Les Femmes de Mérimée, Murielle Lucie Clément

Né le 28 septembre 1803 à Paris, Prosper Mérimée a un an lorsque Bonaparte devient empereur et douze ans à la bataille de Waterloo. Deux évènements qui avec la retraite de Russie et l’abdication de Napoléon en 1814, colorent les échos de son enfance. Trois régimes et trois révolutions sont les résultats dominants de l’instabilité politique qui marque sa vie d’adolescent et d’adulte. Sa mort, le 23 septembre 1870 à Cannes, concorde à peu de chose près avec la chute de l’Empire. Mérimée a soixante-sept ans. Venu avec le mal du siècle incarné par René, le héros de Chateaubriand, il repart au moment où le réalisme triomphe avec Balzac et La Comédie humaine. Entre ces deux charnières de la littérature française, Mérimée s’impose comme un maître incontesté dans l’art de la Nouvelle.
Farceur et plein d’humour, il intronise sa carrière littéraire en déployant son goût du canular avec Le Théâtre de Clara Gazul (1825), un recueil de pièces en prose qu’il publie sous un pseudonyme féminin. C’est un portrait de Mérimée, travesti en belle espagnole, qui en décore le frontispice. Puis il récidive avec La Guzla, une anagramme de Gazul. La mode romantique l’entraîne ensuite vers le genre historique, témoins La Jacquerie (1828) et Chronique du règne de Charles IX (1829). Mais c’est surtout en publiant ses premières nouvelles, L’Enlèvement de la Redoute, Tamango (1829), qu’il remporte un succès immédiat et considérable. De 1829 à 1870, il écrit une vingtaine de nouvelles parmi lesquelles La Vénus d’Ille (1827), Colomba (1840), Arsène Guillot (1844) et Carmen (1845) que nous avons choisies. Quatre nouvelles ayant un personnage féminin pour héroïne. Quatre femmes en proie à des passions fatales qui les pulvérisent, elles ou leur entourage. Qui sont ces femmes ? Sont-elles à plaindre ? Compatissons-nous à leurs déboires ? Quel est leur sort ? Tant de questions qui se résument en une seule : la représentation de la femme dans la nouvelle de Mérimée est-elle destinée à émouvoir le lecteur par le spectacle de la fatalité qui l’écrase ou bien a-t-elle une autre fonction dramaturgique ? C’est cette question que nous allons étudier dans les pages suivantes, en traçant tout d’abord un bref portrait de ces héroïnes pour nous aider à les situer l’une par rapport à l’autre. Pour ce faire, nous suivrons l’ordre chronologique de leur parution et nous commençons par un bref résumé de la première nouvelle : La Vénus d’Ille où l’héroïne est une femme sous forme de statue.

Dans le village d’Ille, on a trouvé enfouie au pied d’un olivier une statue antique. Les gens du pays l’appellent l’idole. Au premier abord, son aspect est celui d’un mort « et voilà qu’il paraît une main noire, qui semble la main d’un mort » pour devenir enfin « une grande femme noire plus qu’à moitié nue » dont les hommes ne peuvent supporter le regard : «, Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs …on baisse les yeux » devant la « Romaine » qui « a l’air méchante » Méchante, elle l’est et elle casse la jambe à Jean Coll, celui qui aide à la déterrer. Le matin de ses noces, le fils Peyrehorade, une sorte de dandy s’engage dans une partie de jeu de paume et accroche la bague destinée à la mariée au doigt de Vénus. Alors que son père claironne qu’être meurtri par Vénus doit être considéré comme un hommage : « Qui n’a été blessé par Vénus » il se sent ensorcelé car la statue refuse de lui rendre l’anneau lorsqu’il veut le reprendre ! « Vous allez vous moquer de moi, … Mais je sais ce que j’ai … je suis ensorcelé ! Le diable m’emporte ! » confie-t-il au narrateur, un amateur d’antiquités de passage. Le lendemain, son corps est retrouvé sans vie dans la chambre nuptiale où la jeune épousée témoigne d’une histoire extraordinaire. Un grand géant verdâtre serait apparu dans la chambre pour s’emparer du jeune homme. Six mois plus tard, le propriétaire de la Vénus meurt et sa veuve, une femme tout à ses fourneaux, fait refondre la statue en cloche. En résumé, nous voyons qu’après avoir semé la terreur et le malheur dans le village, Vénus est transformée en cloche et par cela même rendue totalement méconnaissable. Passons maintenant au second récit : Arsène Guillot.

