Salah Stétié: Picturalité poétique et mystique orientale

 

Johana PORCU

French Studies

University of Manchester

Oxford Road

Humanities building (Lime Grove)

M13 9PL Manchester, UK

manabipbip@aol.com

 

 

Depuis les premières études, la poésie francophone n’a jamais connu un tel engouement, non seulement de la part des auteurs plus prolifiques que par le passé, mais encore de la part d’un public grandissant, désirant toujours plus s’ouvrir à d’autres cultures, s’adonner au métissage des savoirs. La poésie libanaise de langue française est foncièrement une question de liberté individuelle car la langue véhiculaire du pays est l’arabe, et que l’anglais se veut la langue de communication utilitaire. Salah Stétié fait parti de ces quelques écrivains, poètes et essayistes qui vont tenter de transcrire une part de leur culture orientale au travers de la langue française.

 

Toutefois, dans sa démarche créatrice, ce poète se trouve en conflit avec la mystique que sa foi islamique sous-tend. En effet, comment le poète peut-il résoudre le schisme entre la production artistique humaine et la mystique orientale du Souffle Créateur de Dieu ? Comment user de l’image poétique, quand la représentation est précisément condamnée par l’Islam ? C’est par la picturalité poétique que l’artiste va tenter de résorber le paradoxe, en d’autres termes, c’est en dépeignant un univers poétique indéfectiblement lié à la mystique que l’homme de foi peut être aussi l’homme de mots.

 

Ainsi, dans cette étude, après avoir explicité les sources de l’aniconisme en Islam, nous analyserons plus précisément l’arabesque qui, par son jeu calligraphique et son symbolisme mystique, s’inscrit comme la démarche poétique et picturale de l’œuvre de Stétié. Dans un second temps, nous observerons comment, par le biais de la verticalité du lyrisme, la dialectique du feu vient sous-tendre la poétique-arabesque, en offrant, après l’ascèse poétique et « l’incendie des aspects », au niveau du langage, de multiples options combinatoires positives-négatives, afin de toucher du doigt le Réel. Enfin, nous analyserons comment le poète achoppant à nommer les immanences, se résout à les exprimer comme cri, souffle et silence, voies-voix nécessaires à la résorption de la dualité entre le poète et le mystique, au cœur même de la présence-absence de l’Abstraction picturale de l’arabesque.

 

1 / STÉTIÉ ET L’ISLAM.

1.1 / Les influences orientales de Stétié.

La culture arabo-islamique de Stétié fait partie intégrante de sa poésie. Cette dernière est l’empreinte même de son orientalité, et son sémitisme culturel se prolonge dans des réflexions d’ordre tant politique que littéraire, sociologique ou religieux. Dès lors, dans son œuvre, on trouve de nombreuses références à des textes fédérateurs de la culture orientale : le Mante Uttaïr, traduisible par Le Langage des oiseaux, longs poèmes et récits mystiques de Farid Uddin Altar ; le Récit de l’exil occidental de Shurawdi ; Les Mathawî, récits et rouba’yât, odes mystiques de Djehlal Eddine El Roumî, poète et mystique soufi du IXème siècle. On pourra apprécier aussi de nombreuses références à Ghazali, philosophe du Moyen-Age arabe, à Mahamud Shabestani, mystique soufi du XIVème siècle, ou encore, à un récit du XIIème siècle par Harîrî et par Badi Ez Zaman El Hamazawî (hypotexte d’un essai de Stétié), essentiellement de nature satyrique, faisant jouer les structures désarticulantes de la langue arabe, structures également étudiées par Louis Massignon, ami de Stétié, dans ses ouvrages Réflexion sur la structure primitive de l’analyse grammaticale en arabe et Opera minora. Stétié a également traduit les Poèmes de Djayour de Bard Chaker El Sayyab, fréquemment cités avec El Roumî comme les modèles de la poésie arabo-islamique. [1]

 

