La littérature de gare est considérée comme un genre des plus mineurs. Elle
n’a pas droit de cité dans les pages littéraires des journaux, et il est entendu
que le contenu des livres rangés dans cette catégorie ne vaut pas mieux que
leurs couvertures tapageuses. Ecrits au kilomètre, à destination d’un public
supposé peu exigeant, ces livres ne sont pas censés tomber sous les yeux du
«grand public cultivé» sinon de manière aussi accidentelle qu’éphémère. Certes,
on a conscience qu’il faudrait être plus nuancé, que les lecteurs des San
Antonio, par exemple, se recrutaient dans toutes les couches sociales, mais,
dans l’ensemble, cette sous-littérature n’a droit qu’au mépris affiché de
l’intelligentsia.
On ne contredira pas ce préjugé. Au
fond, la littérature de gare est un peu à la bonne littérature ce que le
fast-food est à la bonne nourriture. On la consomme en vitesse, par commodité,
quand on n’a rien de mieux à faire, ou quand on se sent trop fatigué pour faire
autre chose. Mais, contrairement au fast-food, il arrive parfois de tomber sur
des ouvrages qui donnent à réfléchir. Il en est ainsi de l’un des dernier SAS,
Aurore noire (éd. Gérard de Villiers, 2005). Un livre relativement
copieux (303 pages aux petits caractères), avec une intrigue digne de ce nom et
située dans un environnement particulièrement réaliste. Sans déflorer
l’histoire, il s’agit pour le prince Malko Linge («SAS») d’empêcher un attentat
à l’engin nucléaire contre Israël, fomenté par des disciples pakistanais de Ben
Laden. Les informations sur le Pakistan, son armement atomique, ses chantiers de
démolition des navires arrivés en fin de vie, sur la Somalie et Modagiscio (où
se déroule une partie de l’intrigue) livrées à l’anarchie, ne contredisent pas
celles que l’on peut obtenir aux sources les plus autorisées. Au-delà de la
distraction qu’il procure au lecteur et qui constitue sa finalité première, la
richesse et la précision de la documentation du livre lui confèrent donc déjà un
certain intérêt.
L’essentiel, cependant, nous semble
être ailleurs, dans la peinture du nouvel affrontement Est-Ouest, ou plus
exactement Orient-Occident. Ce thème, dont Samuel Huntington (The clash of
civilisations and the remaking of the world order, 1996) a fait le
phénomène structurant majeur de notre époque, prend ici un relief saisissant.
Dès le début du livre, on comprend que même les alliés prétendus de l’Occident
ont plus qu’un pied dans l’autre camp.
«Au sommet de l’Etat pakistanais, le président
Pervez Musharraf jouait un double jeu. D’un côté, il protégeait les islamistes,
mais de l’autre, pour conserver l’aide financière américaine, il était parfois
obligé de leur livrer quelques membres du réseau Al Qaida» (p. 18).
Ceci était un commentaire du
narrateur. Il recoupe les convictions prêtées au principal conspirateur, un
ingénieur nucléaire pakistanais.
«Pour s’être entretenu avec tous ceux qui
comptaient au Pakistan, il savait ce qu’il y avait dans leur cœur: une haine
profonde de leur «allié» américain et un respect sans borne pour le Cheikh,
Oussama Bin Laden, le Glaive de l’Islam... Le Pakistan serait toujours du côté
de l’islam» (p. 23).
La guerre sainte et le mépris de la
vie sont un autre thème récurrent dans le livre. Par exemple: «Tuer au nom de
Dieu n’était pas un péché, mais une action sacrée» (p. 25). Ou encore, à propos
des terroristes kamikazes:
«Certains avaient été entraînés à Bagdad à
conduire les voitures bourrées d’explosifs qui se jetaient tous les jours contre
des commissariats ou des bâtiments officiels, ou encore partaient à la recherche
d’un convoi américain pour venir exploser sur lui... Leur âme était très
endurcie, ils ne craignaient pas la mort et l’appelaient au contraire de tous
leurs vœux, pourvu qu’elle serve les desseins d’Allah, le Tout-Puissant et le
Miséricordieux» (p. 27).
Ou dans ce passage, qui fait
intervenir le leader d’Al Qaida en personne:
«- Qui va déclencher l’explosion? demanda Bin
Laden.- Le frère Yassin Abdul Rhaman. Grâce à un
téléphone portable. Mais, un millième de seconde plus tard, il aura rejoint le
paradis d’Allah le Tout-Puissant.
Oussama Bin Laden n’exprima aucune tristesse. Au
contraire.
- Je lui serai reconnaissant toute ma vie d’avoir
choisi cette fin glorieuse de martyr, dit-il» (p. 235).
La vie ne vaut pas grand-chose et on
ne peut en faire un meilleur usage que de la sacrifier pour la cause d’Allah.
