Témoignage: Quarante-cinq minutes avec Aimé Césaire

par Kahiudi Claver Mabana
University of the West Indies, Cave Hill
Department of Language, Linguistics and Literature
P.0. Box 64 Bridgetown, BB11000 Barbados
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Fort-de-France, 23 novembre 2005. C’est l’anniversaire de mon dernier frère, Nicolas. Je me trouve depuis la veille en Martinique et participe au colloque international « Images de Soi. Self Images » organisé par les collègues de l’Université des Antilles et de la Guyane. Une cinquantaine de participants venus de France, d’Angleterre, d’Allemagne, du Canada, des Etats-Unis et de la Caraïbe ont répondu à l’appel. Au vu du programme, ce colloque de quatre jours a la particularité d’être hébergé chaque jour dans un différent édifice à travers la Martinique. Ce qui nous a donné l’occasion de visiter respectivement Fort-de-France, la distillerie de la Mauny au sud et Morne Rouge au nord.

Ce 23 novembre, le colloque a lieu au théâtre municipal de la Mairie de Fort-de-France. Le bus nous embarque devant l’hôtel La Batelière vers 7h50. Le colloque débute avec quelque vingt minutes plus tard, à cause des embouteillages dans les sillons montagneux de Fort-de-France. L’allocution d’ouverture de la journée est dite par le député vice-maire de la capitale martiniquaise, qui nous apprend que le mythique maire honoraire arrive normalement – quand il le peut – à son bureau situé au premier étage autour de 10h. Il nous apprend également que l’état de santé du nonagénaire était délicat ces derniers jours.
Le premier panel a tout de suite lieu. Deux présentations, au lieu de trois initialement prévues, sont tenues sur Freedom Park, le musée historique sud-africain par Dr Marie-Claude Barbier de l’ENS. Une autre est donnée par Dr Frieda Ekotto, d’origine camerounaise et congolaise, professeure associée à l’université de Michigan, sur le rapport entre Rimbaud, Gide, Genet et l’Afrique. A propos de Rimbaud, elle insiste sur son homosexualité et sur sa relation en Abyssinie avec une femme noire, sans nom. Elle interprète cette aventure comme un signe de colonialisme au lieu d’insister sur la dimension poétique proprement dite du « Blanc » qui a révolutionné la notion de « Nègre » en s’identifiant à cette race. Sur Gide, OK. De Genet enterré au Maroc, elle évoque que la négritude aurait manqué de répondre à la question essentielle posée par ce dernier : « De quelle couleur le Noir est-il ? »

Vers 10 heures alors qu’on changeait de présentateurs sur le podium, je suis sorti prendre de l’air. Dans le vestibule d’entrée, je croise l’agent chargé de la sécurité :
- Bonjour Monsieur, lui dis-je.
- Bonjour Monsieur, répond-il gentiment.
- Est-ce par ici que passe Aimé Césaire pour monter à son bureau ?
- Oui, Monsieur. Il vient de monter justement, il y a une dizaine de minutes.
- Puis-je aller le rencontrer ?
- Pourquoi pas ? Montez voir. Il n’y a pas de visiteurs en ce moment. Tentez votre chance.
Encouragé sans trop y croire, je monte les quelque soixante-dix marches qui mènent à l’étage. Arrivé au premier niveau, je tourne instinctivement vers la droite où se trouvent assises deux dames qui me reçoivent avec curiosité. Probablement des habituées des couloirs de la mairie, me dis-je.

- Que voulez-vous Monsieur ?
- Je viens d’apprendre en bas que M. Césaire est ici. Je voudrais juste lui dire bonjour si c’est possible.

D’incroyable mon rêve devient vraisemblable lorsque l’une des dames me dit :
- Adressez-vous à la porte à côté, s’il vous plaît. La deuxième, plus précisément.
Je m’avance timidement vers la porte qui m’est indiquée et me présente :
- Je suis Dr Mabana, professeur congolais. Je voudrais rencontrer M. Césaire si vous permettez.
- Veuillez vous asseoir et patienter un instant.

