Abdelfattah Kilito et la « bilangue », par Abdelhaq ANOUN

Dans un monde reconstruit, transformé en histoire et raconté dans un récit, quel peut être le statut du sujet ? Quel peut être aussi celui de la langue ? Car raconter les événements de sa vie, c’est déjà lui donner une dimension romanesque. Dans certains types de narration, la langue reste très intimement liée à la vie.

Mais qu’en est-il dans une situation d’écriture où l’auteur choisit une langue étrangère pour le faire ? Dans ce cas précis, on s’attend à un type de récit tout à fait particulier : l’histoire racontée est celle de l’écriture, elle est chez Kilito celle d’une rencontre avec une langue, et non l’histoire d’un événement en survenance pure.

En général, dans la littérature maghrébine de langue française, les mots qui racontent n’agissent pas seulement comme des outils narratifs, mais se doublent d’une réalité pluriculturelle. Or malgré son statut de langue étrangère, la langue française semble se prêter paradoxalement à l’autofiction, c’est une véritable histoire de l’être qu’elle nous raconte.

Volontairement ou non, avec la langue française, l’évocation des événements de la vie déborde sur sa fonction initiale pour devenir un instrument d’expression et d’expressivité qui menace la langue mère dont il devient concurrent.

Ce rapport de force nous met en présence d’une pratique littéraire qui tend à privilégier une langue par rapport à une autre. La littérature marocaine de langue française se situe aujourd’hui encore dans un contexte post-colonial qui perpétue l’origine perdue de la langue maternelle, s’inscrivant ainsi comme une variante dans ce que Derrida considère comme « le mythe d’appropriation et de dépossession de la langue ».

C’est donc à travers l’écriture littéraire d’expression française que le récit offre, chez Abdelfattah Kilito, un point extrême de cette perception autochtone profonde de l’identité de l’être par le jeu de dépossession et d’appropriation des langues.

Quatre nouvelles apparaissent en 1999 sous le titre de En quête, qui nous présentent aujourd’hui un point de comparaison avec son roman : La Querelle des images. Or si celui-ci dépasse le cadre de l’autobiographie et s’applique à un protagoniste qui n’est ni tout à fait réel, ni tout à fait imaginaire, dans En quête demeure cette conscience aiguë de la langue qui est au centre du discours, des anecdotes brèves qui se tissent autour d’un personnage qui dit « je » mais dont l’identité ne ressort guère de la langue. Car dès l’instant où l’on écrit une autre langue, le regard sur soi et sur l’autre devient spécifique. Cette situation de regards croisés est d’autant plus sensible qu’elle résulte d’une dualité linguistique à laquelle s’ajoute la complicité implicite d’un auteur et de ses lecteurs impliqués.

Dans les quatre textes, Duo, Dante, Clefs et La bibliothèque, cette même situation spécifiée par la dialectique de la langue et de l’identité donne lieu à une série d’anecdotes qui dévoilent simultanément le mécanisme bilingue et sa valeur d’indice interculturel en combinant l’événement autochtone à l’usage d’une langue étrangère. Nécessairement, le choix de la langue française instaure cette dimension toute européenne qui se greffe au sens et s’impose comme une seconde nature au récit et à son auteur.

Pour traduire la problématique d’un récit qui échappe à toute forme de définition, la fiction maghrébine d’expression française a créé ses propres thèmes d’actualité et ses propres modes de production et de perception souvent interculturels. D’une dimension que rien ne borne dès qu’elle excède la limite formelle de l’énoncé narratif, l’omniscience interculturelle et bilingue qui révèle la conception du monde de l’écrivain, se reconnaît dans un perpétuel récit de soi, une perpétuelle approximation de soi par la langue de l’Autre. Le lecteur de Kilito est saisi par la pertinence d’une écriture qui se distingue aussi bien par sa référence culturelle permanente que par le choix polémique de sa langue et du renouveau qu’elle apporte. Le paradoxe de cette contrainte et de ce choix déterminent l’aspect général de la personnalité de l’écrivain marocain de langue française. Si avec cette référence et ce choix les énoncés semblent dispensés de propos, c’est qu’ils sont en soi, par une exploitation systématique, un propos que tous les écrivains développent et que, de son côté, le lecteur perçoit comme le sujet le plus cautionné et le plus attendu de la fiction maghrébine d’expression française.

Cette autofiction -car c’est bien d’une autofiction qu’il est question- c’est d’abord une sorte de projection, dans l’énoncé, d’un certain désarroi mais d’un certain plaisir aussi du contact du « moi culturel » avec la langue de l’Autre. De cette adjonction si complexe, si féconde et si reconnaissable résulte une vision explicitement intérieure qui installe dans l’énoncé narratif l’hégémonie de l’expérience culturelle intime, consacrant ainsi le dire de l’être par « sa seconde langue » concurrente.