Réflexions sur l'esthétique de la volonté, par Monsif Ouadai Saleh

Dans le sens aristotélicien de la poésie on trouve comme principe dynamique le concept de « la faisance » qui enracine la réalisation artistique dans une sorte de formalité technique à la fois causaliste et mimétique. L’art dans la technicité aristotélicienne ne peut transcender l’archétype de la cause première insérée par duplication mimétique dans l’excellence du « faire ». Cette poétique mécaniste se fondant sur la volonté technique présente une déficience majeure. Elle ne révèle pas l’essence de la volonté artistique. Elle n’inscrit pas le technique dans l’essence de la volonté. Et par conséquent ne fonde pas l’objet artistique à travers l’essence d’être dans la volonté. La conception technique de l’art déploie un schisme en devenir entre la matière artistique et la volonté. Ce schisme introduit une valeur statique de l’étrangeté entre la volonté et l’essence. Dans l’aspect technique de la volonté, la « faisance » ou la poïésis doit transformer l’objet artistique en inscrivant l’essence de la volonté dans le faire qui devient ainsi une raison première de la réception, une énergie superficielle du percevoir, une évidence première de l’expérience par rapport à la modalité génétique de l’essence. Dans l’œuvre d’art il y a toujours une dialectique de reconstitution, de réfection de la condition ou de reconditionnement, entre la modalité génétique de l’essence, réduite dans sa prééminence à la secondarité, et la modalité technique qui usurpe à la volonté l’essence de la genèse. Cette réduction vide l’objet artistique de son étrangeté et fige la réception dans l’apparence en y introduisant une esthétique idolâtre de la mimésis. La mimésis devient en l’occurrence culte factice de l’apparence. Le défi de la volonté artistique est de reconstituer une nature génétique de l’art où l’apparence au lieu de nier l’étrangeté, en fait un substrat spéculaire de la vérité. La volonté artistique a la tâche de confronter l’étrangeté à la vérité et de sublimer le visage de la vérité dans la vision de l’étrangeté. Au lieu donc de la structure aporétique où la vérité spéculant l’étrangeté s’enlise dans la fixité, dans le domptage des facultés dynamiques des perceptions, à savoir l’intuition et l’imagination, le sublime devient une nature éternellement dynamique d’une étrangeté méditant la vérité. La volonté artistique cherche ce déplacement radical de la vérité où l’imagination se ressource dans l’étrangeté du fond même de la vérité. L’art est une volonté métaphysique de la vérité étrange. Il est la métaphysique de la volonté menant la vérité à l’essence de l’étrangeté.

La volonté artistique de la genèse sonde l’essence dans un rapport animiste tout à fait négateur du rapport formel de la technicité. Cet aspect animiste coïncide avec le mythe démiurgique de la création. Créer c’est animer la volonté de l’objet par la volonté de la cause en rendant le deuxième élément de cette gémination plus vivant, plus quintessenciel dans l’ordre de l’essence et dans celui de la volonté que l’origine ou la cause démiurgique elle-même ; ainsi la volonté artistique détient en elle-même la transcendance absolue de sa cause. Ceci explique pourquoi l’œuvre d’art est plus une ontologie de finalité qu’une modalité technique et esthétique de l’efficience, plus une vérité qu’une esthétique technique de la forme ou une volonté de la modélisation mimétique, mimétique dans le sens de la création d’un double formel de l’archétype, de l’exemplum au sens étymologique du terme. Inscrire la modélisation dans l’apparaître et l’apparence traduit l’insuffisance de la volonté technique à atteindre l’essence de l’être et l’essence de la volonté artistique qui ne peuvent concomiter qu’à travers leurs essences unies en synergie dans une volonté sans rupture.

La volonté artistique doit transcender toute esthétique de l’apparence toujours superficielle _de cette transcendance qui ne renie pas l’initial, n’efface pas les gestations et les dérivations ante et post de la conscience créatrice, et œuvrer à une sorte de matrice totale, à une totalité matricielle fondatrice de l’unité majeure et exemplaire de la continuité et de l’éternité. L’art doit conclure à une synergie des dérivations et non à une protoptypie singulière et autonome de l’archiforme. L’archiforme à laquelle prétend tout idéal artistique ne saurait avoir un sens en trompant la dynamique de la procession dans l’oeuvre conçue comme dialectique entre le désir du prototype et l’expérience des dérivations qui reste somme toute la véritable nature de la création. Seule la volonté présentée comme schème énergétique de l’action artistique maintient le rapport et crée la conscience qui ne mutile ni l’exemplum ou le prototype ni ses anticipations dérivationnelles ou l’analogon. La dérivation anticipative est la conscience de l’art. La volonté est la conscience de la dérivation anticipative qui forme l’essence de l’analogon en réduisant l’archétype à l’étrangeté de la dérivation. L’anticipation évoque la relation fondamentale de l’analogie, de la perception analogique à la liberté. La liberté en tant que schème de la perception est plus une catégorie de l’analogie qu’une catégorie de l’archétype. Il y a dans l’archétype une cession de la volonté qui distancie entre l’intuition et la liberté et qui impose sur la finalité artistique le goût de l’apparence. L’apparence en tant que figure prototypique de la conscience.

L’art ne concède pas à l’innocence vis-à-vis de la vérité puisqu’elle amène l’étrangeté par l’analogon à devenir conscience ordinale de l’archiforme ou de l’archétype, et dans cette perspective, il faut avancer cette technique de restauration propre à l’art : toute volonté artistique procède par sublimation analogique et par analogie sublimante qui déracine l’idéal par l’étrangeté, qui le stigmatise d’étrangeté, étrangeté impropre pour l’idéalité archétypale qui tend à valoriser l’esthétique de la révélation et l’esthétique de la transcendance immédiate, et propre pour la conscience plénière de l’art, conçu comme manifestation existentielle et médiate de l’étrangeté, celle qui fonde l’art sur l’esthétique possessive et médiate de l’immanence. Se fait alors cette évidence que chaque recréation ou ordination analogique de l’archétype ne saurait échapper à une expérience fondamentale et foncière de l’étrangeté qui est synonyme d’une transposition substantielle où le parallélisme de la technicité du model, qui n’œuvre que par l’étrangeté factice et donc par une conscience factice, cède la place à une analogie de la modalité, à une analogie de l’interface assumant l’archétype par la volonté et par la conscience libertaire de l’étrangéité.

Le désir artistique prend la mesure égale de l’archétype par l’analogon. Et puisque l’analogon est de cette ampleur de recréation qui atteint la limite de la réorganisation radicale de son objet, ceci explique pourquoi la volonté recourt à la dynamique de la synergie et pourquoi l’analogon ne cesse d’étonner l’archétype. L’esthétique de la synergie doit faire l’essence de la volonté artistique. A vrai dire il ne pourrait être autrement. Aucune nécessité et aucune condition ne sauraient surpasser la condition de la volonté synergétique. Il s’agit dans la volonté artistique de rendre la finalité trans-génétique opérant pour la magnificence de la volonté dans l’essence de l’être. C’est pourquoi l’art doit produire au sens de révéler la volonté comme essence issue de la synergie et non comme simple duplication mimétique. La volonté artistique est contrainte de fonctionner par synergologie où la volonté transforme l’essence à travers la totalité et d’où la totalité à son tour se trouve transformée par l’essence.

Copyright © Monsif Ouadaï Saleh, 2007.