Album de famille, par Marianne Jaeglé

in Nouvelles

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Cette année-là, nous passons le soir de Noël chez ma sœur, dans le vaste appartement qu’elle occupe non loin du centre de Genève. Ma sœur et son mari ont consacré des heures à la préparation du repas ; quelques branches de bois ornées d’une coûteuse guirlande figurent le sapin, et dans le salon, les cadeaux emballés dans du papier brillant s’entassent. J’ai apporté mon appareil photo numérique. Je m’ennuie vaguement, comme toujours dans ce genre de circonstances festives. Je mitraille donc toute la soirée.

Clic, ma sœur en robe de soirée et brushing impeccable tend un plateau sur lequel les canapés sont disposés de manière géométrique ; clic, ma mère et ma sœur se regardent, un sourire cérémonieux aux lèvres, une coupe de champagne à la main ; clic, mon père feuillette, sourcils froncés et moue attentive, le livre que je lui ai offert ; clac, mon beau-frère approche ses lèvres de la joue de ma sœur, qui ferme les yeux d’un air extasié. Et pour finir, quand le repas a été mangé, quand tous les cadeaux ont été ouverts, et les donateurs remerciés, tandis que chacun range ses affaires et débarrasse la table, juste avant de partir, sans réfléchir, clic et clac, j’ai pris en photo la statuette qui trône dans le salon chez ma sœur.

Mes parents et moi, nous sommes rentrés en voiture sur une route déserte. La nuit était claire, le ciel sans nuage. Nous étions silencieux, comme souvent.

Le lendemain matin, avant l’arrivée des invités et le second repas de famille, je transfère les photos de mon appareil sur l’ordinateur, supprime celles qui sont ratées, corrige les yeux rouges, range le tout dans un album virtuel consultable par mes parents. Je m’arrête sur la photo de la statuette. Il se dégage d’elle une curieuse impression de paix, peut-être due à sa couleur. Le bois sombre, qui a autrefois été recouvert d’une feuille d’or est par endroit apparent, mais il a gardé de son contact avec le métal précieux une teinte rouge patinée d’une grande douceur. L’éclat de la statuette, aux endroits où l’or n’a pas disparu, se trouve comme étouffé, usé, de sorte que même sous la lumière, elle brille d’un lustre atténué, et semble précieuse mais sans ostentation, ce qui ne serait pas le cas si elle avait été redorée récemment. Peut-être mon impression est-elle due aussi à l’attitude du petit personnage féminin : assis dans une pose modeste, il garde les jambes repliées sur le côté, appuyé d’une main sur le sol, un sourire flottant sur ses lèvres, décerné à quelque chose de vague, que des yeux sans pupilles ne peuvent désigner.

J’ai longtemps vu cette statuette sur une table basse, dans un coin du salon de mon oncle René, qui l’avait rapportée, avec d’autres objets d’art, d’un de ses voyages en Asie. Ce n’est pas un Bouddha, mais plutôt une effigie humaine, bonze ou orante, qui a sans doute autrefois figuré dans un temple, non loin de la divinité. Une de ces statues au pied de laquelle les bouddhistes pieux déposent une fleur, allument un bâtonnet d’encens, ou sur laquelle ils collent une minuscule feuille d’or, pour exprimer de manière tangible leur adoration et redonner du lustre à celui à qui s’adresse leur prière.

Quand la sonnette de la porte d’entrée a retenti, que j’ai entendu le bruit de la porte qu’on ouvre, des exclamations et des embrassades, j’ai éteint l’ordinateur ; je suis sortie dans le couloir. J’ai embrassé le premier visage qui s’est tendu vers moi. « Meilleurs voeux», ai-je dit machinalement. Mon oncle Daniel, le quatrième et dernier frère de mon père, surnommé Grigou par ma soeur, enlève son manteau. Sa femme Astrid, une poupée blonde émaciée importée d’Allemagne embraye direct sur ce qui la préoccupe. « Alors, me demande-t-elle en guise de salutations, bientôt quarante ans ? » « Moi aussi, je suis contente de te voir, Astrid » dis-je. Ma grand-tante nonagénaire, l’air égaré, son bonnet à la main, hésite. Elle semble se demander si elle doit m’embrasser ou me dire Bonjour Madame. Mon oncle Replet, troisième frère de mon père, accompagné de sa femme, replète également, arrive à leur suite. Ma mère fait alors son entrée théâtrale : « Passons au salon », suggère-t-elle avec aisance, en nous voyant tous piétiner dans le couloir.

