L’homme de Pierre, par Raphael.Baroni

Mercredi 21 décembre 2006,

Chère Elisabeth,

Tu te demandes peut-être où ton vieux frère peut se trouver en ce moment. Les fêtes approchent et c’est le temps où l’on pense à ces choses-là. Les marchands de cadeaux réactivent notre inquiétude familiale pour faire tourner leurs affaires. Des souvenirs reviennent à la surface, ils affleurent enfin dans nos vies saturées de choses éphémères dont l’urgence quotidienne masque ordinairement ces liens obscurs qui nous attachent à nos proches. Peut-être as-tu essayé de me joindre, histoire d’organiser le repas traditionnel avec notre mère et Gabriel. Mais je suis injoignable, et ce n’est pas seulement parce que je suis loin de tout moyen de communication et de toute civilisation : j’ai l’impression d’être loin du monde, perdu sur une planète interdite, abandonné sur un caillou désert à l’autre bout de l’univers. Bien sûr, ce lieu possède encore un nom que je ne te cacherai pas plus longtemps, seulement un dérèglement terrible est arrivé, des fissures se sont ouvertes dans le barrage et je suis allé trop loin maintenant pour pouvoir espérer encore les colmater. Même si cela n’est qu’une image, je crains que la rupture finale n’emporte tout sur son passage. Il me reste encore une chose à accomplir : je veux savoir ce qu’il y a derrière le mur, et après…

Au moment où j’écris ces lignes, je suis assis devant le bureau de notre grand père, en face de la fenêtre d’où l’on peut voir, comme tu sais, le sommet de la Dent Morte par temps dégagé. Mais c’est déjà l’heure où le soleil décline et le temps est bouché aujourd’hui. Si je lève la tête, je ne vois que la silhouette pâlissante des frondaisons de conifères, au-delà du pâturage sur lequel ne flottent que des spectres de brouillard effiloché. Et cette grisaille me glace jusqu’aux os, elle pénètre à l’intérieur par les interstices qui se sont ouverts dans l’encadrement des portes et des fenêtres, entre les planches vermoulues qui se sont disjointes avec le temps : la sénescence du chalet d’alpage a transformé un logis autrefois accueillant en un lieu funèbre et perméable à tous les démons extérieurs. Malgré le feu, qui brûle avec une vigueur anormale dans la cheminée de la chambre, malgré la lampe à pétrole qui éclaire ces lignes de sa flamme vacillant, je me sens aussi exposé en ce moment que si je courais nu sous la pluie. Aucun moyen de recouvrir ce silence pesant, modulé par les plaintes du vent et rythmé par les craquements irréguliers d’une charpente sapée par la vermine. Pas de musique ni de présence humaine. Je suis seul et si j’essaie de fredonner un air pour supporter ma solitude, le son de ma voix m’effraye : j’ai l’impression qu’elle appartient à un étranger. Ma propre respiration est devenue terrifiante. Je dois pourtant attendre, il n’est pas encore l’heure. Alors j’ai décidé de t’écrire, et pendant que ma plume dessine le sillon de ma pensée, j’ai au moins la consolation d’imaginer ta présence, de m’inquiéter de ce que tu penseras de cette lettre, si un jour tu la reçois. Ce petit bruit si rassurant de la plume qui gratte le papier justifie à lui seul cette communication d’un autre âge.

Tu te demandes peut-être ce que je fais dans ce chalet d’alpage, à la veille de Noël, perdu au fond d’une vallée alpestre à des heures de marche du premier hameau habité. Je ne sais si je suis capable de comprendre moi-même comment j’en suis arrivé là, mais je me souviens exactement du jour où un signe inquiétant m’a poussé malgré moi à faire le premier pas sur cette voie qui ne pouvait conduire qu’en ce lieu où tout doit se dénouer.

Aussi loin que je me souvienne, ma première enfance n’a été qu’une existence de plénitude et de bonheur partagé dans l’intimité d’une famille unie. Père et mère formaient un couple épanoui et, chose rare, ils semblaient ne nourrir aucuns regrets de nous avoir déposés dans ce monde. Gabriel était un grand frère turbulent mais affectueux et protecteur, et toi, Elisabeth, ta venue n’avait pas diminué l’attention que me portaient nos parents. J’étais toujours entouré, la vie était pleine d’affection, de bruits, de jeux et de découvertes.

Cet arrière-fond apparemment sans failles explique à lui seul le caractère dramatique de ce qui va suivre. Peut-être as-tu oublié cette anecdote que je t’ai parfois racontée, mais cela est excusable car, jusqu’à un passé récent, je n’en avais pas encore mesuré la portée réelle. Ma première angoisse véritable remonte à une fête de Noël célébrée dans ce chalet d’où je t’écris. J’avais cinq ans et j’atteignais l’âge où les cadeaux ne sont plus seulement des surprises qui surgissent de manière impromptue, mais des présents attendus que l’on se met à imaginer dès les premières chutes de neige. Selon la tradition, notre grand-père avait entassé tous les paquets dans la cuisine, et la veillée avait commencé devant l’arbre décoré qu’il dressait à côté de la cheminée. Après le repas, c’était le temps des contes, et personne ne s’y connaissait mieux que grand-père pour les raconter, avec son accent montagnard qui donnait aux histoires une saveur qu’ils n’avaient pas dans les livres. Seulement cette année là, mon impatience d’ouvrir les cadeaux du lendemain était plus forte que mon envie d’entendre l’ancêtre. J’insistai en vain pour que la distribution soit avancée, ou qu’au moins on me laisse déballer un seul paquet, ne serait-ce que le plus petit. Finalement, j’en fis tant que grand-père perdit patience et qu’il me raconta une petite histoire qui calma sérieusement mes ardeurs. Il affirma qu’à la nuit tombée, la cuisine était condamnée, car il y a bien longtemps, quand les loups étaient revenus discrètement dans la vallée, il avait passé un contrat avec le chef de la meute. Grand-père laissait les loups dormir au chaud à côté du poêle de la cuisine en échange de quoi, les prédateurs s’engageaient à épargner son troupeau de moutons. C’est pourquoi, disait-il, la porte de la cuisine qui donnait sur l’extérieur n’était jamais fermée à clé, mais il était absolument interdit de s’y rendre de la tombée du jour jusqu’aux premières lueurs de l’aube.



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