Paul Badin, Pas à pas (pour une conversation avec Jean-François Dubois)

Se placer sous le signe de l’enfance, tant qu’on le peut encore : fraîcheur, fragilité, révolte, éclairs… D’emblée, viser la recherche personnelle de quelque chose de fort en soi, sans je : ça pourrait bien concerner tout un chacun, ce qui suit, sans vouloir jouer son petit Montaigne.

Saluer d’abord les plus malheureux. Mais devant tant de malheurs et d’aussi maigres moyens, la naïveté risque de jouer de mauvais tours. Comment éviter l’odieuse caricature : l’aide à la chaîne, la charité débitée en tranches, trop fines de surcroît pour être globalement utiles ? C’est sur ce tableau – noir – aujourd’hui que demain s’écrit.

La mort d’un oiseau. Accompagné jusqu’aux limites. Aimé au-delà… Les enfants savent cela.

Le vieux qui s’arrête de vivre ? L’insondable mystère et le scandale du choix. Mais que choisir ? Et toi qui avait tout misé sur ta retraite tardive, que pouvais-tu en attendre, père, après le long calvaire alzheimer de ta compagne ? Désormais seul, tu as préféré te laissé mourir, sans rien vouloir nous dire, sans rien déranger.

Que d’heures d’ennui avalées bon gré mal gré dans d’interminables réunions mal préparées, mal conduites et dont chacun sait qu’elles ne changent rien fondamentalement. Entre ronronnement et hypocrisie, indifférence et coup de sang….

La gaucherie à vivre, quasi-baudelairienne (L’Albatros), humble de surcroît : assez juste définition aussi de l’écriture, dans son processus d’élaboration et de travail.

Les étourneaux ! on a envie de crier, on en crie encore, de retour autour de la soupe fumante. Ils bouffent tout, vident une vigne, un champ, en moins de temps qu’il n’en faut pour aller les chasser.

Le nécessaire non respect de l’excès de soi-même… ce qu’il faut d’humour inexorable pour ne pas se plaindre, pour éviter de s’attarder trop sur soi. On trouve effectivement pire ailleurs.

Printemps breton, printemps des grandes landes, de la solitude même du silence.

Le proche et le lointain honorés dans le toilettage de la terre. Beauté de ce travail. Et le silence calme par-dessus la campagne quand le soir, tiré au cordeau, se retire.

Rêve, cauchemar, prémonition… Qui n’a pris l’ascenseur dans une des hautes tours de l’orgueil et de la finance, ne s’est senti envahi par le vide, au-delà de tout repère, emporté dans le tourbillon frénétique ?

La vie est dans la vie. Se méfier des vestiges consacrés comme tels et qui déclenchent, fidèles édiles de Pavlov, leur sécrétion d’imaginaire, sans que la sensibilité n’ait eu son mot à dire.

Le grand brassage des guerres, la réduction en bouillie… Pire encore, peut-être : n’en être pas mort sans pouvoir en réchapper jamais… On aimerait pouvoir pardonner comme Monseigneur Tutu après l’apartheid. Pas facilement, cela n’est pas possible mais aussi pleinement.

Rare moment de bonheur, lorsque l’on sent que des charges immenses demeurent ainsi, pacifiées, momentanément déchargées de toute tension. Un brin d’herbe suffit à écrire l’événement.

Bel équilibre et sa difficile harmonie.

La vie humble chez les humbles. Les autres, à convaincre.

Toutes ces pages de nos livres préférés qui nous remettent en marche. Où l’on se souvient de Sisyphe.

Sors de mon territoire. Fais pas chier. Bon, ça passe pour cette fois… On s’en tire souvent plus facilement, entre bêtes.

Cet univers sans éclat, ingrat même parfois, dont on pressent néanmoins qu’il faudra s’arracher, parce que sa très juste tension nous a traversés. A chacun sa hauteur de vue et l’objet de cette hauteur.

Tous ces charlatans qui s’acharnent à vous recycler dans leur hall d’abattage. Se tenir à grande distance. Mais quelle résistance est encore possible à l’époque de l’hyper surveillance ?

Se reprendre. Creuser son sillon. Croire à la lumière, au bout du tunnel. L’essentiel tend vers la simplicité, loin de tout apparat.

Difficile alliage de l’être et de l’œuvre. Et si, malgré la faiblesse de l’être, l’œuvre, qui mystérieusement le transcende, importait plus que tout. Et si, malgré l’œuvre, le chef-d’oeuvre, mortel, de soi-même l’emportait ? Les deux à la fois ? Utopie…

Le grand combat : extirper de l’homme ce grand malheur : sa faculté d’être libre, différent, imprévisible… Les pires mises au pas sont encore à venir. Voyez déjà l’internet…

Ce n’est pas aux choses de changer. C’est à notre regard de rester neuf, fidèle à la vibration de l’instant…

La fonction, l’organe… Plus l’organe est dépendant, fragile, plus la fonction se carapace sur lui.

Ce qu’un paysage peut être d’humeur changeante, nous deviner aussi, nous refléter peut-être…

Les cuivres de la symphonie se suffisent à eux-mêmes. Inutile d’en devenir sourd. L’appel du moineau suffit à mettre en chemin.



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