La recherche onomastique dans La Répudiation, La Pluie et Fascination de Rachid Boudjedra

un appel discret aux compétences linguistiques du lecteur arabophone

« Rachid, Si Zoubir, Zahir, Leïla, Zoubida, Amar »… Des prénoms simples a priori. Mais, insérés dans les romans d’expression française de Rachid Boudjedra, ils retrouvent toute leur richesse sémantique et exigent du lecteur arabophone, soucieux de saisir toutes les strates de sens du texte, de faire appel à ses compétences linguistiques.

Les anthroponymes arabes, par définition intraduisibles, éclairent en effet la personnalité ou le statut social des personnages, car ils possèdent une ou des significations dans la langue d’origine et recèlent des connotations coraniques. Le vocable Rachada par exemple signifie « suivre le bon chemin, diriger, conseiller, guider, avec une insistance sur la raison » ; Rachid devient ainsi l’homme « éveillé, réfléchi, raisonnable, sensé ». Ces épithètes qualifient parfaitement le narrateur du célèbre roman La Répudiation qui tente, arrivé à l’âge de raison, d’expliquer son passé. Par ailleurs, la forme dialectale et honorifique du mot Monsieur en arabe, Si ou Sid, rappelle au lecteur la position sociale de Si Zoubir, riche commerçant de la ville ; son prénom Zoubir, en arabe « fort, robuste, courageux », renforce cette idée d’autorité et de puissance associée désormais au personnage. De la même façon, le prénom Zahir, au sens littéral « florissant, épanoui, brillant, éclatant, […] vif, lumineux, pur » et « auxiliaire, aide », soulignent deux qualités essentielles de cette charismatique figure. D’une part, il éblouit son jeune frère par ses discours savants et son attitude sans concession ; d’autre part, il aide Rachid dans son combat contre l’autorité despotique du père.

Le prénom de la sœur Saïda ne correspond pas en revanche à un statut social ou à un type de caractère : Saïda, féminin de Saïd, signifie « heureuse, chanceuse ». Le lecteur bilingue doit-il en déduire que son comportement rebelle de « pécheresse implacable » conduit au bonheur ? Sa liberté de parole, son manquement à ses devoirs de femme musulmane et sa marginalité deviendraient alors des atouts ; ce prénom mélioratif l’élèverait implicitement au rang de parangon.

Dans certains cas, c’est la phonétique d’un prénom qui prime sur sa signification. Ainsi, Zoubida et Zoubir forment un couple indissociable, lié par les liens sacrés du mariage. C’est pourquoi dans leur soif de vengeance, les deux frères souhaitent la mort simultanée du père et de « sa gamine ». Al Zoubd, c’est le « beurre » et plus généralement l’extrait le plus précieux d’une chose, le concentré de sa valeur ; Zoubida, prénom proche du diminutif Zubayda de Zubda (littéralement « crème, élite, fine fleur »), pourrait donc être traduit par « la fine fleur », fleur ternie et souillée par la main de son vulgaire époux.
Mais le prénom le plus significatif est sans conteste celui de la demi-sœur juive Leïla, cette sœur qui revient à la mémoire de Rachid au cours de son séjour prolongé à l’hôpital. Telle une figure onirique, Leïla qui signifie la « nuit, la soirée » apparaît justement à la conscience du narrateur interné lors d’un délire nocturne ; en outre, comme son nom l’indique, elle ne se donnait au jeune Rachid que la nuit, moment propice aux rencontres clandestines. Laylâ désigne exactement la « femme faite nuit » qui laisse l’amant enivré d’amour au point de se consumer. Laylâ et Majnûn sont d’ailleurs les Yseult et Tristan de la poésie arabe. Héroïne du roman courtois, aimée de Kaïs, le fou d’amour, Laylâ déclenche l’ivresse amoureuse et spirituelle, tout comme la belle et sauvage Leïla de La Répudiation envoûte les gens qui la croisent.
De plus, la nuit (« Al-Layl ») prend une signification particulière dans le Coran (sourate XCII), car le livre incréé fut révélé lors de la nuit de « La Destinée » (Al-Qadr, sourate XCVII) » :
[Verset] 4. Les anges et l’Esprit y descendent avec la permission de leur Seigneur, pour tout ordre.
[Verset] 5. Salut elle est jusqu’au lever de l’aube.
Ainsi, pour tout un courant mystique, Leïla telle l’aimée mystique symbolise l’essence divine qui éblouit par sa beauté quand un croyant peut l’approcher. À la suite des personnages éponymes de Kateb Yacine et Gérard de Nerval, « Nedjma » et « Aurélia », femmes adorées puis disparues, étoiles insaisissables qu’on tente en vain de rejoindre, Leïla ouvre la voie au salut éternel.

