L'histoire commence par un déclic, un air par ci, une chanson par là, une rencontre, une jaquette de CD, un titre du genre souk system ou Bab El Oued Kingston, une fusion de musique noire qui va de notre Maghreb vers le fin fond de l'Afrique.
En passant par les périples d'une longue histoire avec la captivité et l'esclavage, ou un nom qui rappelle étrangement celui d'un grand dramaturge algérien, Kateb Yassine, c'est l'histoire d'amour d'une partie de la jeunesse tunisienne avec Gnawa diffusion.
Malgré l'absence de toute distribution de leurs albums, même s'ils ne sont pas nombreux, le répertoire de Gnawa diffusion est appris par coeur par les jeunes Tunisiens qui ont accompagné jour pour jour la naissance du groupe. Gnawa diffusion est aussi une histoire d'exil.
Amazigh Yassine, le fondateur du groupe, supportait mal son éloignement de l'Algérie, et à 20 ans l'envie de ramener une partie de son Algérie comme il se la représentait, comme il la voulait et la désirait auprès de lui en France. Sa musique coule de source et la fusion entre le gnawi et le reggae est une évidence. Les distances n'ont plus de sens et la musique sous les tourments de l'exil sonne vraie. Elle puise toute sa signification de deux mots:esclavage et liberté. La liberté est un sentiment que connaissent le mieux ceux qui y sont privés et si la musique africaine avec toutes ses variations - du Mali au Mississipi - nous fait tant danser, il ne faut jamais oublier que c'est une musique d'esclaves qui chantent la liberté.
La bouille n'est pas inconnue au public tunisien, eux qui l'on connue une première fois accompagner une pièce de son père - Le cadavre encerlé - ou à la place Halfaouine pour fête de la musique exceptionnelle sous nos cieux. Pour le festival international d'Hammamet, l'enjeu est énorme, la popularité de ce groupe relativement jeune leur était imprévisible. Au-delà de la musique, ce sont des paroles trempées dans du vitriol, parlant sur un ton de la satire et de l'autodérision par moments, et sur un ton grave par d'autres, l'injustice, la misère, la liberté et l'amour, et ces chansons trouvent écho chez son public qui s'est déchaîné à crier ses paroles et à partager ses préoccupations. Une musique dans l'air du temps bien ancrée dans des racines lointaines et une histoire commune, avec un langage accessible à tous. Sa coiffure rasta, son tee-shirt avec le portrait du Che et son bleu de chauffe - appelé communément chez nous dengri- lui donnent l'image du mec populaire et d'un fils du peuple. Son instrument c'est le gombri et sa voix est d'un blues bien de chez nous.
La foule était difficile à maîtriser avec les invitations insistantes d'Amazigh de venir danser près de lui sur scène. Malgré les résistances et les nombreux obstacles, la foule et l'artiste ont eu gain de cause et la fusion fut totale au bout de deux heures de musique sans interruptions. «Sabrina»», «Ya Laymi», «Douka, Douka», «Elles », «N'rouhou Jamaica», «Ouvrez les stores» et bien d'autres titres on les connaissait sur le bout des doigts, les intros musicales mêmes, les chansons circulaient bien et l'euphorie était à son top.
Gnawa diffusion et son leader Amazigh Yassine ont mis du baume sur les blessures et ont envoyé un message d'amour et de paix le plus simple du monde. Cette petite démonstration de ce que peux être la conscience, la citoyenneté, l'âme et la fibre artistique, même en temps de guerre.
publié le 11 Août 2006 par Asma Drissi Copyright 2006. La Presse, Tunis