Rachid Boudjedra, le spectre de l’hôtel Saint-Georges

Du beau travail

Hôtel Saint George: Editions Dar El Gharb, Oran, Algérie. Première édition: Mars 2007 - (178 pages) - Prix: 600 DA

Hôtel Saint George: Editions Dar El Gharb, Oran, Algérie. Première édition: Mars 2007 - (178 pages) - Prix: 600 DA
Il fut un temps où la bière coulait à flots au bar de l’hôtel Saint-Georges. Pendant la guerre, un lieutenant français du genre zen et même en deçà du zen (seule une longue lettre laissée à sa fille exprimait ses pensées) ressentait dans son secret l’effroi et la fureur que suscitait en lui avec dégoût l’occupation coloniale et le rôle qu’on lui faisait jouer.

Un homme certes muet de douleur cachée mais, en même temps, un artiste, auteur d’un luth incomparable, compagnon du Tour de France, corporation des meilleurs artisans qui existe depuis le Moyen-âge. Rachid Boudjedra, dans son roman Hôtel Saint-Georges, ne dit pas que ce personnage est un héros (l’ébéniste surdoué ne fabrique que des cercueils) mais l’auteur casse un sacré stéréotype : ce lieutenant français est un homme d’honneur, plus loin on tombe sur un sergent algérien à Séraïdi, voleur qui finit en prison. L’histoire nous met à l’unisson avec la fille du lieutenant, venue sur ses traces en Algérie, et comme lui séduite par le pays. Autre stéréotype renversé et absolument inédit : un Bugeaud anticolonialiste et un grand poète Victor Hugo va-t-en-guerre ! Grimaces de l’histoire ou esprit provocateur de Rachid Boudjedra, au lecteur de juger... Hôtel Saint-Georges est un roman magnifique, un tsunami littéraire de 179 pages qu’on lit d’un trait en regardant par la fenêtre la pluie tomber sur Alger. Rachid Boudjedra, devant sa feuille blanche, est pareil à un artiste de cirque : il aime la corde raide, le trapèze, la jonglerie. C’est étourdissant, toute cette féerie de portraits saisissants, telle cette grand-mère sublime qui fut dans sa jeunesse prostituée dans un bordel de Bou Saâda. Aujourd’hui, la bière coule toujours en masse, mais aussi le rouge et le Chivas (on peut être diplomate et alcolo) dans cette ville qui fut blanche et à qui Rachid Boudjedra voue une passion sans égale. Il la préfère pourtant sans qamis, sans barbe, ni voile noir. Comme dans ses romans précédents, avec la ferveur du scribe, il restitue les vibrations, les secrets, les rumeurs, les folies dans lesquels nous baignons sans le savoir. Alger qui survit à ses épreuves et qui a gardé sa beauté fanée mais inaltérable. Alger et ses milliers d’âmes en continuelle pérégrination sans but sur les trottoirs, c’est comme une drogue. Elle pousse son accoutumance très profondément dans le cœur de l’auteur. Ce roman est un hymne à un pays qui a presque oublié sa désespérance. C’est en même temps un souffle historique et un grand lessivage familial. L’auteur, depuis le sensationnel La Répudiation, a comme l’équation familiale collée à ses semelles. La famille comme une tour de Babel qu’il faut cerner, exorciser, secouer de toute force. Chez Rachid Boudjedra, c’est la famille élargie, la famille algérienne. Après tout, on est tous dans ce pays frères et sœurs, oncles et tantes, pères et mères... La famille au sens propre et figuré. Il y a toujours là-dessus des tonnes de choses à dire. De belles choses et des horreurs. Certains trouveront ce roman explosif... Lecteur passionné lui-même, Rachid Boudjedra débauche certains personnages pour leur faire lire Lacan, Tchékov, Malcom Lowry (tiens, il faudrait revoir le film de John Huston, Au-dessus du volcan, pour le consul ivrogne de Malcom Lowry...), et conseille aussi, comme ce grand-père érudit, de relire Tacite dans la pléiade et surtout Sallustre, dans la GF, car on ne saurait oublier les guerres de Jugurtha et les monarques romains qui ont régné sur Constantine. Les Romains craignaient Jugurtha comme l’Amérique craignait le Che.

Azzedine Mabrouki, El Watan

Regard sur la Guerre d’Algérie

L’écrivain Rachid Boudjedra a présenté dimanche dernier à l’hôtel El Djazaïr son dernier ouvrage portant le titre Hôtel Saint-Georges . Sa simplicité, sobriété et sa plume alerte ne cessent de séduire de plus en plus de lecteurs à travers le monde. Publié il y a tout juste une semaine par les éditions Dar El Gharb d’Oran, l’Hôtel Saint- Georges est une histoire douloureuse qui se déroule durant la guerre de Libération nationale.

