Le grand peuple du poème de Philippe Tancelin

Essai de critique poétique par Nicole Barrière

      Dans la confidence claire obscure
      Du rêve à la réalité
      Surgit l’orgasme insistant
      Des mots.
      Philippe Tancelin, les fonds d’éveil,
      l’Harmattan, 2006

      Parmi les poètes contemporains qui n’appartiennent pas aux civilisations de la honte, Philippe Tancelin, poète, philosophe, professeur d’esthétique, metteur en scène, est l’un des grands célébrants engagés de la génération 1968, des peuples en lutte qui résistent pour leur liberté.

      Présents, résistants , les peuples cheminent tout au long des recueils de Philippe Tancelin, par sa voix , ils dénoncent les nouveaux déluges qui recouvrent en houles de plus en plus nombreuses et de plus en plus serrées les fonds d’humanité de notre Terre
      Dès les pages du « Bois de vivre », cette résistance des peuples déploie en veilleuse irréductible, la vigilance et les questions du juste de l’Irlande à l’Allemagne, de la Palestine à la guerre du Golfe.
      Pourtant les mots thèmes de l’auteur (devenir, justice,) apparaissent aussi comme autant de marques d’un dialogue du poète avec lui-même en signes intertextuels qui courent d’un livre à l’autre.

      « Poéthique du silence »
      La poésie fait resurgir ce qu’il reste d’un son (parole, musique..) sacrifié, le poème serait-il la voix sacrifiée de la musique ?ou le rappel d’une musique? Quelle est la musique sacrifiée qui fait naître le poème ? Cela revient à se demander qu’est ce qui est premier ? La voix ? La poésie nous vient d’un lieu dont nous captons le souffle, la voix, les mots mais avant cela, les éléments, les rêves, le corps et l’esprit. Puis un sacrifice de la voix, mais pourquoi, au nom de quoi et à quel moment de l’humanité ? À la première domination, à la première oppression ?
      Il y a une tension à retrouver ce souffle, une souffrance à libérer cette voix.

      Le lecteur ressent cette tension et cette souffrance mais l’écrit les libère, l’idée que l’écrit est une sorte de stèle mortuaire qui fait mémoire et marque un espace et un temps où se légitiment ce souffle et cette souffrance. Mais cela sait-on le parler, sait-on le dire, sans avoir l’impression de témoigner d’un ailleurs avec la peur de ne pas être compris.
      Est-ce que le mot désespoir est juste pour qualifier ce texte, même si c’est le premier ressenti?
      Est-ce une douleur contenue dans le poème, poignante, une prière à la douleur aussi dans le même temps, une sorte d’offrande comme, une prière dite dans une messe d’offrande, ce rituel aux morts, ou ce qui revient à chaque singulière expérience de nos vies et rend compte des immémoriales mémoires qui nous ont précédés, ou à venir.

      Qu’est-ce qu’il advient de la parole, sauf à en rechercher la naissance : est-ce la répétition d’un son entendu, des scènes primitives où le premier oui de l’enfant répond aux cris de l’étreinte ? l’accompagnement de ces scènes, chants, musiques qui une fois tues laissent place à la voix du poème, à la parole ?
      La poésie est-elle cette rumeur, ce chuchotement ou ce silence ?
      Des premiers vagissements aux futurs rugissements jusqu’aux balbutiements de la parole, les mêmes mots reviennent dans la voix de poètes : liberté, fragilité, mort, amour, lumière, terre, ciel, étoiles.
      Faut-il vraiment s’évader de ce monde ? Et si on retourne aux origines de l’univers, on ne quitte pas ce monde, on va juste visiter d’où l’on vient. Quel est le bruit de fond de l’univers ? Sont-ce ces signaux chuchotés que nous transmettent les ondes quand par hasard nous zappons sur une chaîne désaffectée de nos téléviseurs où sont-ce ces voix, ce bruissement de l’invisible, ces chœurs télescopés en mots, en silences, en cris, en ombres, en lumières, en senteurs, en couleurs ?

      Ce que nous promet la science et que nous désigne l’humain, toujours un peu surpris, un peu ligoté aussi dans les ordres souverains qui nous font vivre ensemble : c’est à dire nous combattre, nous haïr, mais aussi aimer, créer, repousser les frontières de l’intolérance, ranimer les flammes de l’utopie.
      Le silence, un être de présence entrain de vaincre l’espace ou le résume dans l’intervalle précaire comme dans l’éternel infini, dans l’avènement qui illumine cette poéthique.

      Cette pohétique fait émerger les souvenirs d’un devenir humain juste en ressenti, jusqu’à ce que les mots avancent, surs de leur force, sans violence, en troublant juste le silence et l’ombre comme dans la campagne ou le désert quand on découvre la voie lactée dans la somptuosité de la nuit. On écoute, on se tient aux aguets, on attend de reconnaître le cri de l’oiseau ou la berceuse familière, et ce sont d’autres cris, d’autres chants, inconnus, qui réinventent le monde, l’histoire, la tendresse et une pureté qui soudain, draine l’âme jusqu’à la langue de transparence du désir.
      L’exigence éthique est aussi vive dans le merveilleux et le magnifique de l’homme que l’on retrouve au creux de soi, avec la gravité de la durée et l’innocence de l’enfance.
      Alors la poésie nous est vibrante, juste dans le chuchotement et la pliure des mots : Beauté, Justice, Paix.

