"Je sais qu’on se soucie de nous. Mais
du sentiment que, nous, nous avons de nous qui s’en soucie ?" "Nous", sous
la plume de Zahia Rahmani, ce sont les musulmans. Certains, ceux qui se vouent
au martyr, "sont morts comme vivants" et puis, il y a les
autres, tous les autres, les vivants avant d’être morts, arabes, bien sûr, mais
aussi perses, kurdes ou encore berbères. Une vraie diversité que quelques-uns
continuent d’ignorer, préférant le principe de guerres de civilisations. Pas
tous, heureusement, d’où, sans doute, ce "je sais qu’on se soucie
de nous". Principe insuffisant, néanmoins, quand on assimile, même avec la
meilleure des volontés qui soit, des communautés hétéroclites à une seule et
simple religion, sans se préoccuper du fait que, à l’intérieur de cette dernière
entité, chaque individu porte en lui sa propre langue, son histoire, ses
parents, ses deuils. Comment renouer, dans ces conditions, avec son identité ?
Comment ne pas se sentir délaissé ? Comment ne pas éprouver le devoir de se
confronter à ceux qui pratiquent l’assimilation systématique ? Toutes ces
questions pour arriver à la plus traumatisante d’entre elles : peut-on encore se
permettre d’élever des enfants dans un monde qui ignore vos origines ?
La
narratrice du roman de Zahia Rahmani est parquée dans un camp avec des individus
qui ne parlent pas la même langue mais que l’on désigne sous le terme générique
d’ennemis parce que, dit-on, ils vénèrent un Dieu commun et, on le devine,
criminel. L’occasion pour elle de se remémorer cette nuit où, à cinq ans, tout
juste débarquée d’Algérie, elle a perdu sa langue (le berbère), une langue
orale, une langue "de récits d’ogres et de légendes", au
profit de la "langue d’Europe" (le français), une langue
écrite. Cette nuit où elle rêva qu’elle se trouvait à l’intérieur d’éléphants
transparents. Cette nuit où, contrairement, aux Mekkois le soir de la naissance
de Mahomet, elle ne prit pas la fuite [1]. Comme si elle ne croyait plus aux miracles parce
qu’une force irraisonnée lui imposait d’entrer de plein pied dans un corps
étranger. Il fallait s’intégrer.
Plus les pages de "Musulman"
Roman défilent, plus, à regret parfois, la prose devient revendicative,
colérique, pour s’achever sous la forme d’un dialogue absurde au sens théâtral
du terme. Zahia Rahmani mélange les genres narratifs, sans jamais renoncer au
domaine où elle atteint l’excellence, la poésie. En quelques mots, quelques
phrases courtes, elle éclaire ses lecteurs sur ce que signifie la difficulté
d’être soi.
Zahia Rahmani, "Musulman" roman, éd. Sabine Wespiesser, 2005, 145 pages, 16
€
[1] "La nuit de l’éléphant c’est, pour les musulmans, la naissance de
l’enfant Mahomet. [...] La légende raconte que c’est montés
sur des éléphants amenés on ne sait d’où que [des] étranges
bataillons militaires entreprirent de détruire la ville [(La Mecque)]. A la vue de ces animaux, les Mékkois prirent peur. Ils s’enfuirent
vers les montagnes. Mais c’était oublier la puissance divine, qui envoya des
milliers et des milliers d’oiseaux tenant en leurs ailes des cailloux qui
terrassèrent les éléphants. [...] Cette nuit-là, en ce lieu,
le premier des musulmans était né."