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Cette année-là, nous passons le soir de Noël chez ma sœur, dans le vaste appartement qu’elle occupe non loin du centre de Genève. Ma sœur et son mari ont consacré des heures à la préparation du repas ; quelques branches de bois ornées d’une coûteuse guirlande figurent le sapin, et dans le salon, les cadeaux emballés dans du papier brillant s’entassent. J’ai apporté mon appareil photo numérique. Je m’ennuie vaguement, comme toujours dans ce genre de circonstances festives. Je mitraille donc toute la soirée.
Clic, ma sœur en robe de soirée et brushing impeccable tend un plateau sur lequel les canapés sont disposés de manière géométrique ; clic, ma mère et ma sœur se regardent, un sourire cérémonieux aux lèvres, une coupe de champagne à la main ; clic, mon père feuillette, sourcils froncés et moue attentive, le livre que je lui ai offert ; clac, mon beau-frère approche ses lèvres de la joue de ma sœur, qui ferme les yeux d’un air extasié. Et pour finir, quand le repas a été mangé, quand tous les cadeaux ont été ouverts, et les donateurs remerciés, tandis que chacun range ses affaires et débarrasse la table, juste avant de partir, sans réfléchir, clic et clac, j’ai pris en photo la statuette qui trône dans le salon chez ma sœur.
Mes parents et moi, nous sommes rentrés en voiture sur une route déserte. La nuit était claire, le ciel sans nuage. Nous étions silencieux, comme souvent.
Le lendemain matin, avant l’arrivée des invités et le second repas de famille, je transfère les photos de mon appareil sur l’ordinateur, supprime celles qui sont ratées, corrige les yeux rouges, range le tout dans un album virtuel consultable par mes parents. Je m’arrête sur la photo de la statuette. Il se dégage d’elle une curieuse impression de paix, peut-être due à sa couleur. Le bois sombre, qui a autrefois été recouvert d’une feuille d’or est par endroit apparent, mais il a gardé de son contact avec le métal précieux une teinte rouge patinée d’une grande douceur. L’éclat de la statuette, aux endroits où l’or n’a pas disparu, se trouve comme étouffé, usé, de sorte que même sous la lumière, elle brille d’un lustre atténué, et semble précieuse mais sans ostentation, ce qui ne serait pas le cas si elle avait été redorée récemment. Peut-être mon impression est-elle due aussi à l’attitude du petit personnage féminin : assis dans une pose modeste, il garde les jambes repliées sur le côté, appuyé d’une main sur le sol, un sourire flottant sur ses lèvres, décerné à quelque chose de vague, que des yeux sans pupilles ne peuvent désigner.
J’ai longtemps vu cette statuette sur une table basse, dans un coin du salon de mon oncle René, qui l’avait rapportée, avec d’autres objets d’art, d’un de ses voyages en Asie. Ce n’est pas un Bouddha, mais plutôt une effigie humaine, bonze ou orante, qui a sans doute autrefois figuré dans un temple, non loin de la divinité. Une de ces statues au pied de laquelle les bouddhistes pieux déposent une fleur, allument un bâtonnet d’encens, ou sur laquelle ils collent une minuscule feuille d’or, pour exprimer de manière tangible leur adoration et redonner du lustre à celui à qui s’adresse leur prière.
Quand la sonnette de la porte d’entrée a retenti, que j’ai entendu le bruit de la porte qu’on ouvre, des exclamations et des embrassades, j’ai éteint l’ordinateur ; je suis sortie dans le couloir. J’ai embrassé le premier visage qui s’est tendu vers moi. « Meilleurs voeux», ai-je dit machinalement. Mon oncle Daniel, le quatrième et dernier frère de mon père, surnommé Grigou par ma soeur, enlève son manteau. Sa femme Astrid, une poupée blonde émaciée importée d’Allemagne embraye direct sur ce qui la préoccupe. « Alors, me demande-t-elle en guise de salutations, bientôt quarante ans ? » « Moi aussi, je suis contente de te voir, Astrid » dis-je. Ma grand-tante nonagénaire, l’air égaré, son bonnet à la main, hésite. Elle semble se demander si elle doit m’embrasser ou me dire Bonjour Madame. Mon oncle Replet, troisième frère de mon père, accompagné de sa femme, replète également, arrive à leur suite. Ma mère fait alors son entrée théâtrale : « Passons au salon », suggère-t-elle avec aisance, en nous voyant tous piétiner dans le couloir.
Réunis autour de la table recouverte d’une nappe blanche, nous prenons l’apéritif en évoquant le souvenir des absents. Ma grand-mère, bien sûr, mais aussi mon oncle René, second frère de mon père, tous deux morts depuis des années. René prématurément, d’un alcoolisme chronique et invétéré ; ma grand-mère d’un chagrin généralisé que les médecins ont appelé cancer, consécutif à la mort de son fils préféré. Que de Noël passés tous ensembles ! Que de souvenirs !
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