L’histoire met aux prises deux personnages, Jean, ébéniste émérite français envoyé comme soldat en Algérie, et Nabila, une jeune étudiante algérienne serveuse le soir dans un bar. La jeune serveuse active pour le compte de la révolution algérienne. Jean est appelé sous les drapeaux en Algérie pendant la guerre de Libération pour fabriquer des cercueils destinés au rapatriement des dépouilles des soldats français “morts pour la France”. Horrifié, il assiste à la décomposition de la soldatesque française en même temps qu’à sa propre déchéance. Et c’est là que l’ébéniste découvre la torture et toutes les exactions pratiquées par l’armée coloniale. Son lieu de refuge est cet hôtel Saint-Georges situé dans la capitale avec son bar où viennent s’échouer des âmes en peine pour échanger des confidences. Jean fait partie de ces âmes blessées et perdues qui écument leur désespoir au bar de l’hôtel. Et où il fera la connaissance de Nabila. Des années plus tard, reparti en France, Jean ne pourra oublier son passage et sa vie dans cet hôtel. Agonisant, sur son lit de mort, le soldat français dicte à sa fille Jeanne ses dernières volontés, particulièrement celle de visiter l’Algérie. Le roman exhibe cette guerre horrible en mettant en relief les moments douloureux vécus par l’ébéniste. Une façon pour l’auteur de mettre en exergue l’éveil de conscience de ce Français, ayant vécu une histoire dure, terrible. Il prendra position pour la juste cause algérienne. A ce sujet, l’auteur dira que cette histoire démontre le regard des Français ayant participé à la guerre tout en reconnaissant qu’elle était injuste. Une manière de faire retenir les voix des soldats français l’ayant dénoncée. Inspirée de faits réels, cette histoire, précise Rachid Boudjedra, lui a été racontée par la fille de l’ébéniste. Concernant la composition du roman, l’auteur a écrit Hôtel Saint-Georges dans un style narratif, simple et sobre. Il évite les longues phrases et les termes complexes qu’il aime bien. Il aborde l’histoire en toute simplicité mais avec peine et déchirure dans un désir d’efficacité car le sujet lui-même est douloureux. Dans le même contexte, le romancier affirme que le vrai écrivain est celui qui possède son propre style et son propre dictionnaire. Poète, essayiste, romancier et auteur de théâtre, Rachid Boudjedra compte à son actif une vaste biographie riche de 24 créations, dont 15 romans, des recueils de poésie et des pièces de théâtre traduites dans 34 langues. Hôtel Saint- Georges, qui est son dernier roman, est en cours de traduction.

Sihem Benkhemou, le Soir d’Algérie

Une mémoire vrillée par la guerre

L’écrivain Rachid Boudjedra a présenté son nouvel ouvrage, un roman Hôtel Saint Georges (édition Dar El Gharb, Algérie 2007) lors d’une conférence de presse animée hier à l’hôtel El Djazaïr (ex-Saint Georges) à Alger.

Il s’agit d’une histoire véridique, qui s’est déroulée dans ce même hôtel, que l’auteur relate avec des fissures dans le temps, des flashs-back d’où surgissent d’autres événements, personnages et lieux. Il s’agit d’un ébéniste, Jean, appelé sous les drapeaux durant la guerre d’Algérie. Il se retrouve à Alger pour fabriquer des cercueils destinés à rapatrier les dépouilles des soldats français. C’est ainsi qu’il découvre les horreurs de la guerre d’Algérie. Pour noyer son impuissante détresse, il fréquente le bar de Saint Georges où il prend de la bière. En ce lieu, il fait la connaissance d’une jeune Algérienne, Nabila, étudiante en médecine. Elle y travaille comme serveuse. « J’ai essayé d’être sobre et simple quant à écrire ce roman même si le sujet est complexe, à savoir la guerre d’Algérie », explique Rachid Boudjedra. En publiant Le démantèlement en 1982, premier roman où « j’ai abordé la guerre d’Algérie, j’ai cru avoir réglé mes comptes avec cette guerre. En entamant Hôtel Saint Georges, je prends conscience que les comptes ne sont pas encore réglés ». Pour Boudjedra, régler des comptes avec cette guerre signifie « tenter de la comprendre, d’autant que notre révolution était malade de l’intérieur ». Cela dit, « la création est subjective. Mais dans mes romans, je ne donne pas de leçons ni de solutions à des problèmes, comme j’évite d’émettre des slogans ».

par Amnay idir, El Watan