Réunis autour de la table recouverte d’une nappe blanche, nous prenons l’apéritif en évoquant le souvenir des absents. Ma grand-mère, bien sûr, mais aussi mon oncle René, second frère de mon père, tous deux morts depuis des années. René prématurément, d’un alcoolisme chronique et invétéré ; ma grand-mère d’un chagrin généralisé que les médecins ont appelé cancer, consécutif à la mort de son fils préféré. Que de Noël passés tous ensembles ! Que de souvenirs !

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Ma mère apporte l’entrée. « Du foie gras de canard », précise-t-elle.
« Moi, dit Astrid avec le fort accent allemand dont elle n’a jamais réussi à se défaire, depuis que j’ai assisté au gavage des oies, dans le Gers, j’avoue que j’ai arrêté de manger du foie gras. Quand on voit ces pauvres bêtes, qui ont le gosier plein de nourriture, et qui peinent à avaler, tandis qu’on remplit encore l’entonnoir qu’elles ont enfoncé dans le bec, alors qu’elles ne peuvent pas bouger, que la nourriture leur forme une boule dans le cou, qu’elles essayent en vain de déglutir… Non vraiment, c’est horrible, ça ne devrait pas être autorisé, c’est inhumain… Moi, depuis que j’ai vu ça… »
Ma mère toussote.

Léger moment de gêne. Mon père impassible sert le vin. Dans les assiettes, deux rondelles de couleur rosâtre, entourées d’une mince couche de graisse jaune. Je passe la corbeille à pain à ma grand-tante, qui écoute la conversation d’un air concentré, et hoche la tête avec application.
« Enfin, j’en mange, reprend Astrid, mais disons que, d’une manière générale, j’évite, parce que je ne veux pas cautionner cette méthode. »
Et elle découpe un petit triangle dans une rondelle de foie gras, qu’elle dispose sur un toast, d’un air mélancolique. Tout le monde respire.

« Et bien oui, dit ma mère les yeux levés au ciel, à la campagne, on ne fait pas de sentiment avec les animaux.
– Parce que c’est bien cela, demande mon oncle Grigou à la cantonade, le foie gras, c’est un foie malade, n’est-ce pas ?
– C’est un foie stéatosé », répond ma mère d’un air pincé.

Et comme nous la regardons tous avec respect et incompréhension, elle poursuit son exposé. « La stéatose, c’est l’état qui précède la cirrhose. Le foie se couvre de graisse, ses cellules mutent. La cirrhose, c’est l’état suivant.
– Mais donc en fait, le foie gras, c’est comme un foie d’alcoolique ? demande ma grand-tante, inquiète, un morceau de pain à la main.
Ma mère hésite un instant, légèrement dépassée par le tour que prend la conversation.
– Non, c’est le stade juste avant.
– En fait, s’esclaffe mon oncle Replet, satisfait de lancer une plaisanterie qui va définitivement dissiper la gêne et détendre l’atmosphère, c’est comme si on mangeait le foie de René. »
Mon père a achevé de servir le vin. Je lève mon verre. « Joyeux Noël à tous, et bon appétit », dis-je, avant d’attaquer.

