La crainte de l'islam, en France, ne remonte ni au 11 septembre 2001, ni au déclenchement de la guerre civile algérienne, ni même à la révolution khomeyniste de 1979. L'ignorance a sa part : on oublie que notre pays se trouve en contact direct avec des musulmans depuis plus de deux siècles, que des disciples du Prophète sont installés sur notre sol depuis plus de cent ans, que l'islam est la deuxième religion de France depuis le début des années 1970 et que l'on tente de l'" organiser " depuis trente ou quarante ans.
Ajoutons-y le poids des mauvaises habitudes. Une tradition d'islamophilie bien réelle remontant au XIXe siècle n'a pas suffi pour que l'administration et les politiques laissent les musulmans régir eux-mêmes leurs affaires comme ils le font avec les autres religions : ainsi, la loi de séparation de 1905 n'a jamais été appliquée en Algérie où les communautés cultuelles ne pouvaient même pas disposer des biens légués par de pieux fidèles, et, depuis sa fondation jusqu'à aujourd'hui, la mosquée de Paris constitue un enjeu politique et non pas spirituel. Etc.
Telles sont, avec bien d'autres, quelques-unes des raisons pour lesquelles l'islam revêt en France un visage différent de celui qu'il offre dans d'autres pays européens. En donnant à cette question toute son épaisseur historique, l'auteur nous invite à l'envisager d'un œil neuf.
Revues de Presse:
La mainmise coloniale sur l’Islam
Paradoxalement, même s’il est destiné prioritairement à un public français, ce livre apporte aux Algériens des éclairages charpentés et formidablement documentés.
Dans cet ouvrage très riche, Sadek Sellam remonte jusqu’aux sources de la revendication par des Algériens bien sûr, mais aussi par des Français, de la reconnaissance d’une religion musulmane libre. Dans une Algérie colonisée depuis 1830, cette expression est restée lettre morte. Il décrit a contrario, minutieusement et avec force citations, une véritable mainmise sur l’Islam. La richesse de l’exposé empêche bien évidemment ici de résumer en quelques lignes les 390 pages du livre.
On peut néanmoins s’arrêter en filigrane à ces deux thèmes qui ont largement défrayé la chronique ces dernières années en France. D’abord la laïcité à la française, débattue (défendue ou vilipendée) bec et ongles par les hommes politiques de tous bords lors de la loi sur le port des signes ostensibles à l’école. Ensuite l’organisation, sous la houlette du ministère français de l’Intérieur, du Conseil français du culte musulman (CFCM), qui a été vu par certains comme une entorse à la séparation des cultes d’avec l’Etat.
Sur le premier thème, l’auteur explique, textes à l’appui, comment la France n’a jamais voulu appliquer dans ses pourtant « départements français » d’Algérie, la loi portant séparation de 1905. « L’Administration ne voulut pas restituer les habous qu’un ministre de l’Intérieur avait promis pourtant d’indemniser en 1897 » (...) « Les autorités françaises en Algérie avaient enfermé dans un carcan extrêmement serré la religion musulmane, lui imposant administrativement des tuteurs qui n’étaient même pas tous musulmans. C’est ainsi que la promulgation de la loi douloureusement enfantée en 1905 en ‘’métropole’’ fut différée de 10 ans, puis reportée de nouveau, et finalement abandonnée. »
« Le gouvernement général est toujours le pape de l’Islam », titrait La République algérienne en 1950. Alors qu’un administrateur français relativement acerbe avait résumé avec virulence, dès 1910, une situation hors normes : « C’est par l’Algérie que nous avons pris contact de l’Afrique musulmane. En quatre-vingts ans, nous y avons fabriqué un Islam unique au monde, sans habous, avec des mosquées administratives, des dévots recensés, des cadis fonctionnaires, un pèlerinage à autorisation... »
Le déclenchement de la révolution en 1954 avec son aboutissement à l’indépendance en 1962, remédia finalement à tout cela et rendit tout simplement caduque l’application d’une loi qui avait fait tant couler d’encre en Algérie. Quant au deuxième aspect, celui qui pourrait porter à polémique, l’auteur évoque le jeu des chaises musicales dans l’« Islam officiel » de ses responsables désignés (ou autodésignés) et, en parallèle, la structuration dans le monde arabe, en Algérie et en France d’un Islam autonome revendicatif.
Enfin, on lira avec intérêt le long parcours d’une trentaine d’années avant l’aboutissement du projet de la mosquée de Paris dans les années 1920. Intitulé « institut musulman de Paris » pour ne pas froisser les « laïcards » métropolitains, sa gestion coloniale fut confiée à des recteurs nommés par l’Etat français. Lequel Etat favorisa ces dernières années la création d’un CFCM, une structure censée représenter l’Islam de France. Comme un retour au point de départ.
par Walid Mebarek
El Watan, Alger
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