      Seraient-ce là les forces qui mettent en branle les humains et leur donnent l’envie d’agir sous un autre triptyque cher à Philippe Tancelin : Rencontre, rêve, résistance? le plaisir, la peine, le regard, les sens, en général et au delà l’ambivalence entre les désirs : oser et y aller ou différer le passage à l’acte ?
      Dans nos sociétés l’écrit est une des conditions du passage à l’acte car passer à l’acte est créer du désordre social, alors il faut des rites avec le sens et le symbolique qui y sont associés.
      Dans la « Poéthique du silence », l’énigme s’installe dès le prologue où l’écriture presque hermétique cache un détachement, une dépersonnalisation voulue comme s’il fallait mettre à distance une souffrance impossible à traduire.

      Dans cet indicible, nous sommes à ras du texte, à ras des mots, vouloir y entrer, serait une sorte d’indiscrétion ou d’une indécence du regard. Nous ressentons la pudeur du poète, nous sommes presque en infraction à lire ce drame de l’être et voudrions le laisser en paix ; mais en même temps curieux de ce qu’il donne à voir d’une intimité douloureuse, et retenue à chaque soupir.

      De cette dramaturgie se lève une force sensible, où les mots livrent leur douleur, où l’inéluctable condition humaine peut être acceptée. L’histoire d’un deuil peut-être : l’hébétude, la prostration à l’annonce, le principe de réalité où l’on est mis à l’épreuve de sa douleur impuissante. Le silence oscille entre révolte de pensée maîtrisée et compassion, envers l’autre, envers soi, envers les autres. Il marque un changement, désarçonne un peu, comme si s’établissait une correspondance entre l’histoire individuelle et l’histoire en marche, en ces moments où on laisse distraire sa propre souffrance par le regard sur le monde. Et le monde prend le regard de souffrance que l’on porte en soi : une sorte d’enfermement de la pensée dans son propre désespoir de vivre, avec l’impression d’y retrouver des démons familiers et une résistance pour ne pas les rejoindre. Alors se libère une fluidité militante, moins hermétique, empreinte de tendresse, loin d’un écho complaisant ou d’une forme d’impuissance.

      Dans cette lecture nous basculons ainsi dans les jeux et paradoxes du poète : de la nuit totale à la plus grande clarté où la poésie nous est vibrante, juste dans le chuchotement et la pliure des mots.

      La conscience de poésie, l’éthique de la poésie.
      La première lecture de « Pohétique du silence » pourrait n’avoir qu’une portée individuelle, secrète presque, une méditation, un cheminement à travers une sagesse moderne avec l’imagerie renouvelée et creusée dans l’angoisse existentielle.
      Cette réduction ne ferait pas place à la méditation plus large, à l’appel d’une autre forme d’approche de cette réalité que nous ne savons guère approcher qu’est la mort car déni, conceptualisation, prière telles sont nos armes pour éloigner provisoirement cette angoisse.

      Il est une autre voix qui une fois faite l’expérience mystique est l’exercice de rapporter cette expérience, cela se nomme poésie, cela s’écrit avec la langue de l’amour.
      Il s’agit de retracer le vrai lieu, de dire les vraies choses, de rendre intelligible et audible un espace qui ne serait sinon que peuplé de cris et de larmes.
      Dans cet abri qui reste aux vivants, le corps et l’âme, restent un espace de réconciliation, un lieu de dialogue où une voix peut parler à une autre voix. Est- ce la voix du poète qui ébranle ce silence? Ou l’autre voix , qui chemine vers lui , parfois à côté de lui, puis à travers lui et dans les sables qu’elle traverse, dans le vent qu’elle emprunte, ou dans l’eau qui s’écoule, la voix sensible de la poésie , tour à tour amante, antagoniste, présence changeante de l’autre et du Je.

      Cette écriture, ce dialogue des voix dans l’ouvert et le devenir n’enferment pas le poète dans ses propres mots ou ses propres silences mais parlent la langue de l’autre. Dans ce Je-tu qu’institue la rencontre, dans le langage périlleux où le présent devient passé, où l’écriture appréhende le sens de la rencontre déjà évanouie. Dans cette dialectique terrible le poète est en lutte perpétuelle sauf à « imaginer Sisyphe heureux ».

      Fragile parole humaine qui se déplie aux rythmes rudes des épreuves de la vie et sans cesse tentée par l’esthétique des images ou « les mots de la tribu » tel que l’énonçait Mallarmé.
      Il n’empêche qu’il faut faire et laisser résonner cette voix là, la laisser approcher une terre d’accueil, libérer la source des alluvions trop pesants à sa venue.
      Fragile parole humaine dans la demeure illusoire du langage où sa tâche est pourtant le rappel incessant de cette pauvreté du sens lorsque le texte se laisse aller à la complaisance.

      C’est à ce projet qu’est voué la poésie de Philippe Tancelin, projet fomenté depuis Baudelaire, Rimbaud pour faire franchir à l’écriture poétique, le pas décisif vers le bonheur, ou encore à Apollinaire qui découvrait « la bonté, contrée énorme où tout se tait » et que le manifeste surréaliste réactivait pour en faire une révolution permanente.
      Si Dieu est à naître comme l’affirme Yves Bonnefoy, il lui faut alors des célébrants : dans la poésie de Philippe Tancelin, Dieu est, collectivement à naître, c’est ce qu’il nomme le « peuple du poème ».

      Compassion, confiance, espoir, rencontre, rêve, résistance, tels sont les mots d’une poésie engagée ; même si la poésie est bien peu armée pour changer les desseins en cours du monde, elle peut être une terre d’appel et de rappel pour le peuple qui vient au poème dans la pratique et l’éthique des poètes.
      Cette prise de conscience peut préfigurer l’assomption et la mise en oeuvre de l’action pour transformer le monde.

