1912, c'est l'époque où est instituée la conscription des
indigènes. Devant le réarmement allemand, au lendemain du «coup d'Agadir»,
l'état-major français est en quête de nouveaux effectifs. Dès 1907, M. Messimy,
rapporteur de la commission de l'armée à la Chambre des députés, a suggéré de
demander aux Algériens d'acquitter l'«impôt du sang» ; il propose de substituer
l'obligation au volontariat qui a fourni les tirailleurs et les «turcos».
L'idée a pris corps, et en octobre 1912 les premières
recrues sont incorporées. Celles du moins qui ne peuvent exercer le droit de
rachat. Mais les résistances sont nombreuses.
Les Jeunes-Algériens, en revanche, acceptent volontiers la
conscription, mais demanderont qu'en contrepartie de l'égalité des devoirs soit
accordée l'égalité des conditions : suppression du code de l'indigénat et des
tribunaux d'exception, répartition équitable des impôts, accroissement des
droits politiques. Une nouvelle presse indigène de langue française leur sert
d'interprète, et ils n'ignorent pas l'activité du mouvement jeune-turc.
Les «colons» sont quasi unanimes tant dans leurs craintes
que dans leur refus. Dans leurs craintes : les autochtones ne seront-ils pas
tentés de retourner contre les Européens les armes dont on va leur apprendre le
maniement ? Dans leur refus : la conscription ne saurait servir de prétexte à
l'octroi de droits nouveaux à des vaincus. Ces colons trouvent naturellement des
appuis dans la métropole. Mais les Jeunes-Algériens aussi.
Comme l'a rappelé M. Charles-Robert Ageron dans la Revue
d'histoire moderne et contemporaine, il est à Paris des hommes politiques, des
fonctionnaires, des publicistes «indigénophiles» pour estimer qu'il est légitime
-ou simplement prudent- d'accorder des compensations à des musulmans désormais
soumis à des obligations militaires. Ces précurseurs ne seront pas plus épargnés
par leurs adversaires que ne le seront en 1936 les partisans du projet
Blum-Viollette ou, vingt ans plus tard, les Français «libéraux». Mais ils
supportent allégrement les critique s, les calomnies, les injures. Certains
d'entre eux sont mus par une sorte d'idéologie humanitaire et égalitariste.
D'autres sont des bourgeois républicains qui, pour édifier
une nouvelle France outre-Méditerranée, croient nécessaire non seulement d'y
installer des colons mais aussi d'y rallier les indigènes par des mesures de
justice. Clemenceau, Jonnart, Georges Leygues, Théodore Steeg, Abel Ferry,
Marius Moutet, Albin Rozet, Philippe Millet, Paul Bourde, d'autres encore,
dénoncent ainsi les risques qu'encourt la France en maintenant assujettis des
hommes qui supportent de plus en plus impatiemment le joug.
Paul Bourde fut au premier rang de ceux qui, en 1912,
relancèrent la campagne. Dans neuf articles publiés en mai et en juin dans le
Temps, il s'éleva contre le régime auquel étaient soumis les indigènes,
notamment en matière de charges fiscales et de libertés publiques. Il réclama la
création d'un organe d'arbitrage politique, qui assurerait à la métropole un
réel contr ôle.
Bien que les colons n'aient en rien désarmé, Clemenceau,
devenu président du Conseil et toujours secondé par Georges Leygues et par
Marius Moutet, put faire adopter en 1919 par le Parlement une loi sensiblement
plus libérale que la précédente. Baptisée «loi Jonnart», elle accordait à de
nouvelles catégories d'Algériens un droit individuel à la naturalisation et
octroyait à certains musulmans un droit collectif à élire des représentants dans
les assemblées algériennes. Le nombre des élus autochtones dans plusieurs de ces
assemblées était accru ; les conseillers municipaux indigènes recouvraient le
droit qu'ils avaient exercé de 1876 à 1884 de participer à l'élection du
maire.
Quelques mois plus tôt, les «impôts arabes» («le prix de la
défaite») avaient été supprimés.
La loi du 4 février 1919 et les décrets contemporains
comportaient de nombreuses lacunes : pas de naturalisation sans abandon du
statut local ; le code de l'indigénat était assoupli mais maintenu, ainsi que
les juridictions exceptionnelles et la séparation des deux collèges ; les
musulmans n'élisaient pas de députés au Palais-Bourbon ; leur représentation
dans les assemblées locales demeurait insuffisante pour être efficace ; aucun
organisme institutionnel n'était prévu où l'arbitrage de la métropole aurait pu
s'exercer.
En 1936, Ferhat Abbas quémandait encore l'assimilation, mais
déjà Messali Hadj, d'une part, les ouléma, de l'autre, la refusaient.
Les différences de statut heurtaient le juridisme des
métropolitains ; les résistances des «colons» ne leur paraissaient pas devoir
être brisées ; en quelques années, les chances allaient disparaître de voir la
France s'enrichir de plusieurs millions de «citoyens à part entière».

La
Tribune (Alger)
Publié
le 14 Mai 2006
par Robert Gauthier
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