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Après le déjeuner, nous consacrons un moment à regarder les albums de photos puis les vidéos du passé. Pendant des années, mon oncle René a été le témoin invisible de la vie de la famille. Muni d’un appareil photo d’abord, d’une caméra ensuite, il est celui qui a fabriqué nos souvenirs. Les photos ont été réunies en albums, les films super 8 ont été compilés en vidéo. Trente années d’images fixes et mobiles, prises par lui. Les Noëls successifs, les anniversaires, photos de crèches et de gâteaux surmontés de bougies, les repas du dimanche, toute la famille attablée, les pommettes rougies, les faces réjouies devant des tables de festin ; les soirées organisées sur la terrasse, les innombrables amis de mon oncle, hilares, en maillot de bain, un verre à la main, levé en direction de l’objectif ; ma grand-mère, à chaque automne, souriant au milieu de son parterre de roses, souriant parmi les orangers en fleurs, souriant devant un bougainvillées d’un mauve agressif ; les chiens successifs de la maison : le berger allemand Buck, puis une dynastie de boxers, Nicky, Vicky et Rocky. Nicky, d’abord, l’air étonné, faisant face au transistor qui est plus grand que lui ; Nicky dans la force de l’âge, en compagnie du tout fou Vicky ; Nicky blanchi, et bébé Rocky. Mon grand-père assoupi dans une chaise longue, chapeau rabattu sur les yeux, à l’ombre des eucalyptus ; ma grand-tante souriant avec effarement, toutes dents dehors, la main devant les yeux pour se protéger de la lumière ; ma tante Denise, avec ses lunettes de soleil, inaugurant un nouveau et excentrique chapeau, ou un bikini encore plus rikiki que le précédent ; mon père, invraisemblablement jeune ; ma mère intimidée, un nouveau-né dans les bras ; notre émerveillement, à nous les petits-enfants, en robe de chambre dans le jardin, à découvrir, guidés discrètement par notre grand-mère, des corbeilles miraculeuses remplies d’oeufs colorés, arrivés là pendant notre sommeil ; et d’autres photos encore représentant mes oncles Replet et Grigou rivalisant aux boules, sur la plage ; leurs épouses, leurs enfants.

Il y a aussi tout un pan de l’album consacré à ma sœur. Car à l’époque, ce n’est pas une mince affaire que de la prendre en photo. Elle a dix ans. En robe du dimanche, assise sur une chaise de jardin, bien coiffée, avec la mer en arrière-plan, elle représente pourtant un sujet idéal. Mon oncle ne résiste pas à la tentation ; le voici qui sort l’appareil de sa housse de cuir et commence les réglages. Dès lors, les sourcils de ma sœur se rejoignent au dessus d’un œil inquiet, sa tête rentre dans les épaules. Mon père tente de la distraire et répète « Souriez Gips ! » tandis que derrière lui, ma mère, d’une voix faussement enjouée, incite ma sœur à regarder « le petit oiseau qui va sortir ». Mais le visage de ma sœur est de plus en plus crispé, les coins de sa bouche s’abaissent, elle semble se recroqueviller sur sa chaise, et toute sa personne exprime le supplice.
Clic, fait enfin l’appareil.
Trop tard. Sur cette photo aussi, elle pleure.

Mon père était l’aîné d’une fratrie qui comportait quatre garçons et une fille. Mon oncle René était le second, puis venait ma tante Denise, dont on devine combien elle dut être chouchoutée ; deux autres garçons sont nés ensuite, qui se ressemblaient étrangement entre eux, sans être jumeaux, et différaient sensiblement des trois aînés, plus grands, plus sveltes et pour tout dire, plus beaux. C’était comme si la période tardive à laquelle ils avaient été conçus tous deux les avait isolés des autres tout en les modelant de manière analogue. Petits, trapus, ils étaient très bruns, et avaient ceci de commun que je les aimais moins. Pierre était jovial, gros mangeur, fort en gueule, tandis que l’autre, physiquement plus sec, mais aussi plus pincé, plus amer, répondait au nom de Daniel. Mais nous ne les appelions plus que Replet et Grigou, surnoms que leur avait trouvés ma sœur en songeant sans doute aux nains entourant Blanche-Neige, auxquels, en raison de leur petite taille et de leur ressemblance, ils nous faisaient songer.

Les images fixes ou animées de l’album et des vidéos nous montrent, nous les enfants, tantôt à la plage, faisant la culbute dans les vagues, puis barbotant hardiment, et enfin sautant avec audace du plongeoir pour les grands ; tantôt réunis sur la terrasse pour des repas toujours pantagruéliques : montueux amas de couscous, pyramides de beignets, dômes de spaghettis, pièces montées.

