Rachid Feraoun raconte son père: Un livre d’outre-ombres

Un des enfants de Mouloud Feraoun raconte ici l’histoire exceptionnelle du manuscrit.

Mille neuf-cent cinquante huit, une année mouvementée pour l’Algérie. Mouloud Feraoun, menacé par l’armée française, avait été obligé de quitter la Kabylie pour se réfugier, à contrecœur, à Alger. La bataille d’Alger tirait à sa fin, les pieds noirs et l’armée française étaient conscients que rien n’avait été réglé par les actions « d’éclat » d’une répression sans bornes. Ils étaient prêts à tout pour garder l’Algérie française. De grandes manifestations furent organisées à Alger afin que cessent les négociations « secrètes » entre la France et le FLN.

C’est dans ce contexte, que Feraoun, qui rédigeait alors Journal, entamé en 1955, entreprit l’écriture de ce roman. Dans la rédaction du journal, il s’était tenu à relater chronologiquement les événements, tels qu’ils se déroulaient. Dans ce roman, il s’autorise, grâce à la liberté de la littérature, à aller plus loin. Il ne respecte plus la chronologie, utilise des flashs-back, relate des faits sans respect des lieux et des dates, attribue à des personnages du roman des faits qui ont appartenu à d’autres, mais qui, dans l’ensemble, se sont effectivement déroulés.

Il n’est plus témoin mais acteur, ce qui lui permet d’aller plus loin dans ses réflexions, de dénoncer, de prendre parti, d’annoncer le divorce inéluctable entre la France et l’Algérie, et de prédire la nouvelle Algérie qui va naître. Tout y passe. L’école : « Que ce savoir aussi indispensable que le pain soit devenu du pain amer. » Ses amis : « Malgré toute leur droiture, mes amis ne parvenaient pas à me comprendre… », « On était Français ou Arabe… » L’Ecole normale : « Dieu sait pourtant si j’ai souffert l’Ecole normale, et quels mauvais souvenirs j’aurais pu éternellement en garder. »

Le vœu d’indépendance : « Il s’agissait pour nous de reconquérir notre liberté et d’être maîtres chez nous. » L’histoire apparaît simple, aussi simple que le problème algérien tel qu’il le pose (p.166). Un Algérien s’éprend d’une Française. Si ce n’était le contexte, cette histoire semblerait pour le moins banale. Mais nous sommes en 1958 et cette Française, prénommée Françoise, oscille entre l’Algérien épris d’elle et un pied-noir qui se considère en terrain conquis… Le prénom de la jeune femme évoque son origine, la France.

Elle vient comme pour arbitrer le conflit qui se prépare… Quand Feraoun a proposé ce roman à sa maison d’édition, il s’attendait, comme il le dit dans une lettre adressée au directeur du Seuil et parue dans Lettres à ses amis, à un refus brutal ou par extraordinaire à ce que ce roman soit édité. Il est contrarié quand son éditeur lui demande de le modifier et de donner plus de corps à l’histoire d’amour. Feraoun comprend que ce livre ne peut être publié en l’état. Comme il considère que cette version est définitive, il le range dans un tiroir de son bureau et ne rédige l’épilogue qu’un an plus tard.

Il continue la rédaction l’œuvre Journal qu’il essaye de faire paraître en 1961 mais que son éditeur, invoquant des raisons de sécurité, refuse de faire paraître. En 1962, il commence un nouveau roman. Il en écrit quelques chapitres avant mars 1962. Après la mort de mon père, les éditions du Seuil, auxquelles nous avions remis ses archives, ont continué à éditer ses ouvrages. D’abord Journal en 1962, puis Lettres à ses amis, suivi d’une réédition de Jours de Kabylie, édité tout d’abord par Baconnier à Alger.

La dernière œuvre qu’elles éditèrent fut un livre qu’elles intitulèrent L’Anniversaire (1972). Il était composé de quelques chapitres du roman que Feraoun était en train d’écrire juste avant son assassinat, d’études et de souvenirs de voyage et des derniers chapitres du Fils du pauvre qu’elles avaient retirés de l’ouvrage en 1954 quand elles acquirent les droits de ce roman.

Nous fûmes peinés, à la maison, de voir utilisé le titre L’Anniversaire que Feraoun avait choisi pour le livre que nous avons fait éditer aujourd’hui sous le titre de sa première partie La Cité des Roses. Nous avions, depuis lors, l’intention, dès que nous jugerions le moment propice, de le faire éditer un jour. Ce jour est arrivé avec la commémoration du 45e anniversaire de son assassinat.

par Rachid Feraoun, El Watan