Isabelle du désert, la nomade en quête d''absolu

 

 

Que savait-on, jusqu''à ce livre, d''Isabelle Eberhardt, cette jeune femme d''origine russe, née en 1877, morte en 1904, qui décida de se convertir à l''islam et de rompre avec les moeurs de son temps ? Qui choisit de porter des vêtements d''homme avant de devenir, sous le nom de Mahmoud Saadi, cette rebelle qui fascina Lyautey ? Pour Edmonde Charles-Roux, il y avait là toute la matière d''un prodigieux roman vrai. ? travers des archives inédites, elle a ainsi recomposé l''itinéraire d''une héroïne "irrégulière" et mystique. Isabelle du désert rassemble, en un seul volume, l''édition définitive des deux tomes consacrés à Isabelle Eberhardt par Edmonde Charles-Roux, Un désir d''Orient et Nomade j''étais.

Il est des personnages qui tirent irrésistiblement leur biographe vers le romanesque. C''est que tout bêtement leur vie est un roman. Ainsi en est-il d''Isabelle Eberhardt qui, dans les années 1900, habillée en homme, sillonna le Maghreb. Edmonde Charles-Roux a beau multiplier les notes, plus de cent cinquante pages, pour que nous croyons que son héroïne est faite de chair et d''os, Isabelle échappe toujours vers l''imaginaire. Elle est spontanément légendaire. Nous avons peine à croire qu''elle fut ainsi. Nous n''avons point de règles et de compas pour prendre ses mesures. Elle se place résolument hors des réalités du monde, et plus encore de ses nécessités. Edmonde Charles-Roux ne peut que la rejoindre dans ce no man''s land fait de dunes et de palmiers où elle épuise son existence à suivre les caravanes. Isabelle du désert commence chez Tourgueniev et finit chez Loti. Nous passons de la Russie au Sahara sans quitter les aléas de la littérature, et pourtant tout est vrai, car Isabelle, et ce n''est pas sa moindre vertu, ne ment jamais. La singularité lui est naturelle.

À la fin du siècle dernier, j''entends le dix-neuvième, une demoiselle de vingt-deux ans, déguisée en homme, le cheveu ras, et coiffée d''un fez, déambule dans les rues de Genève. Ce garçon manqué y est né le 17 février 1877 d''une mère russe, Nathalie de Moerder, et d''un père qui n''est inconnu que pour l''état civil. Il s''appelle Alexandre Nicolaievitch Trofimovsky, et c''est le précepteur des enfants de Mme de Moerder. Mme de Moerder s''est mariée à vingt ans avec un homme qui avait le double de son âge. Il n''est question que de généraux et de fonctionnaires couverts de décorations et de rentes. Mme de Moerder n''y trouve pas son compte, et cette Iphigénie tombe dans les bras de l''inévitable précepteur, amoureux et plébéien, mais qui n''a rien d''un Julien Sorel. C''est un séducteur sérieux, sinon pot-au-feu, et qui, pas revanchard, a l''instinct de famille.

Ils filent, dit-on, tous deux en Suisse avec les enfants pour fuir le scandale et vivre le parfait amour. Nous sommes déjà en plein romanesque. Ce fut sans doute moins romantique. Revenons à nos moutons. Isabelle Eberhardt, qui a pris le nom de sa grand-mère, apparaît donc vingt-deux ans plus tard vêtue de pied en cap en cavalier arabe. Comment en est-elle arrivée là ? C''est le grand mystère, et il ne sera pas révélé. Isabelle le connaît-elle ? Elle vole vers l''Afrique comme un oiseau migrateur. Quelque chose l''attire, mais quoi ? Le désert, l''islam, les Maures, l''aventure, un climat, des gouffres ? Et que fuit-elle ? Elle-même ? Les autres ? On ne sait. Cette terre brûlée de soleil est son eldorado. Plutôt son paradis d''Allah.

