Algérie: Mostapha Bouafia, professeur au conservatoire d'Alger, déclare : «Le chaabi a besoin d'interprètes, de conservateur

    

Mustapha Bouafia, ancien élève de Hadj El Anka, est également membre de la fondation El Anka dont le but est de conserver et de préserver le patrimoine chaabi. Dans cet entretien, l'interprète et professeur de chaabi au Conservatoire d'Alger revient sur l'état actuel de ce genre musical populaire et surtout, sur l'apparition des deux concepts, néo-chaabi et chaabi moderne, qui font l'objet d'un débat virulent dans les milieux du chaabi, voire d'une polémique

Certains de nos interprètes de chaabi affirment que ce patrimoine musical est en danger alors que d'autres soutiennent le contraire. Qu'en pensez-vous ?

Je pense que le problème du chaabi se pose au niveau de la diffusion et de la conservation de ce genre musical. En fait, on n'a pas mis les moyens qu'il faut pour cela. Le festival de la musique chaabie organisé par l'Etablissement Arts et Culture est certes une bonne initiative. Mais cela n'est pas suffisant. Il faut, à mon sens, créer d'une part une boîte spécialisée pour la promotion de ce genre musical et d'autre part, prendre en charge la nouvelle génération du chaabi. Les médias doivent également jouer un rôle dans cette opération.

Pour le moment, on n'accorde pas beaucoup de place au chaabi dans les radios comme à la télévision. Ce n'est pas un genre musical qu'on célèbre dans les hommages où on donne quatre ou cinq concerts animés par des artistes différents, des fleurs et un chèque à la veuve de l'artiste honoré avant de le jeter aux oubliettes. Il s'agit d'un devoir à accomplir de la part des médias et de toutes les institutions. Le chaabi est une école qui éduque et cultive le peuple.

Il en faut beaucoup plus pour lui restituer sa véritable place. Comment voyez-vous ce «plus»?

Il s'agit de prendre de véritables initiatives au niveau national, comme l'enseignement du chaabi dans les écoles. Je vous cite, par exemple, ce qu'a réalisé dans ce sens Ahmed Zaydi, un des anciens élèves de hadj El Anka. Il a créé une école de musique de chaabi dans sud de l'Algérie, où il transmet aux plus jeunes ce que lui a appris son maître.

Donc, selon vous, il y a bien une relève

Evidemment ! Il y a une relève qui s'annonce même très bien, pour peu qu'on lui donne les moyens et les encouragements qu'il faut. Je me rappelle qu'à notre époque, le conservatoire défendait aux jeunes de se produire sur les scènes publiques ou d'accorder des interviews. Pour cela, il fallait que l'élève décroche d'abord son 2e prix. Car, il représentait le Conservatoire d'Alger, le deuxième après celui de Paris dans toute la Méditerranée, à l'époque.

Il y a en ce moment deux concepts, pour ne pas dire deux courants, le néo-chaabi et le chaabi moderne, qui font fureur chez la nouvelle génération. Quelle est leur véritable place dans le monde de la chanson populaire ?

Je crois que le néo-chaabi est un concept initié par une bande de copains. Personnellement, j'encourage les nouvelles initiatives. Mais je ne crois pas, au risque de me faire taxer de conservateur, que l'introduction de nouveaux instruments dans le chaabi s'accorde avec les modes traditionnels de ce genre de musique.

Quant au chaabi moderne, il est fait de petites chansonnettes construites sur des paroles faciles à trouver et à comprendre. Ce qui n'est certes pas le cas des qacidate qui, elles, sont des chefs-d'oeuvre exigeant un niveau culturel au-dessus de la moyenne. La nouvelle vague a adopté le chaabi moderne parce qu'il est plus accessible en matière de contenu. C'est un genre de facilité. Dire que je suis contre ce style sera une façon de condamner en quelque sorte cette jeunesse.

Or, chacun a son temps. Je tiens quand même à rappeler que le débat sur le chaabi moderne a déjà eu lieu à l'époque de Mahmoud Bati. Il a été l'initiateur de la chansonnette, mais contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, il ne s'est pas lancé à la légère. C'était un grand auteur, de référence, un poète et à l'époque, le seul compositeur-interprète. Il ne faut pas oublier que c'est lui qui a lancé sur scène El Hachemi Guerrouabi, Boudjemaa El Ankis et Amar Ezzahi, entre autres.

Ce style moderne ne représente-t-il pas une menace pour le chaabi «traditionnel» ?

Absolument pas. Le chaabi traditionnel est une référence pour toutes les générations. Il y a encore des recherches à faire dans ce domaine. Il y a des qacidate qui n'ont encore jamais été interprétées. En fait, le chaabi est en quête d'associations et de fondations qui s'occuperaient de sa conservation et de sa préservation. Car le chaabi exige une lecture juste de ses textes pour ne pas être dénaturé ou défiguré.

Pour le moment, il n'y a qu'une fondation, El Anka, qui prend en charge la conservation et la préservation de ce patrimoine. Cependant, elle n'arrive pas à assumer toutes les missions qu'elle s'est assignées. Au lieu de préserver ce genre musical, ses activités se limitent à l'organisation de quelques galas ici et là dans les grandes occasions.

Selon vous, comment peut-on définir le chaabi ?

Le chaabi n'est pas seulement une école. C'est un mode traditionnel de la famille algérienne. El Anka nous répétait souvent que le chaabi est «la langue de toutes les mamans» qui chantent pour leurs enfants, leur racontent des histoires d'«el Ghoula» avant de se coucher.

Le chaabi fait partie de nos racines. Malgré les difficultés, il ne pourra jamais disparaître.

 

 


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