"Si l'Amérique avait été nazie" Le nouveau roman de Philip Roth

Si l'Amérique avait été nazie
Dans « le Complot contre l'Amérique », à paraître la semaine prochaine, Philip Roth imagine les Etats-Unis gouvernés, dans les années 1940, par Charles Lindbergh, célèbre aviateur et admirateur de Hitler.

Extraits

Quand Charles A. Lindbergh, l'aviateur américain qui fut le premier à traverser l'Atlantique (trente-trois heures et demie sans escale à bord d'un minuscule monoplace, le « Spirit of Saint Louis »), est élu président des Etats-Unis en 1940, Philip Roth a 7 ans. Il vit au premier étage d'un pavillon de Newark avec ses parents et son frère Sandy, jeune dessinateur prodige. La famille est unie, heureuse ; le quartier, paisible. Mais Lindbergh est un admirateur de Hitler. Il a vécu en Europe et visité à plusieurs reprises l'Allemagne nazie, après que son premier enfant eut été enlevé et assassiné dans des circonstances atroces, en 1932, dans les bois du New Jersey. Lindbergh président, écrit Philip Roth, «ce fut le premier coup de boutoir contre l'immense capital de sécurité personnelle que j'avais tenu pour acquis, moi, l'enfant américain de parents américains, qui fréquentais l'école américaine d'une ville américaine, dans une Amérique en paix avec le monde».

Lindbergh, président ? Ne cherchez pas longtemps l'erreur. Car « le Complot contre l'Amérique » est un roman de rétro-anticipation, un « 1984 » non moins terrifiant, mais à rebours, où Roth revisite l'histoire américaine, imaginant le cher pays de son enfance basculer, pendant la Seconde Guerre mondiale, dans l'antisémitisme d'Etat, la connivence avec Hitler, l'anéantissement progressif de la démocratie qui l'a fondé. L'histoire, on le sait, lui a donné tort : en novembre 1940, Roosevelt remportait son troisième mandat. Les Etats-Unis allaient bientôt s'allier avec Churchill, et se consacrer entièrement à la guerre contre le nazisme. Seul le portrait de Lindbergh n'a guère été retouché par Philip Roth : décoré, en 1938, par Göring de la croix de l'Aigle allemand, il fit don à la science de quelques propos à fort dosage raciste et antisémite : «Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, ainsi que de l'infiltration d'un sang inférieur. L'aviation est l'un de ces biens précieux qui permettent à la race blanche de survivre dans une mer menaçante de Jaune, de Noir et de foncé.»
Et si Lindbergh l'avait emporté contre Roosevelt ? Si l'Amérique avait été nazie ? Philip Roth raconte, dans un style sobre et glacé, qui contraste avec les puissantes architectures émotionnelles de ses derniers romans, les pogroms à Detroit (lire extraits), les juifs barricadés chez eux, radio allumée en permanence, prêts à tout quitter pour gagner le Canada. Un cauchemar qui a porté un nom : l'Europe. Mais « le Complot contre l'Amérique », c'est aussi Roth magnifiquement rendu à ses peurs d'enfant. Sous le couvert d'un nouvel acte habile de sorcellerie littéraire, qui travestit le passé de l'Amérique et falsifie ses papiers d'identité, Roth se souvient d'abord de lui-même, collectionnant les timbres avec passion, écoutant les discussions politiques des adultes et les nouvelles à la radio que son père suivait religieusement. Ainsi le roman approfondit, tout en les contournant, les voies habituelles de sa fiction, ajoutant un nouveau morceau de bravoure à cet immense animal, tentateur et rusé, qu'est son entreprise autobiographique, et qui a fini par dépasser en taille l'unique sujet de ses romans : Roth, plus grand que l'Amérique.

