Mouloud Feraoun, autopsie d'un crime colonial

Entre assassinat et crime post-mortem Chronique d’une amnésie au long cours

Né le 8 mars 1913, Mouloud Feraoun est mort par assassinat physique le 15 mars 1962 la veille de l’indépendance, au moment même du cessez-le-feu en compagnie d’un groupe d’enseignants affectés à la gestion de centres sociaux et mitraillés par des terroristes de l’OAS.

Il venait d’avoir à peine 48 ans. Il laissait en l’espace d’une décennie une production appréciable en romans (Le fils du pauvre, 1950, La terre et le sang, 1953, Les chemins qui montent, 1957, Jours de Kabylie) et un recueil de poèmes traduits de Si Mhand Oumhand (Les Isefra, 1960). En chantier, il laissait également pour la postérité Le Journal publié en 1962, Lettres à ses amis (1969), et un recueil de nouvelles, L’Anniversaire (1972) De tous les écrivains algériens, à l’exception de Jean Sénac, dont il était aussi l’ami, il fut le seul à avoir connu, bien connu, Albert Camus.

Il eut un échange de correspondance avec lui. Malgré le fait d’avoir été assassiné par l’OAS, Mouloud Feraoun devra payer encore un indigne tribut aux vigiles du terrorisme universitaire qui accableront, dès les années 1970, la quasi-totalité des écrivains algériens francophones de la période nationaliste les accusant d’avoir été des assimilationnistes (hizb frança : parti de la France). Aussi, pourra-t-on à juste titre parler pour Mouloud Feraoun comme pour Albert Camus de crime post-mortem, ce qui appelle toute l’attention sur un double assassinat, physique d’abord qui le ravit à sa famille et à sa patrie suivi, une décennie plus tard, d’un assassinat universitaire qui, paradoxalement, le rend à la famille des hommes de lettres et le sort de l’oubli.

Il faut toute la bêtise crasse et la niaiserie haineuse de faux lettrés « chiens de garde » pour provoquer une résurrection par assassinat post-mortem. Quand il entre en production littéraire à la fin des années 1940, début des années 1950, Mouloud Feraoun livre un ouvrage modeste, Le fils du pauvre, que les éditions du Seuil amputeront en réédition d’une bonne partie (il est à espérer qu’une traduction de l’œuvre intégrale voie le jour).

Le livre édité en 1950 passe d’abord inaperçu. Il n’est mis sous les feux de la rampe qu’en 1954 quand les éditions du Seuil le publient enfin. Il y a à l’évidence derrière cet événement qui peut paraître banal, un ensemble d’indices qui méritent attention et qui auront longtemps servi à de faux procès et de véritables purges intellectocides. Mouloud Feraoun fait la connaissance d’Albert Camus en 1951, grâce à Emmanuel Roblès leur ami commun.

Dans une lettre adressée à Camus, Feraoun nous informe que ce dernier avait été touché et intéressé par Le fils du pauvre. Malheureusement, nous ne disposons pas, et à ce jour, de la lettre de Camus ni d’aucun texte de Camus au sujet du livre de Feraoun. Les éditions Gallimard qui ont assuré la publication intégrale de l’œuvre de Camus n’ont fait aucune place et pas la moindre allusion à ce texte ni à son auteur.

Bien plus, l’amitié de Camus pour Feraoun ne lui aura pas ouvert les éditions Gallimard, comme pour d’autres à l’instar de Sénac, et encore ! Quel aura pu donc être l’intérêt de Camus pour Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun ? La question, n’ayant sans doute plus aucun intérêt pour l’actualité, n’en demeure pas moins une curiosité saine à assouvir et qui aurait dû, tout d’abord, faire réfléchir ceux qui poignardèrent à froid Feraoun à titre post-mortem et leur éviter les discours incantatoires infâmes parce qu’infamants.

Traitant de la vie quotidienne en Kabylie, l’ouvrage décrit la vie paysanne au village, puis la vie citadine à Tizi Ouzou. Ensuite, il nous donne à voir une Kabylie qui n’a presque rien à voir avec l’enquête sur la Misère en Kabylie qu’Albert Camus une décennie plus tôt publia dans Alger Républicain (juin 1939). La volonté farouche que décrit Mouloud Feraoun d’une population attachée et accrochée viscéralement à la terre ancestrale apporte un démenti cinglant aux assertions et aux conclusions camusiennes sur la résignation des Kabyles à s’expatrier et à émigrer massivement dans le centre de la France comme le prétendait l’enquête à la veille de la Grande Guerre.

Le fils du pauvre contredit Misère de la Kabylie comme cela aura été démontré dans un récent ouvrage (*). Le second ouvrage qui sera le premier à être publié par Le Seuil en 1953 confirmera cet ancrage dans la patrie ancestrale. La Terre et le sang illustre bien la force de caractère du paysan kabyle. Après une émigration, Ameur Ou Kaci revient au village avec Marie sa jeune épouse française. Celle-ci sera assimilée et totalement assimilée à la communauté villageoise montagnarde.

Mais de cette assimilation totale, personne ne parlera, car elle contrevient au cliché conservateur si pratique pour les manipulateurs. Le retour de Ameur chez sa vieille mère Kamouma contredit les conclusions camusiennes de 1939 qui vont servir aux services de propagande et d’action psychologique de l’armée coloniale dans leur offensive contre le traditionalisme kabyle. Déformée par la critique de l’école coloniale, la littérature de Mouloud Feraoun qui est authentiquement nationaliste va être relue et dénaturée par les vigiles-répétiteurs de l’institution inquisitoriale universitaire algéroise comme assimilationniste et quasiment procoloniale.

Le second intérêt cardinal de la littérature de Mouloud Feraoun, c’est de témoigner du regain de vitalisme de la société kabyle. Tous les ethno-anthropologues auront considéré celle-ci comme une société de culture mortifère, et Mammeri aussi, entre 1939 et 1969. C’est grâce à Feraoun que Mammeri perçoit le profond souffle de revitalisation de la société berbère qu’il avait décrite enserrée et mortifiée. Il reconsidérera profondément son jugement (préface de la réédition, ENAG, 1990). Nous y reviendrons.

par M. Lakhdar Maougal, El Watan 2006

Citations:


(*) A. A. Kassoul et M. L. Maougal, The Algerian destiny of A. Camus Translated by Philip Beitchman Academica Press, Nevada (USA)