Toute la famille de mon père, tous les amis figurent sur les photos, des décennies durant. Toute la famille sauf René, mon oncle. René n’avait pas d’enfants, à part Nicky, Vicky et Rocky, dont les anniversaires étaient eux aussi célébrés chaque année. Il ne s’était pas marié. Pas d’occasions, donc, de le prendre en photo sur le perron d’une mairie, ou un nourrisson dans les bras. En outre, c’est lui qui prenait toutes les photos, ce qui, logiquement, impliquait qu’il n’y figure pas. Voilà comment, pendant longtemps, je me suis expliqué cette absence.

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Sur un terrain très en pente, à flanc d’une colline qui descend abrupte jusqu’à la mer, se trouve la maison de mes grands-parents, blanche et basse. Passé le portail, on monte un escalier raide, qui grimpe au milieu de fleurs et d’arbres en espaliers jusqu’à l’esplanade où se trouve une balancelle orange décolorée par le soleil. Plus loin, l’esplanade se transforme en terrasse de sable. Là, sous les eucalyptus gigantesques et parfumés, la grande table de fer forgé autour de laquelle nous nous réunissons pour les repas du dimanche. Au loin, occupant tout l’horizon et bordant la terrasse, le bleu du ciel rejoint celui plus sombre de la mer, qui se déploie dans l’anse formée par les collines de terre ocre.
Il y a bien sûr des hivers, à Tunis, des jours où le temps est maussade, et des jours de semaine, mais dans ma mémoire, il n’y a que des dimanches au beau temps éclatant, des dimanches d’été brûlants, interminables et limpides, où un ciel azur constitue le décors obligé, le fond sur lequel se déroulent les visites à mes grands-parents.

Après un déjeuner plantureux pris à l’ombre des eucalyptus, nous empruntons un second petit escalier qui permet d’accéder à la terrasse supérieure, celle où l’on ne va pas souvent, parce que l’escalier monte dur, et que mes grands-parents sont fatigués. On l’emprunte quand mon grand-père veut nous montrer ses arbres, des orangers et des pamplemousses, qu’il appelle des « grappe-fruits ». Arrivés tout en haut, il n’y a rien à faire, à part regarder encore le ciel et la mer, humer l’air embaumé par les orangers et les eucalyptus, et redescendre au niveau de la maison, ce que nous ne tardons pas à faire. Les grandes personnes boivent du thé, tandis que nous jouons au croquet en compagnie de ma grand-mère, qui s’efforce de perdre pour nous laisser gagner.

Outre les souvenirs qui la représentent en train d’installer le piquet de départ, un maillet de bois à la main, je revois les mots qu’elle m’a adressés régulièrement. A mon anniversaire je reçois un cadeau de sa part, accompagné d’une carte où elle a tracé quelques lignes. La carte représente le plus souvent un bouquet de fleurs. L’écriture est ronde, soignée, les lettres ont été tracées avec le souci visible de bien faire. Les cartes commencent par Bien chère petite fille, se poursuivent par des voeux pour que je sois très sage, et comportent ensuite la description du voyage que mes grands-parents sont en train d’accomplir (mon anniversaire tombe pendant les grandes vacances). Il s’agit alors de forêts magnifiques, de lacs d’émeraude, de paysages majestueux, et les gens rencontrés sont immuablement charmants.

Ma grand-mère a été élevée dans une institution pour jeunes filles à Bâle, où on lui a enseigné, outre la calligraphie et l’art de tenir un ménage, celui de peindre sur soie, et celui de parsemer ses écrits d’adjectifs aimables.

On apprenait sans doute aussi aux jeunes filles à donner d’elles-mêmes la meilleure image possible. Lorsque quelqu’un s’approche pour la prendre en photo, Grand-mère, de la main, vérifie délicatement qu’aucune mèche ne s’échappe de son chignon, cependant que sur son visage tourné vers le photographe, un sourire bienveillant est déjà prêt.

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Alors que je vais sur mes huit ans, la villa de mon oncle René est édifiée en contrebas du terrain de mes grands-parents. Elle donne de plain pied sur la rue, comporte deux étages, et une terrasse située sur son toit prolonge l’esplanade de sable sur laquelle nous jouons au croquet et prenons des bains de soleil. On passe d’une maison à l’autre en empruntant le jardin, ce qui est bien commode. Mon oncle René est toujours célibataire. Il a jusque là vécu avec mes grands-parents, mais à l’approche de la quarantaine, il convainc mon grand-père de lui céder un bout du terrain, et y fait édifier une demeure en comparaison de laquelle la maison de mes grands-parents semble soudain humble et désuète.