      « Ecrire Elle »
      L’invocation d’Elle ouvre sur une effusion de l’écriture et de son dehors, la flamme du réel brûle jusqu’à faire apparition. ELLE apparaît.
      Envolement d’âme, émerveillement ou sacrilège de la rencontre – précieuse et libre des esprits dans l’ombre ou le silence ? Ce bruissement de l’invisible, des chœurs télescopés en mots, en silences, en cris, en ombres, en lumières, en senteurs, en couleurs ?Tant de personnages hantent le poème, je, tu, Elle.
      Si le poète s’ouvre au je, le tu et le Elle ne semblent pas la même femme. Il y a les femmes de l’origine : mère ou sœur, et puis toutes les autres réelles ou imaginaires, celles qui permettent le passage : Elle.

      Elle arrive de loin, nomade, seulement de passage sur cette terre d’exil, le seul toit à offrir est le toit du poème, un abri pour l’amour comme acte essentiel.
      Elle est l’amoureuse qui arrive et se donne, pas celle vers qui on va et que l’on prend.

      Pour venir à lui, Elle traverse les obstacles et ose mille hardiesses, timide et solitaire dans l’herbe blanche des gelées matinales, elle ouvre ses mains d’écolière remplie de questions. Lui a t-elle donné son âme ou le lui a t-il ravie ? Eternel recommencement des questions sur les terres de rencontre, l’ouvert de nouvelles méditations quand le souffle surgit aux racines du songe, quand la rosée des jours se change en météore, quand l’aube bleu des blés déborde la pierraille, avec le parfum têtu de la lavande mêlée aux oliviers.

      Il est comme Van Gogh qui parle aux saisons, de mémoire en mémoire quand les corbeaux s’envolent serrant dans leurs nuits les ombres épuisées.
      Le rythme tend à scander le vers selon des principes d’accentuation tout à fait singuliers qui tendent à configurer le vers comme une chose sonore ayant sa propre autonomie, son propre design et sa propre énergie. Cette poésie est essentiellement à mettre en bouche. Ce rythme convient à la saisie poétique d’un monde peuplé de choses singulières, d’un monde composé d’un miroitement d’étoiles, d’une prolifération d’entités distinctes et séparées qui ne cessent d’entrer en rapport. Qu’est-ce en effet que ce rythme dansant qui se déploie circulairement à la manière d’une danse soufie , un tourbillon rythmique de syllabes rendues singulières par une déformation de la métrique usuelle ? Cet emballement rend compte de l’énergie qui s’empare de l’esprit dans ces moments de transe poétique, qui ouvre d’autres espaces au coeur de l’être.

      «Cet en-delà des choses »
      L’ampleur du poème nous narre le récit d’un rêve et d’une rencontre, pris dans les commentaires sobres de l’homme à sa passion. Autant de lumières de l’été de l’âge, émergent dans cette maturité qui confère au poète cette résolution toujours inachevée des conflits entre le mot et la chose, entre le mot et le concept, c’est toujours le dialogue indispensable à soi-même qui donne force aux mises en relation des choses avec elles-mêmes. Dans « cet en-delà des choses » commencent d’autres questionnements, le poète se saisit de l’amont donné des choses et pose la question des courages, des lâchetés et de l’attitude existentielle. Ce qui est donné comme évidence naturelle, se met à vaciller, à trembler, à être ébranlé. C’est dans l’intensité de la vérité des émotions que l’auteur va chercher un dénouement provisoire : étonnement, passion ,émerveillement ou effroi produisent acceptation ou rébellion. De cette positivité sans faille et sans partage, l’apparition a une histoire, un fonds obscur et invisible. Occulté par la présence massive des choses qui demeurent du monde visible, ce vacillement ne dure pas, de la nostalgie, naît la poésie et la philosophie : du saut des origines, cet éclair à la construction, s’effectue une nouvelle naissance, fiction que certains confèrent au sacré du poème. Cette piété envers les choses évidentes et banales pour se les réapproprier et avoir accès au monde.

      Alors commence un questionnement : celui de ne pas être à la hauteur de sa tâche : l’humilité et la tendresse pour la fragilité des choses : leur reconstruction éphémère ou leur passion entre vite dans l’ère du soupçon, s’il n’y avait à nouveau l’épreuve douloureuse de la réalité. Travail critique qui ne doit pas s’embourber dans un discours négationniste ni post-moderniste.

      De l’autre côté, il arrive que l’extase mystique prenne une forme jubilatoire et célèbre ses propres noces célibataires... Passe étroite de l’ouvert pour accéder à ce présent éloigné, révolu et le restituer au présent en gardant la part insaisissable : le « à connaître » dans l’espace de rencontre et sans marcher sur ses propres traces, sans anticiper l’hospitalière vérité de l’amour où il y a risque de forclusion de l’autre avec ce règne sans partage du même.
      Dans une troisième dimension encore, ne pas se perdre dans le monde comme le peintre qui entre et disparaît dans sa peinture : comment trouver sa place sans se perdre dans l’altruisme ou l’égoïsme, et où trouver l’instance tierce qui puisse accueillir ces extrêmes, désactiver les dards empoisonnés de la culpabilité et de la peur, et faciliter l’action ?