La dimension ironique de certains prénoms n’échappera pas non plus au lecteur bilingue, qui aura l’esprit d’entrer dans ce jeu sémantique. Amar, par exemple, incarne exactement l’inverse des valeurs véhiculées par son prénom : le vieil Amar (Ammâr), par définition celui « qui emploie sa vie au jeûne, à la prière, à l’adoration », s’enorgueillit dans La Répudiation d’avoir initié Zahir au plaisir de l’alcool. De même, la cousine Yamina censée être « heureuse, fortunée, prospère » (féminin de Yâmin le « béni » et « bienheureux ») se retrouve « Bafouée. Tremblante […] malheureuse à l’idée du péché piètrement consommé » (p. 51-52). Le malheur la poursuit : perte dramatique de sa virginité, trésor ô combien précieux à conserver jusqu’au mariage. Le choix des prénoms arabo-islamiques n’est donc pas fortuit : l’emploi de ces noms propres, mots usuels ou recherchés de la langue arabe classique, crée une véritable complicité avec le lecteur qui possède quelques rudiments d’arabe : grâce à ses connaissances, il saisit le détournement de sens et la dimension parodique de l’œuvre.

Il existe aussi dans La Pluie un jeu sémantique sur les prénoms que seul un lecteur bilingue peut pleinement apprécier. L’ « oncle Saïd le concierge communiste de la clinique » porte par exemple un prénom qui signifie « heureux, chanceux » ; celui-ci reflète moins la personnalité du personnage que les sentiments de la narratrice à son égard. Lorsque la narratrice découvre l’amour fidèle et sincère du vieil homme pour son épouse, l’estime qu’elle lui porte grandit.
La tante Fatma représente par contre l’antithèse du personnage dont elle porte le nom. Cette tante « Bougonnante. Boudeuse. Querelleuse. Teigneuse » ne détient pas en effet les qualités qu’on attribue généralement à la fille préférée du prophète Fâtima, célébrée par tout l’Islam comme une sainte femme et appelée « la resplendissante ». De même, l’oncle Hocine, décrit comme méchant, lâche, oisif, vivant en parasite sur le dos de son père et soumis à son frère aîné, porte un prénom laudatif très répandu dans le monde arabe, proche étymologiquement de Hacène le bon, l’honnête, ahcen le meilleur, le très bon et mouhssin le vertueux. Les prénoms encore une fois ne sont pas les reflets systématiques de la personnalité de chaque figure romanesque.

