Le poème inachevé, par Yiannis E. Ioannou

« …chaque vers pour ainsi dire allumant le suivant… »
Georges Mounin

par Yiannis E. Ioannou
Professeur de Littérature Française et Comparée
Président du Département d'Études Françaises et de Langues Vivantes.
Université de Chypre.

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Introduction

L’œuvre d’art n’est qu’une création humaine. Si parfaite soit-elle, elle demeure en cela, pour reprendre les termes de Claudel, questionnée par l’intelligence qui « regarde, évalue, demande, conseille, réprime, stimule, sépare, condamne, rassemble, répartit et répand partout l’ordre, la lumière et la proportion ». Une œuvre poétique achevée réunit à la fois deux éléments : Premièrement, le souffle de cette «forme particulière d’invention à laquelle, comme le dit Jean Hytier, on donne traditionnellement le nom d’inspiration »; Deuxièmement, les qualités techniques de son créateur, ses faiblesses souvent ou ses décisions infortunées aussi, ce qui alimente fréquemment le travail critique. L’œuvre d’art est donc le résultat d’un processus créatif mené dans des circonstances données et par suite contingentes. Même si une coutume veut que le créateur ne revienne presque jamais sur ses œuvres publiées sinon parfois pour les renier, on ne saura jamais affirmer qu’il en reste satisfait jusqu’à la fin de sa vie. Preuves en sont les versions multiples des pièces de Claudel, des œuvres de Yourcenar, de Dionyssios Solomos, pour ne citer que quelques exemples. Les décisions et solutions finales ne sont souvent que le produit des circonstances d’un instant plus ou moins heureux. Car, comme le dit Jean-Pierre Richard « Le texte, par exemple, se donne explicitement comme un mets, plus ou moins réussi, plus au moins nauséeux… ».

Cette relativisation de l’œuvre d’art et partant, du texte poétique, vient contredire la notion de perfection absolue traditionnellement attribuée à une oeuvre d’art. Dans cet article, après un bref rappel de certaines positions concernant le phénomène de l’inspiration, nous allons par la suite tenter de définir ce que nous appelons « le noyau inspiré », par rapport –ou en opposition- à la dimension technique du poème. Nous tâcherons en même temps de comprendre comment une notion traditionnellement transcendante telle que celle de l’inspiration, s’intériorise au XXe siècle.

Lorsque le lecteur se trouve devant un poème, il peut adopter l’œuvre telle quelle, essayer de communiquer avec elle, fonctionner dans et à travers elle, souvent même à s’en inspirer, puisque, comme le dit Paul Eluard, « le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré ». Si le contact se poursuit, le lecteur retiendra peut-être quelques vers qui se distinguent des autres en raison de leur rythme, de leur musicalité, de la force de leur message ou d’une image originale et fonctionnelle; enfin, grâce à ce quelque chose qui rend ces vers uniques, complets, « parfaits »: Pour certains, « La fille de Minos et Pasiphaé », pour d’autres, ce sera « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère! », ou encore « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse», pour ne pas oublier Rimbaud.

Et ces vers que l’on retient –comme ceux que l’on oublie– sont souvent, et étonnamment, les mêmes.

Pourquoi donc, apprécions-nous ou retenons-nous tels vers ou phrases et non pas d’autres? Qu’y a-t-il dans les uns qui n’existe pas dans les autres? Certes, il y a la dimension rythmique; mais elle ne saurait suffire à elle seule à expliquer la permanence et la diachronie de leur séjour dans notre mémoire. D’où vient, chez le poète, cette faculté de créer des formes et des sens qui impriment des marques indélébiles chez son lecteur? Le facteur de l’éducation et plus généralement de la culture est indiscutablement celui qui conditionne en grande partie, les goûts, les choix et les comportements des lecteurs. Il ne saurait toutefois, suffire pour justifier la carrière indépendante et diachronique de vers, ou phrases, ou même extraits des certains poèmes.

L’inspiration

On parle, traditionnellement, d’inspiration. Elle était externe, de nature divine, et « enthousiasmait » le poète, depuis l’incipit de L’Iliade :

«Άνδρα μοι έννεπε, Μούσα πολύτροπον, ως μάλα πόλλα… »

Mais elle était aussi distincte du travail ultérieur de transcription, non moins élaboré que celui de la « visitation » : en effet, la Pythie, nous rappelle Plutarque, se limitait à proférer un message de pure poésie, tandis que la transcription était l’œuvre collective des scribes. Au vingtième siècle, beaucoup d’écrivains, dont Valéry, Sartre, Elytis, Bonnefoy, sans oublier la contribution essentielle du groupe surréaliste, s’interrogent à nouveau sur la nature du phénomène, tout en remettant en question sa tradition. Valéry par sa démarche démystificatrice et Sartre par ses positions émanant directement du matérialisme historique, représentent des étapes importantes dans l’évolution du débat autour de la question.