Didactique de l’altérité dans le récit initiatique à contenu théosophique, par Abdelmadjid Aboura

Aborder les concepts d'Altérité, d'identité et d'Alter n'est pas sans ambiguïté dans le domaine des spiritualités surtout que cette terminologie s'est forgée à la seule lumière des études anthropologiques. Nous ne connaissons pas encore des études qui ont investi ces concepts dans la théosophie musulmane mis à part toutes les investigations sur le soufisme qui curieusement occupent de nos jours des espaces non négligeables. De ce fait nous allons essayer d'aborder la question de l'Altérité et de spiritualité levant quelques voiles sur cette question de l'Unité de l'existence vue sous l'angle de l'Altérité. Nous irons de la simple étymologie à la redéfinition de l'Altérité dans le domaine de la théosophie, puis dépassant le conflit Alter - Ego nous conclurons notre exposé sur la grande problématique de l'Altérité : repenser l'Altérité qui longtemps fut considérée de l'exclusivité des sciences anthropologiques. De l'étymologie au concept : Le sens classique et commun du terme altérité vient de son étymologie: autrui (lat.) altrui, de alter, l'autre "Autrui" est nom commun, mais utilisé comme un nom propre, sans article et toujours au singulier, à la manière d'un pronom. En disant autrui la langue distingue - parmi tous les êtres différents de nous - un être défini exclusivement par la propriété de ne pas être celui qui le désigne, tout en étant identique à lui. Ainsi "autrui" désigne-t-il quiconque est un autre moi que moi, un alter ego !Autrui est ainsi pensé comme étant le même et un autre, le même que moi et un autre que moi, ayant un rapport de soi à soi, comme moi, sans être moi ! Cf. Lévinas (19O5-1995), pour ma part, l'Altérité que je conçois comme le concept opératoire définissant les rapports cognitifs sur l'horizontalité et la verticalité en quête ontologique et identitaire voire civilisationelle est admis dans le domaine de la théosophie musulmane (soufisme théologique) comme le pôle (-) par rapport au pôle (+) positivisant qui permet l'alternance et le dynamisme de la quête vers la vérité immuable et sans " alter/ego " donc vers DIEU : source contingente de l'altérité dans ses différents réceptacles (forme et substance) et aussi source originelle de sa propre unicité et unité dans/par l'être, l'homme archétype de l'essence même de la vérité gnostique. J'ai choisi de vous parler du contenu doctrinal de Hayy Ibn Yaqdhan car c'est l'exemple même du dialogue des religions, la preuve en est là, il a été traduit presque dans toutes les langues indo-européennes et lorsqu'un peuple possède cette volonté de traduire c'est qu'il cherche le dialogue et la coexistence ontologique. La première traduction hébraïque : Elle a été faite par un auteur anonyme au début du 13° siècle. Nous n'avons trouvé aucune indication sur ce traducteur, si ce n'est par l'intermédiaire du commentaire de Moïse de Narbonne fait sur cette même traduction. Les indices sur les conditions des penseurs juifs ouverts à la réflexion sur l'averroïsme nous sont donnés dans le commentaire de Moïse lorsqu'il dit dans son introduction : " Nous avions déjà promis ce commentaire de Hayy à la fin de notre explication de l'épître sur la possibilité de la conjonction avec l'intellect agent d'Averroès mais nous en fûmes empêchés par des vicissitudes et par d'autres sujets de la spéculation "). Nous pouvons deviner le sort de ceux qui osaient se rallier à la pensée musulmane même lorsqu'il s'agissait de pures spéculations philosophiques : L'inquisition est un phénomène religieux qui n'épargne aucune religion soumise à la doxa de sa paroisse. La première traduction latine : Elle est de Pococke Edward (1671 et 1700), elle comporte les textes en arabe du récit de notre auteur sous le titre : " Philosophus auto-didactitus,, sive epistola ABI jafar ebn thophaïl de haï ebn yaqdan, qwa ostenditur quomodo