[Novembre 1940. Lindbergh gagne les élections.] Le scrutin de novembre n'avait même pas été serré ; Lindbergh avait remporté 57% des suffrages populaires et, grâce à un effet boule de neige, conquis quarante-six Etats. Il n'avait perdu que celui de New York, où FDR était chez lui, et celui du Maryland, par deux mille voix seulement car la population de fonctionnaires fédéraux avait massivement voté pour Roosevelt qui y avait conservé en outre, comme nulle part ailleurs au sud de la « Mason-Dixon-Line », la fidélité de près de la moitié des démocrates de cette vieille circonscription sudiste. Le lendemain de l'élection, c'était l'incrédulité qui dominait, surtout chez les sondeurs, mais le surlendemain, toutes les paupières s'étaient dessillées : à la radio comme dans les journaux, pour les commentateurs, la défaite de Roosevelt semblait écrite. Les Américains n'avaient pas voulu rompre avec la tradition des « deux mandats au plus » instituée par George Washington, et qu'aucun président n'avait osé remettre en question jusque-là. En outre, sur les décombres de la Crise, l'assurance renaissante des jeunes comme des vieux s'était vue dopée par la jeunesse relative de Lindbergh, et par ses allures de sportif délié si diamétralement opposées aux handicaps physiques de FDR, séquelles de la polio. Et puis il y avait le miracle de l'aviation et du nouveau mode de vie qu'elle promettait : Lindbergh, qui détenait déjà le record du vol long-courrier, serait bien placé pour guider ses compatriotes sur la voie inconnue d'un avenir aéronautique, tout en leur assurant par ses manières vieux jeu, voire collet monté, qu'il n'y avait aucun risque que les succès de la technologie moderne érodent les valeurs de la tradition.
[...] Pire encore que les élections elles-mêmes furent pour nous les semaines qui suivirent la prise de fonctions, car le nouveau président des Etats-Unis partit rencontrer Adolf Hitler en Islande où, à l'issue de deux jours d'entretiens « cordiaux », il signa un « accord » garantissant des relations pacifiques entre l'Allemagne et les Etats-Unis. Il y eut des manifestations contre les accords d'Islande dans une douzaine de villes américaines. A la Chambre et au Sénat, on entendit des diatribes enflammées : des démocrates qui avaient survécu au raz de marée républicain condamnèrent Lindbergh pour avoir traité avec un fasciste sur un pied d'égalité et accepté comme lieu des négociations un royaume insulaire ayant fait allégeance historique au Danemark, monarchie démocratique que les nazis venaient tout juste d'annexer - ce qui était une tragédie nationale, une calamité pour le peuple et le roi, mais que la visite de Lindbergh à Reykjavik semblait tacitement approuver.
[...] Dans le sillage de ces accords, les Américains allaient partout répétant : pas de guerre, nous n'aurons plus jamais de jeunes gens qui partiront mourir au combat ! Lindbergh est de taille à négocier avec Hitler. Hitler le respecte parce que c'est Lindbergh. Mussolini et Hirohito le respectent parce que c'est Lindbergh. Les seuls qui soient contre lui, ce sont les juifs. Et en Amérique, c'était certainement vrai. Les juifs s'inquiétaient à longueur de temps. Dans la rue, nos aînés se demandaient en permanence ce qui nous attendait, sur qui compter pour nous protéger, ou encore comment nous protéger nous-mêmes. Les plus jeunes, comme moi, rentraient de l'école apeurés, désemparés, voire en larmes pour avoir entendu les grands évoquer ce que Lindbergh avait dit de nous à Hitler, et ce que Hitler avait dit de nous à Lindbergh autour de la table, en Islande. Si mes parents décidèrent de réaliser leur vieux projet de visiter Washington, ce fut entre autres raisons pour nous convaincre, Sandy et moi, quoi qu'ils en aient pensé eux-mêmes, que seul le président avait changé. L'Amérique n'était pas un pays fasciste et ne le serait jamais.
[...] Au printemps 1942, pour fêter le succès des accords d'Islande, le président Lindbergh et madame donnèrent un dîner officiel à la Maison-Blanche en l'honneur de Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères. Ce dernier, c'était bien connu, avait vanté les mérites de Lindbergh auprès de ses collègues nazis, le présentant comme candidat idéal à la présidence des Etats-Unis, bien avant que les républicains ne l'enrôlent lors de leur convention de 1940. Pendant toute la durée des rencontres d'Islande, von Ribbentrop était aux côtés de Hitler à la table des négociations ; il fut aussi le premier leader nazi à être invité en Amérique par un membre du gouvernement ou un organisme depuis que les fascistes avaient pris le pouvoir, dix ans auparavant. Sitôt que la nouvelle du dîner avec von Ribbentrop fut rendue publique, il y eut un tollé dans la presse libérale ; des meetings et des manifestations furent organisés dans tout le pays pour protester contre l'initiative de la Maison-Blanche. [...]