Mais est-il juste de sacrifier d’autres vies que la sienne? Celle de l’ennemi
infidèle n’est pas à prendre en considération, mais quid des dégâts
collatéraux? A-t-on le droit, en d’autres termes, de faire périr des croyants
innocents dans la guerre sainte? Les terroristes ont une réponse toute faite,
quoique partielle, à cette question:
«Parfois, il avait une pensée empreinte de
tristesse pour les Arabes, de nationalité israélienne qui, eux aussi, seraient
les victimes de l’explosion nucléaire, comme les voisins libanais, jordaniens ou
syriens, si le vent emmenait les particules radioactives jusqu’à leur
territoire. Plusieurs autorités religieuses avaient tranché le dilemme: un
musulman, s’il réside dans un pays qui fait la guerre à l’islam, doit déménager»
(p. 269).
La réponse, comme on peut en juger,
est insuffisante puisqu’elle fait l’impasse sur le sort des musulmans voisins
d’Israël. Au fond la morale des terroristes de tous les bords est facile à
résumer: «Qui veut la fin veut les moyens», ou, plus trivial: «On ne fait pas
d’omelette sans casser des œufs».
La thèse
d’Huntington s’oppose à celle de Francis Fukuyama (The End of
History?, National Interest, n°16, 1989), qui est résumée sous la
forme du syllogisme suivant par Jacques Brasseul (Un monde meilleur? Pour
une nouvelle approche de la mondialisation, p. 290): «1. La prospérité
amène la démocratie; 2. La démocratie amène la paix; 3. Le commerce
international encourage la démocratie et la paix». Pour Huntington, au
contraire, les conflits continueront à se développer, non pour des motifs
économiques ou idéologiques (le capitalisme a bien triomphé), mais entre des
civilisations qui demeurent attachées à des valeurs incompatibles. Sans qu’on
puisse préjuger de l’avenir, la réalité du monde d’aujourd’hui ne contredit pas
cette vision. Et la lecture d’Aurore noire confirme presque à chaque
page cette incompréhension entre un Occident déjà largement paganisé et un
Orient qui demeure religieux. La manière dont l’auteur de ce «roman de gare»
dépeint les musulmans montre en effet qu’il n’est pas plus à l’abri des préjugés
que les musulmans fanatiques qu’il dépeint. Quand il écrit par exemple, à propos
des «soldats d’Allah»: «Lorsqu’ils ne dormaient pas, ils priaient comme des
moulins à prière détraqués, le cerveau vide», il marque la distance
infranchissable entre deux manières de voir le monde. Pour le narrateur, ces
guerriers ne sont même pas des humains à part entière puisqu’il leur dénie la
capacité de penser. La même incompréhension se retrouve chez les personnages du
roman, côté occidental, dont le racisme à l’encontre de tous les
musulmans, et non pas simplement de la minorité fanatisée, n’est pas dissimulé.
«Milton Brabek soupira.
- Ces bougnoules avec leur barbe, il ressemblent
tous à Bin Laden. Et je n’ai pas vu un mec sans moustache.
Malko sourit.
- Le rêve de tout jeune Pakistanais est de
ressembler au prophète Mahomet, qui portait barbe et moustache. Ça accapare la
plus grande partie de leur énergie» (p. 142).
Si les scènes de
sexe sont l’un des ressorts les mieux établis du succès de la série SAS, elles
aussi témoignent d’un solide racisme. La sexualité de Malko Linge, aussi
débridée soit-elle, reste celle d’un gentleman et ne s’exerce qu’avec
des partenaires entièrement consentantes. Par contre, côté musulman, le
principal conspirateur, doté d’une sexualité tyrannique, consomme brutalement
des femmes ou des fillettes qu’il a payées pour cela.
On dira peut-être qu’il s’agit d’un
roman et que l’auteur a le droit de laisser libre cours à ses phantasmes.
Certes. Néanmoins ces phantasmes ne sortent pas de nulle part. Ils témoignent de
la réalité de la thèse du choc des civilisations. Il s’agit bien de
l’affrontement de deux cultures non seulement incompatibles mais qui ne peuvent
pas se comprendre ni a fortiori se parler, même si, des deux côtés, des
franges éclairées et décomplexées se retrouvent dans un cosmopolitisme «bobo» de
bon aloi. Ainsi, la thèse d’Huntington ne sera infirmée que si les progrès de
l’éducation sont suffisants, de part et d’autre, pour que la fraction éclairée
de la population s’étende suffisamment au détriment des couches fondamentalistes
ou «beauf». Il faut pour cela compter avec un autre facteur (voir Fukuyama): il
est plus facile de s’entendre avec des voisins dont les valeurs diffèrent des
nôtres, et moins facile pour les fondamentalistes de recruter leurs troupes,
lorsque la croissance est au rendez-vous et le plein emploi assuré, que lorsque
chacun craint pour sa prospérité.
© agoravox.fr
par Michel Herlant, le Lundi 22 Mai 2006
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