeuvre, on se demande si votre modèle n'est pas le «
bon sauvage » rêvé par Rousseau ?


Je crois avoir bien détesté Rousseau, en particulier à cause des «
Confessions ». Il me semble que Montaigne et Voltaire ont dit de meilleures
choses sur les peuples premiers d'Amérique, qui n'étaient ni bons ni sauvages.
Mais vous parlez des Amérindiens, de leur art, de leur philosophie, vous évoquez
les Mélanésiens, ou les Africains des forêts équatoriales, et l'on traduit :
sauvages. C'est inévitable, inexplicable. Il y a ainsi dans le vocabulaire
français contemporain des mots que vous ne pouvez pas prononcer : relativité de
la culture, littérature orale, philosophie méso-américaine, conceptualiste des
langues canaque ou australienne, interculturalité, enseignement des langues
minoritaires, syntaxe du créole, etc.

 

Qu'avez-vous pensé le 11 septembre 2001, quand les tours du World Trade
Center se sont effondrées ?


J'ai pensé que comme tous les actes de guerre qui exercent une punition
collective et visent à tuer une population civile, que ce soit le pilonnage de
Berlin, le bombardement atomique de Hiroshima et de Nagasaki ou l'anéantissement
de Beyrouth, ce cruel attentat ne pouvait être pardonné.

 

Combien de temps avez-vous mis à rédiger « Ourania » ? Et où ?


Deux ans environ, principalement à Albuquerque (Nouveau-Mexique).

 

Il y a longtemps, vous m'aviez confié que vous aviez un culte particulier
pour J. D. Salinger. Est-ce encore vrai aujourd'hui ?


Encore plus vrai.

 

Tenez-vous compte de la critique littéraire ?


J'aime à croire que j'ai un dialogue avec elle.

 

La mémoire joue-t-elle un rôle important dans votre oeuvre ?


J'aimerais que la mémoire sache me rendre heureux.

 

Y a-t-il un de vos livres que vous auriez envie de rectifier, ou même de
voir disparaître ?


« Le génie Datura » (qui, du reste, n'a jamais été publié).

 

Dans les années 70, vous écriviez sur Lautréamont, Sartre ou Flannery
O'Connor. Il semble que vous ayez moins envie de publier dans les journaux.
Pourquoi ?


C'est par cycles. Je voudrais écrire sur la littérature mexicaine (Sor Juana,
Octavio Paz, Gilberto Owen et les Contemporaneos). Question de temps !

 

Votre état d'esprit actuel ?


Impatience devant le peu de temps qui me reste.

 

Où aimeriez-vous être enterré ?


Sur une île !

 

 

© le point 26/01/06 - N°1741 - Page 78 - 3218 mots

 


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