      Quelle mode de connaissance explorer, pour quelle réalité ? Entre connaissance et action, il y a une forme de priorité du réel et les constructions de l’art et de la poésie n’ont de sens que dans cette rencontre, pressentie et ressentie : moment de rencontre première, émotion ou affection qui met en route tout le reste, il faut faire le premier pas vers l’autre et vers le réel même si leur existence n’est pas démontrée et ce pas, ce geste vers le réel et l’autre nous sont donnés par eux, en nous émouvant. »l’être est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience »(Merleau Ponty)
      L’émotion comme origine de la connaissance, certains soutiendront que c’est illusion, et prendront le parti du soupçon en s’enfermant dans leurs certitudes pour ne pas se laisser atteindre. Il y a alors le risque de mettre à mort le désir et la vie « ô pluies lavez aussi la face des vivants » (Saint John Perse) et sans illusion d’ébranler les inébranlables. Il est un risque à vivre la dimension érotique de toute connaissance que bien des théories veulent mettre à mort. Sur les hautes tables de mémoire, la poésie de Philippe Tancelin inscrit les dits du coeur dans des demeures incertaines.

      Ces horizons qui nous précèdent
      Ce n’est pas tant l’entretien que le poème qui signe la confiance avec le monde sensible, cette figure d’arbre que l’on retrouve en différents endroits. Est- ce ici que règne l’amour? Dans le long poème Terre, remonte le profond appel de tous les sens et de tous les espoirs : Terre , comme le mot énoncé de la découverte d’un nouveau monde, ou plutôt l’exigence extrême que Philippe Tancelin propose à son art , la poésie, de prendre en charge son désir? Il creuse cette tension entre l’interrogeant, entre réel et rêve, entre proche et lointain, une profession de foi pour le poète qui découvre cette angoissante clôture « dans le vertige de n’être plus ». Après ce poème, se déploie la dispersion de thèmes, une poésie pulvérisée, chère à René Char, autant la lumière la plus vive que l’opacité la plus tenace à laquelle résiste « le pays intérieur, le jour, à nouveau Elle, autant de chuchotements dans ce vacarme.... » Loin de s’y perdre, les mots par l’interstice de la forme poétique au dépens de la syntaxe ordinaire de l’entretien, apportent l’unité et permettent à la lumière d’apparaître.

      L’entretien est presque une mise en situation de l’esprit : Philippe Tancelin écrit à propos de René Char « René Char et d’autres fort heureusement ont pris le parti de résister. Leur engagement est un choix philosophique et politique, une prise de parti pour la cause de la liberté contre celle de l’attentisme qui n’est pas moins un choix et non une suspension de choix comme on tendrait à le faire penser trop souvent. »Dans cette profonde réflexion qui met en tension la perception habituelle de l’engagement et la poésie, la réflexion sur l’action permet au lecteur de rejoindre le grand peuple du poème car il est dit plus loin: « il demeure toujours des citoyens artistes ou autres qui s’inscrivent avec leur oeuvre artistique, leur vie comme oeuvre dans l’une ou l’autre part des façons d’habiter le monde » Il n’est ici nullement question de délester la poésie du poids des jours; ainsi le poème « chuchotements dans ce vacarme » est-il le dialogue universel du poète avec tous et du poète avec lui-même dans cette impuissance radicale où nous nous trouvons tous lorsque l’humanité est en danger. Impuissance de l’un et force de tous, alors les vers du poème se répandent comme la rumeur dans ces espaces médiatiques qui font silence:

          « Je ne sais pas
          comment le verbe ment
          se fait passeur d’aube
          oiseau tisserand d’or et d’air
          je ne sais pas comment respirer
          pour que le verbe écrive la douleur de ce pays immense »

          et plus loin:
          « une nudité d’écart partisan demande l’oeuvre de l’homme
          pour le miel du maquis
          un écart libre vient dans l’écart de toi à moi
          écrire la majeure absence »

      Il entend porter ses phrases que lui inspire l’horreur de la guerre contre l’immobilité et la lâcheté de ceux qui menottent le vif et ruinent l’être de la beauté et de l’amour.
      Que reste -t- il dans cet exil d’immenses libertés? Pourquoi sont-elles suppliciées, mises à la roue, déshonorées, pourquoi nous sont-elles à ce point nuit et jour dépossédées?
      De cette conscience sans cesse taraudée par l’inquiétude, il n’en reste pas moins que cette esthétique brisée, une autre forme , évidemment, évidement , Elle.
      Ce livre est comme une longue lettre, un pont jeté sur le fleuve, dans la peur encore présentes des jeux ou des « je » interdits, c’est une lettre à l’autre comme à lui-même, une lettre pour voir clair en lui-même (« Tout dire » de Paul Eluard) dans ces jours d’apprivoisement de la face cachée de l’ange, la face humaine de l’être présent à la vie. Ce sont les mots du rire et de la joie qui surgissent comme autant de blasphèmes, un début de consentement à ce début d’alliance.
      Dans l’amertume ou l’injure accusée, violentée et douloureuse, le poète dans « les fonds d’éveil » désigne et célèbre la beauté de l’espoir et de la compassion. Se joint alors l’expérience intime et forte du déchirement qu’un coeur piétiné fait surgir de la langue, une autre langue où les mots en se vouant à eux-mêmes sortent de l’espace de solitude et ne peuvent advenir que par cette langue de l’amour.
      La confrontation à la mort comme fait de l’être ne peut plus fonctionner aux termes de la métaphore mais par l’engagement des mots au plus vif de la parole la plus vive.