Arsène, née dans la misère, sans moyens de subsistance, tente de se suicider. C’est une jeune femme de vingt-cinq ans environ, dont la grande beauté concentrée dans les yeux ne suffit pas à cacher le malheur : « bien que très brillants, ses yeux noirs étaient enfoncés et cernés par une teinte bleuâtre ; son teint d’un blanc mat, ses lèvres décolorées, indiquaient la souffrance. » La description de sa toilette nous suggère d’emblée que nous avons affaire à une courtisane déchue qui n’a plus les moyens de s’offrir du luxe : « un bizarre mélange de négligence et de recherche » Au cas où nous nous méprendrions, le narrateur insiste en s’adressant directement à nous par l’entremise de son interlocuteur : « Cette femme, dont vous avez pu deviner la position sociale » Par ailleurs, Arsène elle-même confirme nos soupçons « Que voulez-vous ? Je suis pauvre. » C’est par vengeance et non par amour, qu’elle a voulu se tuer à cause d’un homme, ce qu’elle avoue franchement sans fausse pudeur « Et puis, je me suis dit que si je me détruisais, ça lui ferait de la peine et que je me vengerais… La fenêtre était ouverte, et je me suis jetée…» En cela, la vengeance est aussi naturelle à Arsène qu’à Colomba notre prochaine héroïne. Arsène se révèle être poitrinaire ; si elle réchappe de la tentative de suicide, la maladie fait son chemin. Madame de Piennes, une grande dame pieuse se rend à son chevet et lui apporte le soulagement de la charité : « Dieu aura pitié de vous, pauvre pécheresse » Il s’agit d’un bien triste soulagement qui la fait se repentir et s’adonner au plaisir de la résignation jusqu’au point de renoncer à celui pour qui elle a voulu mourir : « Max de Saligny avait le renom d’un assez mauvais sujet, joueur, querelleur, viveur, au demeurant le meilleur fils du monde » Bien que le narrateur le démente et la décrive incapable d’aimer « Autrefois elle avait aimé Max, comme elle pouvait aimer…elle mène la vie folle des femmes de son espèce » et aussi impossible à aimer « comme on peut aimer une personne de cette classe » l’ultime cri d’Arsène sera « J’ai aimé » Pauvre résumé de la vie d’Arsène qui rentre dans l’ordre, consentante, meurtrie, le cœur et le corps rongés par les maux qui lui sont funestes. Arsène est donc une jeune et jolie femme qui a mené une vie loin de la vertu et meurt en proie à un vif repentir. Passons à la nouvelle suivante et voyons ce qu’il en est de Colomba.

Colomba a enseveli sa jeunesse et sa beauté en prenant le deuil de son père. A la mort de ce dernier, elle a juré de le venger. Lorsque son frère, Ors’Anton, revient au pays, elle lui impose la vendetta. Tous les moyens lui sont bons afin d’atteindre son but. Souvent, décrite plus homme que femme, Colomba s’y connaît en arme et choisit le fusil à la place de son frère : « celui-ci doit bien porter la balle. » Elle apprécie la poésie et devient tout feu toute flamme en entendant Ors’ Anton lire Dante car elle est une voceratrice, une artiste, elle chante et déclame. Toutefois, elle reçut au dire de son frère, une « éducation sauvage » Populaire, elle l’est également. On l’invite pour ses dons de voceratrice à la veillée mortuaire au cours de laquelle elle se transforme en déesse : « A mesure qu’elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime ; son teint se colorait d’un rose transparent qui faisait ressortir davantage l’éclat de ses dents et le feu de ses prunelles dilatées. C’était la pythonisse sur son trépied. » Après que son frère a tué leurs ennemis, Colomba lui arrange son mariage avec une touriste anglaise en visite sur l’île, Miss Lydia et elle part avec eux en voyage de noces. A Pise où ils font escale, elle devise avec le beau-père de son frère sur sa future vie où elle prendra soin de son neveu. Elle rencontre au cours de leur promenade le vieux Barricini, son ennemi mortel devenu presque aveugle et infirme. Impitoyable elle l’achève d’un regard et d’une chanson de son cru, ce qui lui vaut d’être accusée du mauvais œil. Colomba est donc une jeune femme qui interprète la voix du destin au cours de veillées où elle est invitée par les familiers du défunt et pour elle la vendetta doit être accomplie coûte que coûte même si cela doit être au prix de son avenir. Regardons maintenant la quatrième et dernière héroïne Carmen.