ex inferioum contemplative ad superirum notition ratio human asendere possit ex arabia in lingum latina versa ab edwardo pocockio ". Cette traduction a été considérée comme très illisible puisqu'il fallait recourir à l'arabe pour comprendre le contenu. Selon Léon Gauthier, il la qualifie d'exacte, mais d'une fidélité " poussée jusqu'à la servilité ". Nous pouvons là aussi deviner que Pococke voulait restituer le sens exact de l'oeuvre en s'efforçant de se substituer à l'intuition extatique de notre auteur. La première traduction hollandaise : Elle fut réalisée à partir de la traduction de Pococke en 1672 sous ce titre : " Het Leeven Van Hai Ebn Yakdhan, in het arabissch beschreeven door abu jaafar ebn thophaïl, en uit de latynsche overzettinge van Eduard Pocock, A.M, in het nederduitsch vertaald. " (La seconde édition ajoute Door S.D.B). Concernant ces dernières initiales données à la fin de la deuxième traduction, elles demeurent une énigme car lues de droite à gauche, elles désignent benedict de Spinoza. A ce sujet Léon Gauthier nous apporte quelques explications. Le mot de cette énigme a été donné semble-t-il, par W. Meijer, de la Haye, au cours d'un article paru en 1920 dans la revue hollandaise de philosophie, " tijdschrift voor wijsbegeerte ". L'auteur de cet article avait constaté, dit-il, " qu'un exemplaire des opéra posthuma de Despinosa, appartenant à la bibliotheca Rosenthaliana d'Amsterdam, était relié avec une traduction d'un auteur arabe du XII° siècle intitulée het leven Hayy ben yoqdhan, il s'agit de Hayy Ibn Yaqdhân d'Ibn Thophaïl) (...) Spinosa, dès sa jeunesse, s'était de plus en plus écarté du système de Descarte pour fonder sur la philosophie judéo-musulmane son propre système philosophico-religieux. (...) c'est cette conformité de la pensée de Spinosa avec celle des philosophes arabes " qui le conduisit à recommander particulièrement le roman d'Ibn Tophaïl à ses amis, ce qui ensuite a donné lieu à la traduction de johan bouwmeester et à l'addition des lettres B.D.S". Rappelons, pour le besoin de notre cause, que Spinosa s'était assigné comme objectif fondamental, la transmission d'un message libérateur à l'égard de toutes les servitudes, un message qui se veut porteur de joie pour donner la connaissance de la nature, c'est à dire de Dieu. Pour arriver à cette station de contemplation de la nature divine des choses, il faut accéder à celle des causalités qui donnent à chaque être, dont l'homme, sa spécificité. De cette substance essentielle des choses, l'homme ne peut percevoir que deux attributs : L'étendue, c'est à dire le corps éternel dans une sorte d'idée platonicienne et la pensée qui ne peut appréhender que les moments du corps dans ses manifestations accidentelles ou temporelles. Pour Spinosa, il existe trois modes de connaissance :

1) la croyance
2) le raisonnement
3) l'intuition rationnelle.

Hayy ibn Yaqdhân et les Quakers : C'est en 1674 que parut la traduction de George Keith à partir de celle de Pococke. Elle fut intitulée sous l'explication suivante : " an account of the oriental philosophy sheiwing the wisdom of some renanned men of the east and particulary the profound wisdom of hay ben Yaqdhân, both in natural and devine things which men perfection writ originally in arabic by abi Jaafâr ebn Thophaïl, a philosopher by profession and mohametan by religion is demostrated by what steps and degrees, human reason, improved by dilligent observation and experience, may arrive at the knowledge qf natural things and from thence to dicovery of supernaturals, more especially of god the concenments of the word.". Les quakers avaient trouvé dans l'œuvre d'Ibn Tophaïl un topos commun avec leur vision mystique chrétienne qui conçoit la vérité en dehors de toute hiérarchie ecclésiastique, et que seule la lumière de l'esprit peut guider l'homme à rentrer en union avec Dieu.



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