      Une langue est le silence de l’autre. La langue cachée de la poésie de Philippe Tancelin est la langue du dévoilement de l’in-vu, mais à la lecture de ses poèmes, pour peu qu’on se laisse aller à rêver, une autre langue parle dans la distance qu’il met des mots à leur sens, la langue cachée de la solitude blanche des êtres, à laquelle la langue d’amour fait défi.
      Dans le dépouillement des poèmes , dans leur tourbillon s’élève la grande rumeur des paysages de l’âme , quand elle se laisse déborder par la litanie du texte, comme s’il nous livrait une langue étrangère , une traduction dont le poème original aurait été écrit dans la langue de l’amour.
      Mais alors pourquoi cet effacement d’une langue par l’autre? Pourquoi ce chaos à la frontière du texte? D’une langue à l’autre, la solitude sur le territoire du texte, comme s’il était orphelin de la langue, comme si dans la langue de l’indépendance respirait une autre langue, encore étouffée.

      Pour border ce chaos, au lieu de se laisser porter et border par la langue de l’amour, il balise d’aphorismes souvent cinglants, ces béquilles de la philosophie quand elle prétend justifier le poème et ne fait qu’ouvrir très grands les blancs du texte jusqu’à l’écartèlement.
      Langue de l’écart, langue de l’amour? Où se situe l’oeuvre de l’homme?
      Quelle transmission possible de l’impossible à transmettre?
      Il faut aller jusqu’au bout de soi-même, au bout du dépouillement de l’être pour que l’oiseau sans nid trouve la force, accorder à son oeuvre une dimension de la connaissance de l’amour, difficile et terrible.
      Lorsque le poète retourne à sa terre en essayant de promouvoir la libération des siens encouragé par l’expérience et les idées, il est vu comme un étranger et découvre tragiquement l’isolement face au peuple qui est régi dans un ordre qu’il ne comprend pas.

      Il peut avoir un désir positif de rédemption mais sans se tromper de chemin: une vision intérieure de ce qui est poésie donc, parlant la langue d’amour, sa langue maternelle d’enfance et d’adolescence jusqu’au au manque de langage pour transmettre son expérience de solitude.

      Pour inventer un langage qui ne déguise pas la réalité, avec la même authenticité, le miracle pour l’artiste, la possibilité, la nécessité d’un acte de création absolue.
      Il ne s’agit pas de reproduire la langue maternelle de l’amour, il faut parfois la déchirer et la transformer pour en faire un instrument littéraire unique, créer une fiction qui reconnaisse que quelque chose est perdu en échange de ce qui est gagné, ce qui est important est de garder l’essence du poétique, c’est à dire une interprétation du monde, une révélation de la réalité.

      Parce qu’il se consacre à l’art, le poète , l’artiste affirme un défi, en rapport avec ce qui est sacré, entre le banc de sable assoiffé et la terre de la fièvre, la résistance de céder à l’eau. Alors tout change : la musique, la danse, le chant ne sont plus fête mais mais un rite affreux, qui sert à manifester la douleur: l’esprit lui-même est transformé. Les mots mettent en rapport les blancs du texte en assimilant et en transformant ce qui cesse d’être au moyen de la « crainte mythique », et au moyen du défi comme réponse aux racines, une étoile tombée du ciel.
      Faire, changer, reproduire l’expérience mystique comme le fait important de la vie humaine : la naissance, qui exige préalablement le décès , implique un changement de nature : il est un mourir et un naître, un changement de nature qui dérange la figure du monde et que porte la langue. Le son rugueux, profond et profondément triste, qui prépare l’esprit à mourir. On ne peut pas combattre ce défi, ce lieu sacré, le poème fait entrer dans une dimension magique. Une nuit claire, quand dans l’obscurité, il arrive, il interrompt la vie et nous fait accéder à un temps absolu. La nuit, est tombée, un orage, l’eau, les éclairs courent en illuminant l’air et quand le son de la pluie arrive avec la lumière de l’aurore, qui calme l’orage, quand les nuages deviennent blancs avec la lumière du lever du jour, à cet instant, apparaît le poème. Il a sa manière de faire parler les choses. Il est symbole, il fait face à ce qui est sacré, au fur et à mesure qu’avance l’histoire. Il ne ment pas, il ne trompe pas, il respecte le mot engagé, admire la colère du peuple que l’eau ne sépare pas , il a la solidarité de la tâche commune.

      Dans «les fonds d’éveil », on retrouve les images du poète Philippe Tancelin, ses mythes personnels : les secrets , les masques, les fantasmes de l’enfance qui perdurent puisque rester enfant est une des sources de la création , dont les oeuvres sont des lieux de rencontre où l’on se reconnaît , où on est reconnu , où on est proche de l’Autre.

      En lisant la poésie de Philippe Tancelin , on pense à son personnage de poète , il me vient des mots clés : silence , masque, double , théâtre (de soi) et des personnages ou plutôt des figures : le Christ, l’ange, l’inconsolé et Marie-Madeleine, et singulièrement cette Antigone qui apparaît dans un poème où on ne l’attend pas.
      Le double c’est aussi parfois le masque, qui cache une partie du secret de soi, ce qui est mutilé ou mort en soi, et pour y donner corps, les oripeaux du théâtre participent : on se costume, on s’invente des personnages, on travestit sa voix et son ombre, on se cache pour dire. Doit-on toujours avancer masqué? Et sinon, que dévoile t-on?

