Le style de l’écrivain racé est là "Un généreux confluent" par Bouziane Benachour

Le style de l’écrivain racé est là, confirmé une nouvelle fois. L’anticonformiste aussi. Comme à son accoutumée, Rachid Boudjedra ne prend pas de gants pour dire ses mots avec panache, rigueur stylistique et provocation langagière. Le mythique hôtel Saint Georges, dont la blancheur rayonne sur les hauteurs d’Alger, lui sert de prétexte et de clé à l’écriture de son histoire.

Prétexte pour échafauder une trame d’action et clé pour fonder une nouvelle manière d’imaginer les faits. L’auteur ne se refuse aucune audace dans la convocation de l’histoire et ne se prive d’aucune piste esthétique dans son envie de mélanger les genres et de contester les canons établis. Avec Hôtel Saint Georges, l’auteur de La répudiation amorce indéniablement un nouveau tournant de sa carrière littéraire. Grave et espiègle à la fois, il traque la subtilité de la langue française dans ses intimités tout en allant à la quête de l’argot ou des approximations du « francarabe », tout cela avec une aisance et une fluidité étonnantes.

Boudjedra ne se contente pas de lever le voile sur les nuances d’un message lu à plusieurs voix, il reconfigure une langue en monologues fragmentés. Il peint ainsi à l’encre indélébile des personnages qui ont tous quelque chose à se murmurer ou à se reprocher. Le suspense dans le cheminement narratif est constant, mené avec brio afin de maintenir le lecteur en alerte. Il est un procédé d’écriture fictionnelle mais aussi et surtout un besoin lancinant de dire autrement l’homme dans ses aspirations éternelles et ses querelles irrémédiables et inapaisables.

Ce faisant, l’écrivain dresse des tableaux de vie autonomes viscéralement liés par des destins communs. La dialectique de l’unité par le rejet est partout présente à travers des chapitres courts, des mots isolés, des verbes à lectures variables et des phrases entre guillemets de grands humanistes devenues repères. Boudjedra se pose en architecte irrésistiblement immodéré lorsqu’il évoque, en lignes brisées, en courbes chaotiques, l’itinéraire mouvementé de cet ébéniste français fabriquant de cercueils destinés à rapatrier les dépouilles de ses compatriotes morts pour une terre qui n’est pas la leur.

Il parle de sa fille Jeanne en visite, de mémoire et des dégâts qu’occasionne toute guerre. Il s’adosse sur Ibn Arabi, Goethe et Faulkner et d’autres sources d’inspiration pour dire son amour de la vie mais aussi des horreurs qu’elle peut générer. Le géniteur des Lettres algériennes appuie sur les ressorts de la tragédie de nos dix ans de terrorisme, mais n’oublie jamais que l’écrivain est trait d’union entre des époques dissemblables. Ses personnages principaux sont présents par la bouche des autres qui s’appellent Rac, Kamel, Mic, Nabila, Sidi-Mohammed, Zigoto, Hamid, Leïla, Kader, Yasmina.

Prénoms, sobriquets, diminutifs, ils sont les continuateurs de récits imbriqués qu’ils ne vivent pas directement, répercutant des bribes de l’ensemble à travers leurs récits et leurs regrets. En compagnons imposés sinon en chaînons intermédiaires, ils portent des pans de drames qui permettent de recoudre des itinéraires. Le livre fonctionne en forme d’allers-retours constants sur les événements proches, ceux de maintenant et d’hier, sur une histoire tourbillonnaire, instable, pathétiquement humaine, formidablement dévastatrice.

Les lignées des « héros » malheureux de ce livre ne sont ni toutes blanches ni toutes noires, mais simplement à hauteur d’homme, c’est-à-dire détestables dans cette mise à nu intégrale rendue possible grâce à une témérité verbale puisée dans ses formes et son fond langagier et dans tout ce qui est interdit. Hôtel Saint Georges ne dédouane, ni ne (se) dédouane, d’aucun passé et ne refuse à personne d’aller chercher sa vérité sur les heurts et malheurs des sombres années de la guerre d’hier et de ses répercussions ultérieures.

Ce roman s’inscrit dans la description psychologique, pas dans l’engagement militant étroit et n’évoque l’actualité immédiate que pour signifier son refus de l’histoire telle qu’écrite jusqu’à présent, soit tronquée de l’essentiel. Il y a, dans la plume fiévreuse de Rachid Boudjedra, la constance du sexe et de l’éthique, la quasi permanence du doute et l’inéluctabilité du contrat. Il y a la notion de sacré et celle qui s’apparente au profane. Il y a la portion d’ange et celle de démon chez les personnages résidant dans la saga des ombres (glorieuses et anonymes) qui fréquentent le prestigieux palace.

Il y a la part du beau dans l’humain, mais aussi ses parties honteuses, affaissées, inavouées. Il y a le besoin de questionner le hasard dans cette fantastique aventure terrestre où chaque être peut constituer, à lui tout seul, un monde. Alchimie de mots et sonorités inimitables, le système narratif emprunté par Rachid Boudjedra est l’expression d’un généreux confluent où poésie et philosophie s’unissent pour le meilleur, offrant au lecteur le plaisir de lire et de comprendre mieux.

L’alliance des genres créatifs est déroutante par endroits, mais toujours bonne à découvrir dans les pieds-de-nez assénés au roman classique. L’écriture est intelligente, très souvent aérée, mais pas forcément intelligible au premier abord, tout comme l’est l’aréopage ombrageux et désuet de cet Hôtel Saint Georges, muré dans son architecture arabo-mauresque coloniale dédaigneuse, dans ses magnolias aguichants de dehors et ses destins broyés de dedans.



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