Rachid Boudjedra: Contrat avec Dar El Gharb

Le titre du prochain ouvrage n’a pas été divulgué pour maintenir le suspense. L’écrivain algérien présenté dans une superbe introduction par Khaled Ouaddah, psychanalyste et journaliste, juste après une brève intervention de bienvenue, exprimée par Zouaoui Benamadi, l’ex-patron de la Radio nationale, exprimera d’abord « sa grande satisfaction de se retrouver dans une ville qu’il aime.

Une ville gaie, une ville qui m’a vite adopté », dira-t-il. « Le lutteur social », comme qualifié par Zouaoui Benamadi, parlera bien sûr de sa vie riche en pérégrinations géographiques et rencontres salutaires, évoquera sa naissance à l’Est du pays, sa participation à 17 ans à la lutte de Libération nationale mais parlera surtout de sa démarche d’écrivain. Il insistera plus particulièrement sur l’esthétique qui guide ses écrits et ses envies d’artiste d’aller au-delà du tabou pour casser le tabou. « Peu d’hommes de lettres bravent l’interdit dans notre société arabo-musulmane, j’ai été parmi les premiers à le faire », confessera-t-il. Il dira que sa littérature dérange certaines gens parce que ces gens-là sont dérangés dans leur ordre établi. « Je m’adonne à une littérature complexe parce que la vie est complexe », observera-t-il. L’homme de lettres consacré à l’échelle planétaire, à l’aise aussi bien dans la langue d’El Moutanabi que dans celle de Rousseau, dit appartenir à la troisième génération d’écrivains algériens. Admirateur de Mohammed Dib et surtout de l’immense créateur de Nedjma, il reconnaît avoir dit un jour au tout début de ses penchants pour les belles lettres : « Je serai Kateb Yacine ou rien du tout. » Peu accommodant avec certaines écrivaines algériennes et mêmes arabes qu’il juge sévèrement, l’authentique représentant du roman moderne algérien comprend cependant « qu’asservies par leurs sociétés », elles ne pouvaient par le passé produire une littérature de haute facture. Cependant Assia Djebar échappe à cette appréciation un peu acide, car l’auteur de La Répudiation estime que la sociétaire de l’Académie française est « une grande romancière ».

Orateur de talent qui sait aussi bien défendre frontalement son point de vue littéraire et politique que de se montrer conciliant, Rachid Boujedra saura convaincre les personnes de lettres et admirateurs venus l’écouter — et l’approcher — parler de son riche itinéraire mais aussi des territoires littéraires qui lui sont proches, à l’image des romans de Joyce, Faulkner, Victor Hugo et Proust. « L’homme des transgressions thématiques et poétiques », comme il définit ses approches d’écritures romanesques, il informera l’assistance, par ailleurs acquise, qu’il était retourné dans la première moitié des années 1970 dans son pays — après un exil imposé de 5 années — pour écrire le scénario de Chronique des années de braise de Mohamed Lakhdar Hamina (Palme d’or au Festival de Cannes 1975). Resté en Algérie depuis, même au plus fort des années noires du terrorisme, il a écrit cinq romans plus ou moins liés à cette sombre période, dont son fameux pamphlet Le FIS de la haine. Le débat qui a suivi a permis à l’assistance d’élargir la discussion autour de l’aventure romanesque de cet auteur algérien iconoclaste, traduit actuellement dans les cinq continents. Beaucoup de présents parmi les jeunes et moins jeunes prendront des photos souvenir avec le père de L’escargot entêté. L’artiste de la plume était visiblement heureux. Son premier contact avec Dar El Gharb semble lui avoir réussi.

par Bouziane Benachour
2006. El-Watan, Alger