FRANCOISE HAN

De tous les maux que l’humanité s’inflige, la torture est le plus
inadmissible, parce qu’elle implique la volonté de dégrader autrui, de lui faire
mal physiquement pour le réduire moralement. Que peut le poète contre cette
monstrueuse distorsion de la nature humaine ?

En publiant Humanités François Dominique tente une conjuration.
Chaque poème se compose de deux parties typographiquement distinctes : en
caractères romains sont utilisées, prévient une note, des citations d’Homère, de
Platon et diverses sources, des manipules chinois et des lois pénales grecques
et latines aux émissions de télévision ; les vers en italique essaient de
« conjurer le pire ». Cette seconde partie est, en règle générale, plus courte
que la première. Dans son éclat et sa densité, elle fait face : « corps
minuscule, à gouttes d’or/tel un personnage dans le soleil/qui se nourrit de
lumière ». L’état des supplices puise dans un corpus, hélas !, surabondant, dont
les éléments cités sont présentés de manière à faire naître chez le lecteur
moins l’émotion que la prise de conscience. La raison d’État est dénoncée :
« Les germes de cette atrocité reposent/Dans l’unique secret d’État : la
peur/Les cauchemars des gouvernants/La plus ancienne loi s’alimente de proie. »
Trois règlements datés de 1871, départements d’Algérie, sont dans leur
sécheresse un commentaire terrifiant de la colonisation. Un poème sur les camps
SS lance contre eux le « Pallaksch. Pallaksch » de Scardanelli (Hölderlin) que
reprendra Celan. La dernière page conclut par Sourires de destruction massive,
1995-2005, une série de scènes vues à l’écran. Une citation pour finir ? « Un
cerveau humain ne peut comprendre cela » (Heinz Dörmer, rescapé).

Le livre est en grand format, chaque poème a pour vis-à-vis un
dessin : pas de figuration de l’horreur, mais des ombres, des traits, une
violence sans visage, seule illustration possible.

En 1976 paraissait aux Inéditions Barbare, petit éditeur, un
volume intitulé le Règne de barbarie, dont l’auteur, âgé de trente ans, était
enfermé dans les geôles de Hassan II depuis janvier 1972 et pour quatre ans
encore. Il dirigeait la revue Souffles, qui avait déplu au régime marocain.
L’incarcération avait débuté par quatre jours de torture sauvage. Repris par Le
Seuil en 1980, le Règne de barbarie ouvre aujourd’hui le tome I de l’OEuvre
poétique d’Abdellatif Laâbi aux Éditions de la Différence. Les poèmes qui le
composent sont datés de 1965 à 1967, ils sont la voix d’un tout jeune homme,
porteuse de colère et assoiffée de lumière : « collier de guêpes/à ma gorge de
terre/c’est mon atroce lucidité/comme un miroir/rouillé de souvenirs/où vient
cogner l’Histoire », qui lance en le détachant très fort le « mot d’ordre/i n s
o u m i s s i o n ».

Sous le bâillon le poème, publié en 1981, est écrit en prison,
oeuvre de résistance entre les murs. Il s’ouvre par une Chronique de la
citadelle, dont chaque paragraphe commence par « écrire ». Il dit la rébellion
intacte, il témoigne d’un approfondissement de la pensée en dépit de
l’environnement sinistre. Il déclare à la femme aimée, que « l’arbre de fer
fleurit ». Jean-Luc Wauthier note avec justesse dans sa préface que « le poète
insiste sans cesse sur le rôle de la femme dans l’art comme dans la société,
afin d’en faire une égale, une véritable compagne fraternelle ». Laâbi ne parle
pas que de sa propre captivité, mais aussi de l’exécution de sept condamnés, de
l’Espagne, de la soeur d’Abraham Serfaty décédée des suites de ses tortures, de
Saïba Menebhi, morte lors d’une grève de la faim. À ceux du dehors, il lance :
« Encore une fois, l’écriture ».

Discours sur la colline arabe suit sa libération, avant son départ
pour la France. Son ironie envers les puissants se fait « rose de vitriol
tatouée/sur le phallus princier ». Dans les Pâturages du silence, son chant
monte, exhortant l’aède à garder les yeux ouverts. L’Écorché vif (1986) ne
comporte pas ici les textes en prose, qui doivent être publiés séparément. Le
poète ne dit plus « je », mais « il », sans pourtant se mettre vraiment à
distance. Le souvenir de la prison et de la torture, resté vif, ôte à ce « il »,
« le poète arabe », dans un bref épilogue, l’usage de l’écriture, de la parole,
le paralyse. La mort a-t-elle triomphé ? Non, proclame Tous les déchirements
(1990), qui débute par une exclamation « Soudain la vie » et la répète de
strophe en strophe. Il chante « la mer/son alphabet d’esquifs et de légendes »,
« la mer impertinente », et Fès, la ville natale, dans un élan qui, de
déchirement en déchirement, le porte à « l’indestructible », au « non-dit des
élégies », au « plus court poème/celui qu’on trouvera/au creux de la main
ouverte/rendue/à la nuit des hommes ». C’est que « le poète ne fait que
passer », titre d’un très beau poème dans lequel il s’interroge : « S’est-il
trompé de monde/d’époque/était-il à ce point invisible/pour que l’égaré
s’éloigne/sans lui demander son chemin. » Le dernier texte, les Lumières de la
caverne dit en métaphores l’aventure humaine, ses avancées et ses reculs, ses
aveuglements et ses moments de lumière. Il se termine par un appel à une
« célébration lucide de la vie ».

L’ouvrage couvre la période 1965-1990. Dans sa diversité formelle,
il présente une unité qui est celle de la personnalité de l’auteur, de la
permanence de sa révolte contre le despotisme, de son courage soutenu par la
nécessité de parler pour son peuple bâillonné. La préface de Jean-Luc Wauthier
le rapproche de grands prédécesseurs, « un Rimbaud, un Lorca, un Char, un
Neruda, un Jabès, comme lui confrontés à l’absurdité du monde ». Elle analyse
chacun des recueils, en soulignant leur composition musicale et suit l’évolution
de l’oeuvre, l’élargissement de sa force poétique.

La poésie d’Abdellatif Laâbi arrache les hommes à l’inhumain.


Humanités, de François Dominique, dessins d’Alfieri Gardone,
Obsidiane, 2005. 52 pages, 13 euros. OEuvre poétique I, d’Abdellatif Laâbi,
éditions de la Différence, 2006. 458 pages, 30 euros.



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