Le crime de Napoléon

Plus d'un million de personnes vouées à la mort selon des critères 'raciaux', un génocide perpétré en utilisant les gaz, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants dévorés vivants par des chiens, deux cent cinquante mille citoyens enchaînés et mis en esclavage, un plan de déportation meurtrier incluant d'anciens parlementaires, des escadrons de la mort pour traquer les résistants et les brûler sur place, des camps de triages et de concentration, des 'lois raciales'. Cent quarante ans avant la Shoah, un dictateur, dans l'espoir de devenir le maître du monde, n'hésite pas à écraser sous la botte une partie de l'humanité. Ce n'est pas de Hitler qu'il s'agit, mais de son modèle, Bonaparte. Comment les exactions de ce déporté misogyne, homophobe, antisémite, raciste, fasciste, antirépublicain, qui détestait autant les Français du continent que les Corses, ont-elles pu, jusqu'à présent, restées ignorées du grand public ? Pourquoi une certaine France, au XXIe siècle, s'acharne-t- elle à faire du boucher des 'Noirs' un héros national ? Deux cents ans après, Claude Ribbe, écrivain, philosophe, historien et défenseur de la mémoire des esclaves, dénonce enfin, pour la première fois, preuves et témoignages à l'appui, le crime de Napoléon.

Des manuels d'histoire et des films au cinéma, à la télévision réalisés à grands frais avec l'argent public de la redevance ou de l'avance sur recettes font de Napoléon un héros sans tâche, un modèle pour les Français.

Napoléon est, hélas, bel et bien un criminel. Il est contre l'humanité et c'est un triple crime. Qu'on ne se méprenne pas, il ne s'agit pas d'un réquisitoire contre les méfaits d'un homme déjà controversé sur bien assez de points : le nombre de morts laissés sur les champs de bataille, les crimes de guerre systématiquement commis lors des campagnes, les assassinats, l'enrichissement personnel. Des auteurs, des artistes - et non des moindres, parfois : Tolstoï, Goya - ont déjà ouvert le chemin.

Le crime dont parle Claude Ribbe est très précisément celui commis à partir de 1802 contre les Africains et les populations d'origine africaine déportées, mises en esclavage et massacrées dans les colonies françaises. Napoléon y a, en effet, restauré l'esclavage et la traite que la révolution de 1789 avait déclarés hors la loi plus tôt. Et comme la résistance des Haïtiens, après la lutte héroïque des Guadeloupéens, l'a mis dans l'impossibilité d'appliquer son programme dans la principale de ces colonies, celle de Saint-Domingue, il y a perpétré des massacres, dont le caractère génocidaire non seulement ne peut être mis en doute, mais préfigure de manière évidente - notamment les méthodes employées - la politique d'extermination engagée contre les juifs et les tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale.

Ni la mise en esclavage et la déportation de citoyens français, ni la mise en esclavage et la déportation d'Africains, ni le génocide engagé contre la population haïtienne ne sont explicitement évoqués dans les livres, dans les manuels d'histoire, dans les oeuvres audiovisuelles, dans les expositions ni dans les spectacles consacrés à Napoléon. Et si, d'aventure, le rétablissement de l'esclavage est mentionné, il n'est jamais dit que les personnes visées étaient des citoyens français. Quant au génocide commis par Napoléon en Haïti, c'est un tabou.

Depuis la monarchie de Juillet, les régimes politiques ont eu coutume d'imposer en France le culte du dictateur (Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire). L'idéologie bonapartiste atteint naturellement son apogée avec la dictature de Napoléon III.

Le racisme a une histoire. Il a été importé en France par les colons des Antilles au moment où montait l'opposition à l'esclavage, c'est-à-dire très précisément à l'avènement de Louis XIV. La faiblesse du monarque ne tarda pas à laisser construire une réglementation discriminatoire que Napoléon apprécia en gourmet, au point de la remettre en vigueur et même la renforcer. Quant au racisme, il lui donnera ses lettres de noblesse et lui ouvrira, explicitement ou implicitement, les portes de l'université.

Trois anciens esclaves ont particulièrement marqué la fin du XVIIIe siècle. Joseph de Bologne, escrimeur et compositeur né esclave à la Guadeloupe est mort au service de la Révolution. L'ami de Saint-George, le général de division Alexandre Dumas, né esclave à Haïti, est prisonnier du roi de Naples en Italie. Toussaint Louverture, né lui aussi esclave des Français de Haïti, a réalisé un exploit qui restera hors de la portée de Napoléon : il a battu les Espagnols et les Anglais.

Aucun doute, donc : Napoléon, au moment où il s'empare du pouvoir, est bien un esclavagiste convaincu. Mais il est également raciste. Raciste jusqu'à l'aliénation. On connaît sa haine des juifs que la révolution vient tout juste d'émanciper.

par la redaction