Je m’assieds dans la salle d’attente. Trente secondes plus tard arrive un monsieur qui me demande d’écrire mon nom sur une feuille collante jaune. Je m’exécute sans y réfléchir deux fois, car j’ai hâte de rencontrer le grand homme. Une minute plus tard, on m’indique d’ouvrir à la porte à deux battants. Et je me retrouve dans le bureau d’Aimé Césaire, maire honoraire de Fort-de-France, poète et dramaturge de réputation mondiale. Celui-là même qui a écrit le Cahier d’un retour au pays natal, œuvre charnière de la négritude. Mon cœur bondit d’une joie immense. Un moment indescriptible, qui se passe de tout commentaire. Un moment unique qui impose silence, intense respect et admiration devant ce monument vivant de l’histoire littéraire négro-africaine.
Assis derrière son bureau sur lequel sont dispersés des tas de livres, Aimé Césaire est bel et bien là. Il se présente à mes yeux tel que je l’ai toujours imaginé ou vu sur les photos, à la télévision ou dans les films. Personnage physiquement peu imposant, plutôt maigre, visage émacié, cheveux gris-blancs, yeux vifs et alertes, le créateur du concept de « négritude » se tient bien là devant moi, digne, noble et calme. Je devine mal sa taille qui doit être moyenne. A côté de lui siège debout, très attentive et prête à toute éventualité, sa dévouée secrétaire. Le poids de l’âge l’obligeant à rester assis, je m’empresse de contourner le bureau et d’aller serrer la main du célèbre poète surréaliste et ex-membre du parti communiste français :

- Bonjour Monsieur Césaire, dis-je fasciné par l’ambiance chaleureuse de l’accueil.
- Bonjour Monsieur. Comment vous appelez-vous ?
- Claver Mabana.

La secrétaire, qui dirige tout, me fait signe de parler fort, car le poète entend de moins en moins bien. Elle m’indique le siège situé en face du poète. Pendant que je prends place, elle me présente une feuille de papier sur laquelle elle me prie d’inscrire en lettres capitales mon prénom et mon nom. Pendant que je pousse le papier vers le poète, je répète mon nom en prenant soin de parler fort comme pendant mes enseignements.

- Claver Mabana. Vous êtes de quel pays ? Demande Aimé Césaire tout souriant.
- Du Congo.
- De quel Congo ? Puisqu’il y en a deux.
- Du Congo-Kinshasa, l’ancien Congo-Belge, devenu Zaïre puis redevenu République démocratique du Congo.
- Ah oui, le Congo de Lumumba. Vous venez donc du Congo. Et qu’est-ce qui vous amène ici ?
- Je suis congolais, mais actuellement, je vis à la Barbade où je travaille comme enseignant à l’université. Je suis venu participer à un colloque.
- Vous participez à un colloque ? Et ce colloque est sur quel thème ?
- Le colloque s’intitule « Images de Soi »
- Qui organise ce colloque ?
- Les collègues de l’Université des Antilles et de la Guyane.
- Y présentez-vous quelque chose ou bien êtes-vous seulement venu assister ?
- Je parlerai de la négritude. Mon sujet s’intitule : Négritude : Du regard de l’autre au regard de soi. Je parlerai d’ailleurs de votre œuvre.
- J’espère que vous direz de bonnes choses à mon sujet. Je ne voudrais pas vous influencer. Gardez votre intervention telle que vous l’avez préparée, Monsieur… (il lit sur la feuille)… Mabana. Vous êtez du Congo. Au Congo, combien de langues parlez-vous ?
- Le Congo compte officiellement quatre langues véhiculaires mais je n’en parle que deux : le kikongo et le lingala. J’ai aussi ma langue maternelle : le kisuku.
- Vous parlez tant de langues, en plus du français et de l’anglais. Vous êtes très doué pour les langues, Monsieur Mabana. Quelles ressemblances trouvez-vous entre votre pays et la Martinique.
- Euh…

Alors que je m’apprête à répondre à cette question, entre dans le bureau Frieda Ekotto qui vient de terminer sa présentation. Ma conversation avec Césaire est momentanément interrompue. Ce répit me permet d’observer d’un peu plus près mon illustre hôte. Aimé Césaire qui ne s’est pas levé me paraît plutôt de santé fragile dans sa veste et sa chemise impeccablement boutonnée jusqu’au col. Ses yeux derrière ses lunettes de myope démontrent le poids de l’âge. Pour déchiffrer les textes, il rapproche la feuille le plus près possible de ses yeux. La conversation avec Frieda est intéressante. Cette dernière a déjà interviewé Césaire à deux reprises six mois auparavant.