      Au théâtre, le fantasme prend le pas sur la réalité mais doit-on être toujours en représentation? Et si oui, la mise à distance elle-même n’est-elle pas un lieu de séparation de soi avec soi-même? Mais alors de quoi se protège t-on? Qu’est-ce qui est si violent qui doive être toujours masqué? Ou mis à l’écart?
      De quelle invention de lui-même Philippe Tancelin est-il sujet en écrivant? Et dès lors quel rapport singulier avec les autres? Quelles peurs a t-il traversées? Quel amour est-il entrain de construire? Cela passe par des crises au coeur du vivant , des crises appréhendées et dans lesquelles, il s’enferme dans le silence, se précipite sur les masques, les travestissements de théâtre ou les licences poétiques , ou les métaphores comme lieux de résistance.

      La lecture de l’oeuvre de Philippe Tancelin interroge recueil après recueil le désir d’écrire, la transfiguration des êtres pris dans les filets du temps, il est presque contemplatif face à son destin lorsqu’il met la distance, par peur ? Peur de quoi ? Peur du tarissement de la source?
      Ce qui se passe en dessous du texte de Philippe Tancelin, les dialogues intimes qu’il adresse à soi , à l’autre , au multiple , ces dévoilements aussitôt recouverts, ces cris aussitôt étouffés , cette mémoire de soi où les conflits de soi avec soi se mesurent sur l’espace blanc de la page.

      Les récits cachés de la poésie de Philippe Tancelin
      Tout poème recèle en sa profondeur un récit, une fiction que le verbe de Philippe Tancelin rend complexe mais on perçoit toutefois entre les lignes du poème, malgré la densité et les brusques effondrements , ce qu’est l’ombre ou l’argument du récit. Il faut alors repérer les indices sans toutefois négliger l’écart entre la voix (voie) abandonnée du récit et l’accomplissement du poème. De cet espace parcouru de correspondances, d’atmosphères, d’intuitions de ces images, rythmes imposant au contraire un vide, il faut tenter de suivre un autre chemin possible pour comprendre l’itinéraire qui est celui de toute démarche poétique. Dans cette invocation insolite du vécu, la blessure d’un homme s’inscrit peu à peu, fait place à la célébration d’une liturgie singulière; dans le texte se dévoile non seulement la durée du présent et le devenir mais aussi un passé qui embrasse toute temporalité et la transfigure vivante en éternité. De parole blessée, le poème devient parole adressée. Entre récit latent et poème, tout se passe chez Philippe Tancelin comme si ses poèmes accompagnaient des récits invisibles ou oubliés (ceux de la langue d’amour) tout en creusant une autre réalité jusque là inconnue ou refoulée.
      Ainsi tels des archéologues perdus aux confins du désert, nous découvrons les traces fugaces d’histoires vivantes, souterraines, et fuyantes, des amours qui sauvent avant de disparaître, réapparaître par des entrées secrètes, où le rêve les réitère, où la rencontre transcende l’espoir sacré d’un accès à la lumière, où l’amour absorbe le scandale du désespoir de la nuit trop noire.

      Cette quête, cette approche sans cesse détournée de la vérité par les erreurs, les doutes, les seuils infranchissables. Quelle lecture faire alors de ce rêve?

      Dans l’expérience de l’écart qu’il relate, il y a eu rencontre avec la souffrance, et pour autant celle-ci a été transcendée, ce qui transcende, c’est l’amour, sinon c’est la rupture. Mais peut-il pour autant vivre ainsi toujours dans l’écart, séparé? Est-ce que l’amour n’a pas besoin aussi de vivre dans l’unité? Sur cette problématique sensible, la philosophie est muette car c’est la logique de l’expérience vécue qui fonde cet éveil, cela n’entache en rien l’expérience du rêve, du théâtre ou du poème.

      De cette recherche face à la mort, l’auteur creuse en même temps au coeur de son oeuvre, le sentiment de finitude et de plénitude, l’oeuvre rassemble là où le risque oublieux de la mort nous précipite. Si le poète doit toujours recommencer le combat contre la tentation, contre le désir, contre l’image comme rêve éternel. Il témoigne par cette oeuvre poétique à la fois de la beauté de la terre, de cet abri cher à Rilke:

          « ainsi avons-nous, hors abri,
          Une sûreté, là-bas où porte la gravité
          Des forces pures ; ce qui enfin nous sauve »

      Il ne s’agit pas de la beauté esthétisante, mais de l’expérience éthique de la beauté – et du malheur du monde-, non la beauté figée intemporellement comme sur le papier glacé des magazines ou enfermé dans les canons d’un âge d’or antérieur à l’histoire mais l’histoire de cette époque avec ses tragédies et ses ruptures.

      De quelle beauté témoigner alors? C’est dans « Paroles sous silence » que se déplie à la fois l’appel et l’espoir du peuple du poème dans les termes de la passion de l’être avec toute sa dimension christique, mais aussi dans le « pays de soi » ou dans ce poème magnifique (page 63) de « ces horizons qui nous précèdent » et repris plus amplement lorsqu’intervient la séparation dans « les fonds d’éveil » repris pour l’ouvrir et lui redonner souffle avec la mémoire de cet arbre dans la clairière humaine, totem de la beauté création, de la beauté-communion qui lie les êtres humains entre eux dans l’invisible et pourtant vivant des êtres, le rassemblement éthique fondé sur un rapport d’amour entre les êtres partageant la même réalité..