Fascination confirme la recherche onomastique de Rachid Boudjedra : Ali et Alibis bénéficient d’un prénom arabe dont le choix n’est pas anodin. Dans son avant dernier roman, Rachid Boudjedra n’a choisi qu’un seul prénom arabe Ali (le personnage Lam porte lui un prénom qui n’est qu’une lettre de l’alphabet) : il peut être traduit par « sublime, supérieur, grand, noble ». Al Ali est un nom divin : il est le « Très-Haut ». Ali est effectivement décrit comme un personnage positif, puisqu’il souhaite rendre justice en pourchassant le voleur de son père. Mais ce prénom renvoie surtout à la famille du Prophète, au fils adoptif de Mahomet, marié à Fatima qui lui donna deux fils. C’est principalement d’elle qu’est issue la descendance de Mouhammad. Or le thème de la descendance est au centre du roman. Ali et Alibis sont eux aussi des fils adoptifs d’Ila que Lam tente d’imiter, en errant à travers le monde. En définitive, le lecteur doit aussi bien envisager les valeurs islamiques véhiculées par les prénoms que les qualités et la vie des personnages illustres qui les ont portés. Cette connaissance de la langue arabe classique et de l’histoire des prophètes, essentielle pour comprendre les choix lexicaux de l’auteur, montre bien que le destinataire est un lecteur bilingue de culture arabo-musulmane.
D’autres prénoms orientent encore le texte vers un certain sémantisme : « Fatma » (prénom proche de Fâtima), nom donné ironiquement par l’auteur à la tante exécrable et autoritaire ; « Aicha » (« qui vivra »), prénom porte-bonheur, attribué avec humour à la tenancière de la maison close où commencèrent tous les malheurs de l’infortuné Ali ; « Kamel », le bellâtre sans vergogne, qui possède un prénom aux connotations mélioratives en tant que synonyme d’« achèvement, fini, intégralité, intégrité, perfection, plénitude, finition ».

Pour conclure, le choix de prénoms arabes, porteurs de divers sens, féconde le discours dans un dialogue des cultures. Le lecteur bilingue peut se sentir privilégié. Mais les textes ne se ferment pas toutefois au lecteur francophone non versé dans la langue arabe : cette interpénétration des langues exprime avant tout l’ambivalence linguistique et culturelle de l’auteur et, par suite, de son lectorat.

Bibliographie :- BELHAMDI Abdelghani, SALVETAT Jean-Jacques, Les Plus beaux prénoms du Maghreb. Avec l’étymologie des prénoms français correspondants, Paris, Éd. du Dauphin, 2000.
- BOUDJEDRA Rachid, La Répudiation [1ère éd. : 1969], Paris, Gallimard, 1987, coll. « Folio » ; La Pluie (traduit de l’arabe), Paris, Denoël, 1987 ; Fascination, Paris, Grasset, 2000.
- DIB Fatiha, Les Prénoms arabes, Paris, L’Harmattan, 1995.
- Dictionnaire des noms et prénoms arabes, Lyon, ALIF édition, 1996.
- EL-AZZABI Moufida, Les Effets littéraires du bilinguisme dans la littérature algérienne (Doctorat sous la dir. de Charles Bonn), Villetaneuse, Univ. Paris XIII, 1992.
- GEOFFROY Younès et Néfissa, Le Livre des prénoms arabes, Paris, 1991, coll. « Vivre l’Islam ».
- REIG Daniel, Larousse As-Sabil. arabe/français. français/arabe, Paris, Librairie Larousse, 1983.

Auteur :
Valérie Lotodé
Email: vale.lotode@libertysurf.fr

Bio-bibliographie de l’auteur :
Docteur-es-Lettres en Littérature Comparée de l’université Montpellier-III et professeur certifiée en Lettres Modernes, Valérie Lotodé participe à des colloques et publie des articles dans des revues scientifiques internationales : Frontières des genres : féminin/masculin (sous la dir. de Christiane Chaulet Achour, Paris, Le Manuscrit, 2006) ; TDC : littératures francophones (n°912, scéren Centre National de Documentation Pédagogique, 15 mars 2006) ; Présence francophone. Revue internationale de langue et de littérature (n°61, Sherbrooke, College of the Holy Cross, 2003) ; Expressions maghrébine. Revue de la coordination internationale des chercheurs sur les littératures maghrébines : Qu’est-ce qu’un auteur maghrébin ? (Vol. 1, n°1, Tallahassee, Florida State University, été 2002) ; Le Maghreb littéraire. Revue canadienne des littératures maghrébines (Vol. V, n°10, Toronto, Canada, 2001) ; Algérie. Littérature/Action (n°45-46, Paris, Marsa éditions, nov.-déc. 2000)… Sa thèse de doctorat Le Lecteur virtuel dans l’œuvre romanesque de Rachid Boudjedra et une bibliographie exhaustive de l’écrivain algérien sont publiées sur le site internet Limag. Littératures du Maghreb.