Le summum de la barbarie à Qana

Qana, avril 1996, 105 civils, réfugiés dans un camp des forces des Nations unies, sont massacrés par l’aviation israélienne.

Dix ans après, à nouveau le massacre.

Un carnage annoncé depuis que l’armée israélienne, incapable de défaire les résistants du Hezbollah, a intensifié la guerre terroriste contre les civils libanais. Selon le dernier bilan, plus de 60 personnes, en majorité des enfants, ont été tuées dans leur sommeil en application de cette démarche criminelle d’Israël visant à obtenir par les massacres contre les civils des gains politiques.

Les Américains qui bloquent littéralement l’action de la communauté internationale participent à ce calcul cynique de terreur: donner du temps à Israël pour infliger le maximum de souffrances à la population civile afin de la pousser à se retourner contre le Hezbollah et à imposer au Liban des solutions humiliantes.

C’est ce que Mme Rice appelle « l’enfantement dans la douleur» du nouveau Proche-Orient. Les images insoutenables d’enfants déchiquetés et de corps éclatés des familles Chalhoub et Hachem devaient semer la terreur au sein de la population, elles ont cimenté un Liban en colère et indigné derrière la résistance menée par le Hezbollah. Pour la première fois depuis le début de l’agression, les Libanais, toutes tendances confondues, n’hésitent plus à dire: nous sommes tous le Hezbollah. Ils sont sortis devant l’immeuble des Nations unies pour dire leur rage contre les Américains et Israël et il a fallu l’appel des responsables politiques pour éviter des attaques contre le siège. Le massacre a rendu la rue libanaise imperméable aux divisions entretenues sciemment par les pays occidentaux et celle-ci a imposé de facto à tous les courants politiques à parler de la même voix. Soutien à la résistance libanaise et exigence d’un cessez-le-feu immédiat. Même Walid Joumblatt qui est devenu le plus hostile au Hezbollah a abondé en ce sens en déclarant que la résistance avait remporté la bataille sur Israël. Elle l’a en tout cas emporté sur les divisions libanaises. Les bombes «intelligentes» des Américains larguées par Israël provoquent un tel écoeurement dans le monde arabe au point que même ses obligés arabes, ces fameux «modérés», se sentent contraints d’élever de vives condamnations.

Le chef du gouvernement libanais Fouad Siniora a signifié à Condoleezza Rice qu’elle n’était pas la bienvenue à Beyrouth et que la seule chose à discuter est un cessez-le-feu sans conditions. «Les criminels de guerre israéliens ont encore tué des femmes et des enfants innocents. En cette triste matinée, il n’y a pas de place pour des discussions sans un cessez-le-feu immédiat et sans conditions et une enquête internationale sur les massacres israéliens en cours». Fouad Siniora a également salué les «sacrifices» du Hezbollah consentis lors de sa guerre contre Israël. «Nous sommes en position de force et je remercie le Saëd pour ses efforts» a-t-il répondu au sujet de l’appel de Saëd Hassan Nasrallah, invitant le gouvernement à tirer profit de la lutte menée par la résistance contre l’armée israélienne. «Je remercie également tous ceux qui ont sacrifié leurs vies pour l’indépendance et la souveraineté du Liban», a déclaré le chef du gouvernement libanais. Le président du parlement libanais, Nabih Berry, mandaté par Nasrallah pour négocier l’échange des prisonniers, a indiqué que les conditions ont changé désormais. Nabih Berry avait, il y a 48 heures, proposé que l’échange concerne les seuls prisonniers libanais. Sans surprise, la Maison-Blanche ne voit pas dans le carnage de Qana un «crime de guerre», tandis que Condoleezza Rice, qui a rencontré les dirigeants israéliens, s’épanchait en propos de circonstances en se disant «profondément attristée» par la perte de vies innocentes et évoquait la nécessité de «parvenir à un cessez-le-feu». Discours peu crédible qui explique que le gouvernement libanais lui ait signifié qu’il n’entend pas discuter d’une solution politique sous les massacres. Or, Israël a demandé à Rice un délai de 10 à 14 jours pour continuer sans doute à massacrer la population civile et à détruire les infrastructures.

Le gouvernement libanais a donc saisi directement le Conseil de sécurité qui a commencé hier ses discussions. Mais on peut s’attendre à ce que le représentant US, Bolton, fasse encore une fois le nécessaire pour capoter toute solution. L’horreur du carnage de Qana a en tout cas poussé les principales capitales du monde à sortir de leur silence pour condamner le massacre et exiger un cessez-le-feu immédiat. Une seule exception, celle de la Grande-Bretagne dont le chef du gouvernement est plus que jamais le «caniche de Bush» comme les opposants à la guerre britanniques l’ont surnommé. Mais c’est dans le monde arabe que les choses bougent. Les populations rivées devant les télévisions satellitaires observent en direct un carnage béni par les Américains et la colère enfle. L’Egypte, la Jordanie et l’Arabie Saoudite qui ont fait des déclarations hostiles à la résistance libanaise, interprétées par les Américains comme une caution à la guerre israélienne, sont obligés de changer. C’est que la mise à contribution des «ulémas du palais» pour édicter des fatwas idiotes n’a servi à rien. Hassan Nasrallah est bien un héros de la résistance pour l’écrasante majorité de la population arabe. Les réactions des Etats arabes liés à l’Amérique sont un signe de l’état de tension qui parcourt le monde arabe et l’infinie hostilité qu’il manifeste à l’égard de la politique américaine. La résistance libanaise par son endurance avait déjà contraint ces régimes à plus de circonspection; le carnage de Qana les amène enfin à exprimer un peu de l’immense indignation des opinions publiques. Sans aller, bien entendu, jusqu’à saluer comme l’Algérie «la vaillante résistance des avant-gardes du peuple libanais et l’endurance admirable de tous les citoyens du Liban dans cette terrible épreuve».

par M.Aziza
Le Quotidien d'Oran, le 31 juillet 2006