L’anonymographie et l’oralisation : autour du secret sur l’identité de l’auteur

par Jean Nicolas DE SURMONT

  • «Voyez-vous, une personne de mon entourage divisait les êtres en trois catégories : ceux qui préfèrent mentir plutôt que de n’avoir rien à cacher, et ceux enfin qui aiment en même temps le mensonge et le secret.»
    Albert Camus
  • Dans le texte d’une conférence donnée à Rabat en 1966 et récemment publié, Joseph Gabel définit anonymographie par le fait de détruire la dialectique sujet-objet en escamotant le sujet (alors que le mensonge la détruit en mystifiant l’objet) . Nous donnerons une extension de sens à ce terme en l’appliquant aux procédés de distanciation entre le texte (considéré comme objet) et l’auteur (le sujet). Nous nous intéresserons aux textes anonymographiques, c’est-à-dire ceux présentant cette distanciation, et aux motivations qui sous-tendent cette pratique. Soulignons d’abord que les procédés de distanciation subjective entre le texte et l’auteur peuvent se manifester à travers deux dimensions tout en gardant le lien qui unit le sujet et l’objet: dans le matériau scripturaire même et dans le cadre d’une sémantisation du contenu textuel. La dimension matérielle du texte est analysée et traité par les graphologues et les graphothérapistes alors que la deuxième intéressent la psychologie, la linguistique, la littérature, la didactique, l’informatique, etc. « bref les gens du texte, épars dans diverses diasporas et divisées en maintes tribus académiques ». Les dimensions matérielles et sémantique du texte se chevauchent car on peut retracer les phases successives d’évolution d’un individu aussi bien dans son champ graphique (l’analyse de la calligraphie mais aussi du gribouillage chez l’enfant entre 1 an et 2 et demi) que dans la structure profonde et superficielle de son texte (le plan linguistique). Si l’auteur choisit de publier sous son nom, il peut se cacher tout en se révélant, tel est l’art d’un écrivain qui préserve le secret de son identité. « Le langage, ne dit ni ne cache », affirmait Héraclite à propos de la parole oraculaire de Delphes. Que dire d’Epicure qui disait « Lathe bios » : « Cache-toi en vivant ». Ces allusions aux pouvoir de dissimulation, d’inadéquation et de mensonge nous oblige à penser le rapport du signe, pris dans son sens général, à la référence. En d’autres termes, quels sont les éléments signifiants du langage, d’une langue ou d’un texte ?
    On peut aussi se demander quelles sont les raisons qui portent un auteur ou un groupe d’auteur à préserver leur anonymat, à mentir ou à pratiquer des distanciations subjectives plus ou moins grandes avec l’objet. Faut-il encore être digne du secret (la vérité, comme une pierre philosophale, est gardée secrète) comme dans les sociétés initiatiques ? Ou plutôt, doit-on restreindre l’accès à l’information (par des codes symboliques) ? L’usage du pseudonyme constitue un bel exemple d’économie de l’information. Sans briser complètement la relation sujet-objet, il n’en masque pas moins l’effet premier chez le lecteur.
    Ainsi, deux aspects vont être abordé dans ce texte. Le premier pose le constat des éléments qui sémantisent l’identité d’un auteur sur le plan calligraphique et linguistique. Le deuxième donnera quelques exemples puisés dans l’histoire littéraire de faits qui montrent une rupture partielle ou complète de la relation d’identification avec leur œuvre (les mécanismes de distanciation anonymographiques) grâce notamment au pseudonyme et à l’anonymat. Entre l’autographie (texte dans lequel l’auteur écrit à la première personne) et l’autobiographie où le contenu du récit se confond dans la sujet de celui qui l’écrit il y a une différence qui peut aller jusqu’à celle qui sépare la fiction de la réalité.

    Graphothérapie et graphologie

    Nous avons souligné les deux points de vue qui sous-tendent les éléments de signification d’une chaîne textuelle. En s’inspirant d’Abraham Moles, on pourrait observer deux points de vue qui dénotent le texte : le point de vue sémantique, logique, structuré, énonçable, traduisible, préparant des actions ; le point de vue esthétique, intraduisible, préparant des états. Cette axiologie repose sur les deux types d’informations qui façonnent le message en un dipôle dialectique (Moles). L’analyse des éléments signifiants de la chaîne graphique nous invite à la même conclusion. Si l’on accepte le jumelage esthétique/calligraphie et sémantique/linguistique à partir de la théorie de Moles appliquée à l’information, il ne faut pas oublier en revanche, qu’il s’agit d’interfaces qui dialoguent entre elles révélant les structures identitaires d’un individu (avec ses complexes, ses aspirations, etc.).

    Le premier niveau concerne la dimension calligraphique de la production écrite d’un auteur. L’auteur se révèle, on le sait, par sa calligraphie, ce qui a donné lieu à la graphologie, science déjà connue des Chinois tel Kuo Jo Hsu mais principalement répandue, du moins en Occident, par l’abbé Jean-Hippolyte Michon dans les deux ouvrages qu’il publie en 1869: les Mystères de l’écriture et la Méthode pratique. La graphologie postule que c’est la taille, la forme, l’inclinaison de l’écriture, des lettres et des lignes, les espaces entre ceux-ci, les marges sans oublier le trait d’une écriture (anguleux, acéré, confus, discordant, etc. ) qui expriment la personnalité. Selon l’état du scripteur, selon la personne à qui il s’adresse, selon le contenu que véhicule le texte, elle revêt des aspects différents. Les techniques de falsification sont proportionnelles aux techniques d’identification par exemple la datation au carbone 14. Ainsi les criminels se protègent des corps policier et des juristes en camouflant les preuves de leur identité. Il signeront d’un pseudonyme, ometteront les suffixes régionaux de leur numéro de téléphone, etc.


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