      Dans le paroxysme atteint avec les malheurs, les menaces, les actes de violence, les célébrations de non-sens, l’enténèbrement de la vie se lève la communauté de ceux qui espèrent: les êtres blessés, frustrés, et les figures souffrantes de tous et de toutes. De cette foule compacte, se lève un grand poème, la grande évocation qui transgresse les limites du malheur, y compris contre les interminables guerres civiles avec soi-même. Car, le grand défi lancé au poète et à l’artiste en général est bien la constitution d’une grammaire nouvelle où se mêlent expérience, rêve dans l’exigence éthique libérée du manque, où la seule voie de création est l’accueil que l’on puisse faire à la paix qu’enseigne l’arbre, dans les passages secrets du vent que l’oiseau emprunte et que la poésie de Philippe Tancelin entretient et nous permet d’entretenir avec l’ Etre.

      A l’horizon inquiet des temps modernes où se dressent tant de spectres de toutes sortes qui annoncent l’imminence du pire, nous laissant au malaise de civilisation avec des sentiments de séparation, d’exil , de honte, questions qui rongent les consciences dans le hagard des existences heurtées, menacées, la démarche poétique de Philippe Tancelin ouvre une exigence des poètes à eux-mêmes et à leur art qui demande courage et engagement afin de restituer à la vie et à l’amour leur vérité profonde .

      Le pays de soi, la poésie de Philippe Tancelin à son passage à « l’âge d’homme »
      La maturité d’un homme s’acquiert dans la maîtrise de sa langue ; longtemps dans l’entre-deux de l’enfance, puis de l’éternelle adolescence du poète, le chemin jusqu’à la conscience d’homme passe par une femme.
      C’est à un rite de passage que nous convie le poète, avec les questions auxquelles on se heurte à tout passage, avec les formes de retour sur le passé , volcan apaisé mais toujours dans la proximité de la lave.

      Il n’est pas inutile de traquer le subterfuge ou la séduction dans les méandres du texte de Philippe Tancelin. Dans cette confession insolite du poète, nous assistons émus à ce découvrement, ce ne sont pas tant les échappatoires philosophiques derrière lesquels il se réfugie que ce changement perceptible d’un grandissement.

      « ces horizons qui nous précèdent » apparaissent comme les vestiges d’une longue maturation, un basculement de l’être vers d’autres horizons justement.
      De ce travail d’archéologue et de vulcanologue, la pensée du poète se stabilise , il pose sa vision du monde dans les dialectiques de l’espace et du temps : local /global, histoire individuelle/ histoire collective afin d’ouvrir les autres dimensions du poéthique.

      Qu’est ce qui s’inscrit alors à l’aune du poème ? entre les ramifications du dire et du mal à dire , entre l’absence de langue de l’origine et le partage de la langue naît le poème , miroir où chacun s’identifie et se perd, trace et détrace son identité entre les frontières de ce qui est dit et les abîmes d’origine.

      Car le poème ne brille pas mais donne au lecteur rêveur une proximité, cherche à lui faire place, le « je » du poète est une terre d’appel au multiple.
      Cette révolution est décisive dans l’appropriation de sa nouvelle langue et si le lecteur côtoie René Char, l’interpellation est autant dans la « rencontre odorante d’une fille » que dans les appels récurrents à la résistance.

      Cette réflexion est un point de départ, non un aboutissement, Philippe Tancelin est au cœur du paradoxe de l’origine : l ‘origine à perdre, vouée à être perdue, à être quittée, car à trop y rester, au risque de trop en jouir, il y a risque de s’y perdre, de se fasciner devant elle, et à s’enfoncer en elle, en croyant la creuser, de s’abîmer dans le vide, miroir du divin.

      Des traces vivantes de l’origine, il faut pouvoir s’éclipser pour exprimer autre chose, pour traduire le « ça » retenu ou marqué d’oubli. Dans ce rite de passage où point parfois la nostalgie, l’objet du désir est l’oubli afin que la pulsation poétique puisse lâcher don et perte, puisse lâcher et retenir les forces d’appel et de rappel du poème Le poème est alors ce lieu de jouissance où l’on peut chanter, incanter ou sombrer dans une transe qui peut masquer l’accès au dire et au savoir. La difficulté est alors de se décaler, de faire le pas d’écart et de distance , d’accepter de perdre l’origine car l’avoir perdue , c’est encore l’avoir… parce qu’elle fut transmise, et transmise par des êtres de chair et de désir. Ainsi la liberté est toute relative puisqu’il faut faire avec ces impossibles sujets de la transmission en prise eux-mêmes avec leur origine. C’est alors qu’apparaissent les attaches féroces et rigoureuses de l’origine, là où le poète ne peut échapper au désespoir.

      Dans l’âpreté de la blessure, se glissent la contestation et l’envie de ceux qui ont précédé mais leur absence riche de fantasmes prend le désir en otage. Ce sont les flux secs et amers de l’usure et de la dette qui jaillissent de la cassure opaque, de la faille muette et intransmissible sur laquelle bute l’être, le malheur deviné où la langue-mère fonctionne comme un mal-être qui demande quelque chose, de quoi panser la plaie ; alors on ne sait que donner, sauf l’amour.

      C’est en rendant sa force perdue à la langue–mère que peut s’ouvrir une autre langue, permise par un tiers qui déclenche le passage du dehors, qui permette d’interroger la langue-mère avec ses rêves et ses fantasmes, où les absences de l’autre personnifient les absences à soi, où l’exil est sans retour mais où l’objet du deuil est objet d’espoir et pourtant désert plein de mélancolie. Le poète lance alors son appel à l’amour en tentant de capturer les deux langues, celle de l’origine et celle de son âge d’homme.

