|
" On ne peut s’y faire
même perdant, obstinément tenir "
Antoine Emaz
Et que disait-on du poète à propos de fleurs - ici, dans le
dernier livre d’Antoine Emaz, elles sont fleurs de peu mais résistantes en des
temps difficiles - souvenez-vous, c’était chez Arthur Rimbaud, il disait : " Ne
peux-tu pas, ne dois-tu pas / connaître un peu ta botanique ? ". Ne doit-on pas
le demander toujours un peu aux poètes ? Non qu’il leur faille théoriser, le mot
est gros, alourdi de passé, ses arêtes sont aiguës, mais noter au moins ce qui
se passe pour eux qui ont entrepris de travailler la langue.
C’est cela que nous offre aujourd’hui Antoine Emaz dans ce Lichen,
lichen : une visite de chantier dans le décousu des jours, là où écrire et vivre
trouvent à nouer leurs exigences, là où " le but n’est pas d’en finir, mais de
continuer pour que " veiller la langue (soit) encore comme une forme minimale
d’action et d’espoir ".
Lichen, j’aime le mot. Il dit ce qui pousse lentement. Sûrement.
De manière ajustée au peu de la pierre et du ciel. Métaphore du poème, il dit
son peu de reconnaissance sociale et sa ténacité pourtant à durer, à passer.
Avec. Contre. Insensiblement. Irrésistiblement. Dans la patience. Hors de toute
crainte urgente.
Lichen, lichen. J’aime cette répétition. Elle dit l’obstination et
l’intensité, celles de qui travaille la langue à partir du point d’impact de la
réalité sur lui.
Autant de lichens, autant de notes. Lichen, lichen est un livre de
notes. Le mot dit la bribe, le fragment, l’épars mais aussi le trait, l’éclat,
la légèreté rehaussés ici par les dessins d’Anna Mark. " Je ne pense pas, disait
Pierre Reverdy auquel revient toujours Antoine Emaz, je note. " Noter, c’est
accepter le discontinu apparent de tout ce qui émerge à partir du courant de
fond qui porte le poète dans son travail. Là où penser suppose le centrement du
sujet, noter renvoie, au contraire, à un décentrement, un décalage. Noter, c’est
une question d’angle. C’est moins parler de soi qu’à partir de soi. En se
méfiant de soi. Antoine Emaz appelle cela " délaver " son écriture , soit "
anonymer assez pour ne garder qu’une situation quasi impersonnelle " de façon
que, comme le disait Georges Perros, " chacun puisse se reconnaître, et
personne. Aucun, puisque chacun ". Cela est le travail de l’interrogation. Pour
qui lie poésie et expérience, l’interrogation est le moteur même de la
traversée. Risquée comme la vie.
Tout dans ce livre - les textes comme leur agencement - engage à
une requalification du monde et des hommes qui y vivent dans la mesure où tout
ce qui importe dans la vie est ici rendu en un mêlé qui est celui de la vie
même, toutes cartes battues. À tous les poseurs, " ces citadins au profil de
glace biseautée " dont parlait Reverdy, il est bon de montrer que la poésie se
situe au plus ras de la vie, là où pleuvent les coups de l’événement, quel qu’il
soit.
C’est la vie qui entre dans ce livre d’Antoine Emaz, la vie dans
toute sa diversité : impressions de nature, ébauches de poèmes, pensées
quotidiennes, notations critiques, propos décalés à propos du monde comme il va.
Nous sommes dans les forêts profondes du poèmes. Un homme avance. Il a les bras
chargés de petit bois. Indispensable pour allumer les plus grands feux ! Lichen,
lichen est ce ramas-là.
La Chronique Poétique d'Alain Freixe
Copyright, 2006, l'Humanité
Antoine Emaz
Lichen, lichen
Éditions Rehauts
24, rue du Bas, 62180 Airon-Notre-Dame
105, rue Mouffetard, 75005 Paris
|