Tunis sous les Mouradites - La ville et ses habitants au XVIIe siècle d'André Raymond

Cervantès soldat à Tunis, captif à Alger avec la relation du siège de La Goulette par les Espagnols en 1573 de Mika Ben Miled, Bizerte-Identité et mémoire, écrit par Noureddine Dougui, Hédi Bouaïta, Abdelouahed Braham et Mourad Ben Jelloul, Tunis sous les Mouradites-La ville et ses habitants au XVIIe siècle d'André Raymond, agrégé d'histoire, par ailleurs universitaire, docteur d'Etat et auteur de livres et études sur les grandes villes arabes à l'époque ottomane, nous sont parvenus presque simultanément.

Heureuse coïncidence ? Divine Providence ? Les trois ouvrages, même si les visées de leurs auteurs sont tout à fait différentes, soulèvent un pan de notre histoire, celui se rapportant aux conflits opposant Espagnols et Ottomans.

Mika Ben Miled évoque la bataille de Lépante, le siège de La Goulette, Philippe II, Don Juan d'Autriche, son demi-frère qui voyait là «l'occasion de se construire un royaume», la volonté du souverain espagnol de remettre le pouvoir au dernier représentant de la dynastie hafside, le prince Moulay Muhammad.

Nos chercheurs bizertins relatent le déclin de l'autorité hafside qui favorisa «la guerre de Course», la prise de Bizerte par le célèbre corsaire Khayr al-Dîn Barbarousse (juillet 1534), sa reprise l'année suivante par les armées espagnoles commandées par Charles Quint, la réapparition des Ottomans, la défaite infligée par Sinan Pacha aux Espagnols, marquant ainsi la fin de la dynastie hafside.

André Raymond, dans son ouvrage sur les Mouradites, décrira lui aussi l'agonie des Hafsides, racontera la guerre de Course opposant «les navigateurs européens et les premiers corsaires apparus en provenance de l'est méditerranéen où la puissance ottomane commençait à s'affirmer», citera, bien entendu, les frères «Barbarousse», Arûj et Khayr al-Dîn, analysera le conflit entre Espagnols et Ottomans pour la suprématie en Méditerranée occidentale, et puis voilà que là aussi surgit Eulj'Ali, celui abondamment décrit par Mika Ben Miled: «Euldj Ali, nom dont les chrétiens ont fait par corruption Aluch'Ali, Uchali, Ouchali, Occhiali, surnommé "Fartas", le chauve, le teigneux. Le terme «Euldj» signifie en turc nouveau musulman, converti, renégat. Il s'agit d'un jeune pêcheur calabrais, "rapté" par les Turcs et emmené à Istanbul où il fait partie de la chiourme des galères. S'étant fait turc, il devient le bras droit de Dargouth (Dragut) et participe e n 1560 à la victoire de Jerba où des milliers d'Espagnols furent massacrés.

Euldj Ali devient gouverneur de Tlemcen et dey d'Alger en 1568, enverra vaisseaux, troupes et munitions au secours des Andalous lors de leur révolte la même année ( )», attaquera les Espagnols, les chassera de La Goulette et de Tunis, perdra la bataille de Lépante, mais coulera de nombreux bâtiments «dont la galère Capitane de Malte», se saisira «de son étendard comme trophée dont il ornera la mosquée de Sinan Bacha (Sainte Sophie) et sauve sa flotte. Il en gagne le titre et le nom, "el Kilidj (l'épée) » Il chassera définitivement les Espagnols de Tunis en 1574.

Etranges cette similitude et cet engouement pour les mêmes faits historiques, les mêmes personnages, la même période qui verra la signature d'une trêve entre Philippe II et Murâd III en 1574, signifiant donc la fin de la guerre navale entre deux puissances et qui nous permet de revenir à «Tunis sous les Mouradites».

Uthmân Dey, un officier de la milice, dirigea en souverain la Régence jusqu'à sa mort en 1610. Son règne fut marqué par l'arrivée massive de Morisques expulsés d'Espagne et cherchant refuge en Afrique du Nord, mais également par une remarquable activité de la guerre de Course et la mise en place d'autorités diverses (pacha, milice, divan, dey et bey) qui allaient donner une véritable assise au régime mouradite qui durera jusqu'en 1702. Yûsuf Dey, officier du "jund" (la milice de Tunis) succède à Uthmân Dey. Lui aussi intensifie la guerre de Course, augmente les effectifs du jund et sera un grand bâtisseur. Le souk al-Bashâmkiyya, à l'ouest de la Grande mosquée construite en 1615, c'était lui, ainsi qu'une madersa et des souks. Murâd Qursû, un converti d'origine corse, capturé par des corsaires tunisiens à l'âge de neuf ans, succède à son maître Ramadân Bey, le premier titulaire de cette charge, dont il avait épousé la fille et qui l'avait assoc ié à son administration, apparemment avec l'accord de Yûsuf Dey.

Tout naturellement, il poursuivra l'oeuvre de pacification du pays en brisant la résistance des tribus, ce qui lui vaudra la reconnaissance de la Sublime Porte qui lui donnera le titre de «pacha». Murâd Qursû mourra en 1631. Son fils Hammûda Pacha, dont la mère était une esclave corse, arrivera au pouvoir : «Cette succession paisible, sous contrôle de Yûsuf Dey, amenait au pouvoir un souverain remarquable et jetait les bases de l'établissement d'une véritable dynastie qui allait prendre le nom de son initiateur », et accueillir Turcs, Andalous, convertis, juifs, Livournais qui finiront, eux, par donner à la capitale ce cachet méditerranéen si particulier.

par Mounira Aouadi
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