      Car dans le système de pensée de Philippe Tancelin, dans sa poétique tant consciente qu’inconsciente, à l’entendre il se découvre saisi par l’amour et nous saisit de cet amour, tout en questionnant encore la part en lui qui sait, cet énigme du poème qui donne vie à ce qui reste irréductible à toute philosophie, que peut-être l’exploration profonde de l’âme humaine dans le travail psychanalytique tente d’approcher mais que seule la poésie traverse, ces continents noirs de l’Etre, ces plongées dans les eaux troubles des affections , ces fouilles archéologiques qui ouvrent les portes des rêves.

      Ce voyage au travers des poèmes nous permet de pénétrer des paysage qui valent d’être interrogés tant ils deviennent des personnages engagés dans le voyage même et les résonances des espaces du poème ( terre, clairière, arbre , le ciel de oiseau, la plage des amants ,,,). Les paysages dans lesquels se diffusent les récits de Philippe Tancelin , paysages bachelardiens , ou jungiens, espaces heureux ou périlleux où se déploient la joie, l’épreuve triste et la mélancolie, le désir, la passion , les affinités entre les lieux et l’avènement du mythe tancelinien. Dans le paysage le moins tourmenté, la clairière, l’arbre où l’oiseau est porteur de promesse, on trouve la tempête et l’orage contre la mémoire des arbres où se confondent épreuve, passage et douleur. Autant de signes qui ne cessent de s’appeler et de se répondre, de se désigner et de s’effacer sur un chemin qui fait sans cesse signe au poète à chaque croisée. Ces images constituent le point de transgression de l’horizon immédiat, de ces plages longues encombrées de cimetières marins.

      Quelle est l’aire de ce pays de soi? encore la terre d’amour (avant ou après la langue d’amour?) où si on réussit à dépasser le point de transgression, derrière les murs de silence qui sont l’enclos de rien, mais seulement l’espace où la quête de la poésie tente de dépasser l’objet de son désir, dans son expression intense, hantée de promesse.

      Alors la poésie de Philippe Tancelin acquiesce à ce sentiment inconnu ou trop connu pris dans les infranchissables secrets de sa langue, que sans doute il regrette quand elle ne lui apporte pas l’apaisement et qui se cantonne à des aphorismes cinglants. Est-ce pour mieux masquer le désarroi ou la déception d’être incompris ou irrésolu?
      Vers quelle réconciliation des contraires l’amener? Vers quelle guérison de l’âme. Et le livre au lieu de se refermer pourrait alors s’ouvrir après l’épreuve d’être « si près. »

      Certitudes et leurres de l’horizon.
      Ce qui frappe dans certains recueils c’est la générosité des proportions de certains poèmes particulièrement : passion, désir, initiale des résurrections,.... Ceux-ci représentent une remarquable ouverture de l’expression qui contraste avec les formules réticentes des aphorismes dans lesquels la précarité et le silence menacent et fascinent la poésie et où l’effet de répétition qu’ils installent, aboutit à une clôture de la pensée chez le lecteur.

      Pourrait-on voir là l’angoisse et la tragédie du poète-philosophe, séparé des choses et de la vie, alors que l’ampleur et le rythme des grands poèmes saluent le bonheur et la beauté sans arrière pensée. Cette réconciliation peut aussi affleurer sous un autre angle lorsque la compassion fait place à la douleur dans « les fonds d’éveil ». Dans cette avancée exigeante de l’écriture où nous retrouvons les filiations aux grands poètes qui appellent au multiple, une résonance à Paul Eluard:

          « un et un et un
          et une et autre
          à chaque cime
          d’Etre
          maintenant
          étrange et beau
          par tant de lettre d’écritures
          ce visage de femme aimante
          rapportant à son être
          tout ce qu’éloigne
          sur un quai
          un train à son départ ».

      Dans cette dramaturgie de l’écriture, c’est comme une prière qui serait aussi le lieu de la consolation, « je ne quitte pas » tous les termes de l’Eucharistie est là, en cet écart à l’autre qui est l’espace où le verbe peut advenir. Ce verbe advient sous le double signe éthique et esthétique, une forme de conversation où le geste éthique est un défi qui traverse le désert du sens. Est-ce à partir des éléments les plus nus, les plus isolés, les plus désolés du texte là où la parole s’ouvre encore et tente de renaître au fonds d’éveil que touche le passeur des morts?

      Cette lutte désespérée doit déployer patience au-delà de la mort pour trouver lumière et espoir. Cette lumière, cet espoir appellent l’échange humain éclairé par le feu, la pulsation vivante du coeur, ce battement sensible qui bat en-deça du texte. Il résulte de cette vibration, le passage émouvant transmis d’âme à âme, de poète à poète pour que le poème soit passeur à son tour d’une vérité autre que celle de la mort.

      Le poème établit là un rapport profond entre écriture et mémoire, entre rêve et geste, entre parole et silence pour l’avènement d’une passion partagée ici-bas, l’esquisse d’un dialogue charnel où l’énergie libérée par le passage rédempteur des solitudes, jusqu’à l’union amoureuse dans ce signe d’espoir, de rayonner au-delà du destin singulier des amants.
      Ce peuple rassemblé du poème, appelle tous dans l’immédiat et le réel proche pour que se retrouvent l’humanité et sa parole d’espérance.
      La maturité d’un homme se voit dans le glissement du regard sur l’épreuve souffrante, l’humanité ou la femme lorsque la souffrance la change, et quand la nuit est moins sombre, alors le message intime du poète renoue avec la lumière messagère des dieux. Il nous fait complices et amants du temps qui nous respire, dans les terres libres des francs-bords de la poésie et de l’amour.



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