Pourquoi cet habit d''homme, et qui ne sera jamais un hommage à Sapho ? Par commodité, je pense, ou simplement pour accorder l''extérieur au dedans. Quand elle s''habille en femme, c''est un jeune garçon déguisé. On n''y croit pas. On sent tout de suite le travestissement. En bédouin, en revanche, elle est tout à fait elle-même. On lui donnerait le bon Dieu, ou le Prophète, sans confession. Les marabouts les plus suspicieux s''y tromperont. Au fond, si elle garde toute sa vie un fez sur la tête, c''est que le fez convient à sa tête. Elle est née pour vivre au désert, mais point comme un ermite, elle y mourra, en 1904, engloutie dans les eaux d''un oued en crue. Elle avait vingt-sept ans. En cinq ans, elle aura fait le tour de ses rêves, et mieux encore de ses désirs, peut-être même de ses plaisirs. Elle s''est amusée à être elle-même jusqu''à perdre sa mise. Qui peut en dire autant?

Toutes les vies sont plus ou moins subies, et n''échappent jamais aux concessions obligées. Celle d''Isabelle est totalement voulue. Il ne s''agit point d''ambition. Elle n''en a pas. Il ne s''agit pas d''orgueil, si elle en a, elle le garde pour elle. Il s''agit d''ouvrir grand les yeux, de regarder autour et d''aller de l''avant. C''est-à-dire le plus loin possible, sans plans préconçus, hors des sentiers battus et sur des terres inconnues. Celles de l''esprit aussi. Aventure mystique ? On ne sait, mais physique sûrement. Cette fille de la curiosité se sent arabe comme d''autres se sentent moine. Par pure délectation de l''âme. Elle poussera le jeu si loin qu''elle épousera Slimane, un sous-officier de spahis. Ce sera le grand amour de sa vie, et probablement le seul. On voit qu''elle aime braver. Et sa plus forte bravade sera de se faire musulmane. Elle se nommera Mahmoud Saadi, et sera enterrée dans un cimetière arabe.

Certes, elle aura d''autres hommes, mais ce sont d''abord des camarades. Certains coucheront avec elle, mais la plupart lui tiendront la main avec amitié, parfois avec tendresse. Elle trouvera ses meilleurs copains parmi les officiers des Affaires indigènes, les médecins militaires. Sa connaissance des Arabes, de leur culture, de leur religion, de leurs moeurs, le respect qu''elle leur porte, les fascine. Au fond, elle les esbroufe, comme à la fin de ses jours, elle esbroufera Lyautey. Par quoi séduit-elle ? Par sa beauté ? Elle n''en a plus si jamais elle en eut. C''est une vieille femme édentée, au crâne nu, dont la voix cassis-cognac rappelle les cuites répétées. Que lui reste-t-il ? L''intelligence des êtres, des choses, la lucidité et le courage. La connaissance profonde des indigènes, le sens inné de la justice. La liberté d''être et de penser poussée jusqu''à la plus extrême témérité. Cela donne du sel à sa conversation.

À sa mort, Lyautey écrira : «Elle était ce qui m''attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu''un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie aussi libérée de tout que l''oiseau dans l''espace, quel régal...» Bel et singulier hommage d''un futur maréchal de France. Il fera chercher par ses officiers les manuscrits d''Isabelle perdus dans les boues de l''oued. On en retrouvera quelques-uns. Isabelle a toutes les qualités, aujourd''hui oubliées, du reporter. Elle décrit simplement ce qu''elle voit, n''ajoute point ses opinions et ses passions à la réalité des faits, montre sans plaider, observe sans juger, témoigne le plus scrupuleusement d''une vérité qu''elle reconnaît même si elle ne l''aime pas et lui est contraire.

Tel est le portrait amical, aigu, loyal, que dessine Edmonde Charles-Roux. Portrait d''autant plus fascinant qu''elle place son modèle devant les arrière-fonds d''une société furieuse et convulsive, peuplée d''extravagants et d''imbéciles, de téméraires et de pleutres, d''âmes fortes et d''âmes basses, qui, en Algérie comme en France, mêlent en un même tourbillon argent et politique, idéalisme et calcul. Au coeur de ces comédies parfois sanglantes, parfois ignobles, Isabelle Eberhardt passe comme une étrangère, intacte, innocente, telle une inextinguible petite flamme.

Isabelle du désert
d''Edmonde Charles-Roux. Grasset, 30 €.