[1942. La guerre civile éclate entre partisans et adversaires de Lindbergh. La communauté juive est menacée .] L'explosion de violence la plus dure et sur la plus grande échelle eut lieu à Detroit où se situait le QG du père Coughlin, dit le Curé de la Radio, avec son Front chrétien judéophobe, et le révérend Gerald L.K. Smith, pasteur-tribun connu comme le « doyen des antisémites », qui prêchait que «la morale chrétienne est le socle même de l'américanité véritable». [...] Là, dans les quartiers juifs les plus importants de la ville, les boutiques avaient été pillées, les fenêtres brisées. Les juifs piégés dehors avaient été agressés et battus, des croix arrosées de kérosène avaient été enflammées sur les pelouses des belles maisons de Chicago Boulevard aussi bien que devant les modestes pavillons à deux logements des peintres en bâtiment, des plombiers, des bouchers, des boulangers, des brocanteurs, et des épiciers établis sur Webb Street et Tuxedo Street, et dans les petites cours crasseuses des juifs les plus pauvres sur Pingry Street et Euclid Street. En milieu d'après-midi, quelques instants seulement avant la sortie des écoles, on avait lancé une bombe incendiaire dans le hall d'entrée de la Winterhalter Elementary School, où la moitié des élèves étaient juifs, une autre dans le hall de Central High School, qui comptait 95% d'étudiants juifs, une troisième par une fenêtre à l'Institut Sholeme Aleichem, organisation culturelle que Coughlin avait absurdement désignée comme communiste, et une quatrième devant une autre de ses cibles « communistes », la Jewish Workers' Alliance. Ensuite vint l'attaque contre les lieux de culte. Non seulement la moitié des quelque trente synagogues de la ville eurent leurs fenêtres brisées et leurs murs souillés, mais au moment où les offices du soir allaient commencer, une explosion partit des marches du prestigieux temple Shaarey Zedek, sur Chicago Boulevard. La détonation endommagea considérablement l'exotique pièce principale de l'architecte Albert Kahn - les trois portes cintrées massives d'inspiration mauresque, qui signalaient sans équivoque à une populace ouvrière un style manifestement étranger à l'Amérique. Cinq passants, dont, fait du hasard, aucun n'était juif, furent blessés par la projection des débris de la façade, mais il n'y eut pas d'autres victimes.
A la tombée de la nuit, plusieurs centaines des 30 000 juifs de la ville s'étaient enfuis, trouvant refuge de l'autre côté du fleuve à Windsor, dans l'Ontario. L'histoire américaine enregistrait le premier pogrom d'envergure, incontestablement calqué sur les « manifestations spontanées » contre les juifs allemands connues sous le nom de Kristallnacht, nuit de Cristal, dont les atrocités programmées avaient été perpétrées par les nazis quatre ans auparavant, et justifiées à l'époque par le père Coughlin dans son hebdomadaire « Social Justice », comme une réaction des Allemands contre le communisme inspiré par les juifs.
«Le Complot contre l'Amérique», par Philip Roth, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 480 p., 22 euros (en librairie le 25 mai).
© Gallimard

Né à Newark en 1933, Philip Roth a publié son premier roman, « Goodbye, Columbus » en 1960. Il est l'auteur de nombreux livres, dont « Portnoy et son complexe », « Zuckerman délivré », « la Leçon d'anatomie », « la Contrevie », « Pastorale américaine », et « la Tache » (prix Médicis étranger en 2002). Il vit dans le Connecticut.

Par Didier Jacob
Nouvel Observateur - 18/05/2006

par la redaction