Toutefois une dernière influence se fait sentir encore plus en profondeur que celles que nous avons mentionnées jusqu’alors : le texte religieux fondateur de l’Islam qu’est le Coran. Son appellation vient de l’arabe « Al Qur’an » qui signifie « La Parole Incrééede Dieu », parole révélée à Mahomet (Mahamud ou Mohamed) par l’Archange Gabriel. Ceci n’est donc pas un message inspiré mais bien dicté, d’où l’importance capitale du texte écrit. Le texte du Coran est composé de 114 chapitres appelés « Sourates ». Ces dernières sont toutes rangées par ordre décroissant au regard de leur longueur. Précisons également que chaque sourate, dont le nom est naturellement tiré d’un épisode qui y est conté, est divisée en « Ayat » (versets). On trouve, dès lors, dans les écrits de Stétié de nombreuses références à la « Sourate Ash-Shu ‘arâ’ », la « Sourate des Poètes » (Sourate 26), à celle de la Lumière, « An-Nûr » (Sourate 24), citée de mémoire par le poète dans la Revue NU(E), et dans Un Suspens de cristal, où Stétié tente d’expliciter au lecteur les fondements de la culture arabo-islamique. Cependant, cette présence fondamentale, cet élément religieux intrinsèque à l’homme Stétié pose problème au poète. Effectivement, par sa démarche poétique même, ce dernier, qui par le mot suscite l’image, se retrouve en conflit avec une donnée mystique essentielle en Islam : la proscription de la représentation, l’interdiction des images.

 

1.2 / Aniconisme en Islam.

La religion islamique se fonde sur le livre saint qu’est le Coran dictant des préceptes, la « Sharia », et relatant également certaines paroles du Prophète, bouclant ainsi le cycle de la prophétie qui a commencé à la création d’Adam. Il est pertinent de noter que, à l’inverse du christianisme qui vénère le Christ plus que les Evangiles, les musulmans vénèrent le texte plus que Mahomet. Le message y affirme « l’Unicité de Dieu » : « Lâ ilâha illâ Allâh », et le statut de Prophète de Mahomet : « Wa Mohammadan rasûl Allâh ». Il ne figure dans le livre saint aucune mention explicite relative à l’interdiction de la représentation d’êtres vivants dans les images, en peinture et sous forme de statue, mais il existe toutefois une interdiction concernant les images comme objets de culte susceptibles d’inciter le croyant à l’idolâtrie.

La Bible en fait également mention, mettant en garde contre les dérives idolâtres : « Vous ne vous ferez pas d’idoles, vous ne vous dresserez ni statue, ni stèle, vous ne mettrez pas dans votre pays des pierres peintes pour vous prosterner devant elles. » [2] Effectivement, rappelons que l’Islam n’est pas l’unique monothéisme qui condamne les images puisque déjà la Loi Talmudiqueinsistait sur des préceptes similaires dans l’Ancien Testament :

    « Vous n’avez vu aucune figure le jour où Yahvé vous parla sur l’Horeb au milieu du feu, de peur qu’étant séduits, vous ne fassiez une image sculptée représentant quoi que ce soit, figure d’homme ou de femme, figure de quelqu’une des bêtes de la terre, figure de quelqu’un des oiseaux qui volent dans le ciel, figure de quelqu’un des reptiles qui rampent sur le sol, figure de quelqu’un des poissons qui vivent dans les eaux au-dessous de la mer ; ou, qu’élevant vos yeux vers le ciel et y voyant le soleil, la lune et tous les astres, vous ne tombiez dans l’illusion et dans l’erreur, et que vous ne rendiez un culte à ces créatures. » [3]

 

Dans cette même perspective, en Islam, la condamnation de l’image vise à faciliter la contemplation et la prière, sans être en détourné par la distraction de motifs figuratifs. La « Sunna », qui regroupe les récits traditionnels concernant le Prophète, lui attribue encore ces paroles alors qu’il venait de soumettre les Mecquois et qu’il pénétrait dans la « Kaaba » : « Les Anges ne rentrent pas dans les temples/maisons où il y a des images. » [4] Il aurait ainsi fait détruire toutes les icônes religieuses à l’exception d’une Vierge à l’enfant, mais l’interdiction de représentations figuratives aurait uniquement concerné les mosquées.