La villa de mon oncle a un sol en dalles de marbre d’une blancheur si éclatante qu’elle fait mal aux yeux quand le soleil de midi s’y réverbère, et des raffinements d’aménagement qui m’émerveillent. Le salon s’orne de baies vitrées donnant sur la mer ; au premier et au deuxième étage, de larges balcons entourent la maison, sur lesquels des banquettes garnies de coussins, des tables, des fauteuils sont installés afin que, à toute heure du jour et de la nuit, on profite du soleil ou de la fraîcheur.
Dans les salles de bains, la salle d’eau qui se trouve au rez-de-chaussée, un même motif orne tous les éléments ; un poisson doré, la queue en l’air, tient dans sa gueule ouverte, là, le porte savon, ici les serviettes de bains. Contrastant avec la lumière blessante de l’extérieur, la maison semble toujours plongée dans une douce et apaisante pénombre. Des tissus soyeux et colorés recouvrent fauteuils et canapés. Sur les tables se trouvent des bouquets de fleurs cueillies dans le jardin, et au fond du salon, sur une table basse, une statuette de bois doré rutile sous la lampe. Dans l’ombre, les vitrines où sont exposées les collections de mon oncle reluisent d’un éclat mystérieux. Elles sont de diverses natures. Il y a les antiquités, dont le sol tunisien regorge et qui s’achètent à des prix paraît-il très raisonnables aux abords des sites de fouille. Lampes à huiles, têtes de statue au nez droit, aux bouclettes bien coiffées, aux yeux morts ; bustes de marbre, petits masques phéniciens, la bouche ouverte dans une mimique de stupeur outrée. Il y a les coquillages, qui rivalisent de surfaces polies, tachetées, brillantes, au fond desquels le grondement de la mer est toujours perceptible, dont certains exhibent des roseurs secrètes et nacrées. Il y a aussi la vitrine dans laquelle sont les objets d’argent. Mon oncle a acheté, m’explique-t-on, la dot d’une princesse tunisienne. Celle-ci se compose d’innombrables bijoux d’argent, lourds, massifs, luisant d’un éclat mat, ornés de pierreries rouges et bleues, corail et turquoise, auxquelles pendent des breloques en forme de main ou de croissant. Il y a des colliers, des broches, des fibules, des peignes, des bracelets gravés qui couvrent l’avant-bras, des bagues pouvant contenir un médicament ou, qui sait, un poison, des anneaux de cheville si énormes et si lourds qu’il est impossible de marcher avec, et qu’ils semblent plutôt destinés à immobiliser une esclave qu’à orner la jambe d’une princesse. Il y a des brûle-parfums gigantesques, des corbeilles si finement ouvragées qu’on croirait voir une dentelle de métal, des narguilés, de petits coffrets rembourrés de tissus rouge.

Je rêve aux circonstances mélancoliques qui ont contraint cette princesse à vendre ainsi tout ce qui lui appartenait. Aurait-on pu la sauver ? Si elle revenait, dissimulée dans un haïk blanc, le voile dans lequel les femmes d’ici s’enveloppent, mon oncle lui rendrait-il ses bijoux ? D’ailleurs, cette princesse n’est-elle pas camouflée quelque part dans l’un des recoins de la maison de mon oncle ? N’est-ce pas pour l’abriter qu’il a fait édifier cette villa somptueuse ?

A cette époque, mes oncles Replet et Grigou vivent en Europe, et ne font que de brefs séjours à Tunis. Au cours de l’un de ces séjours, alors qu’on leur a fait visiter la nouvelle demeure de mon oncle, je surprends entre eux un échange de remarques aigres à propos de mon grand-père, de mon oncle René, de l’argent qu’a dû coûter la villa, et de « ceux qui savent y faire ».

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J’ai dit que mon oncle René ne figure jamais sur les photos de la famille. Un jour, pourtant, sur l’un des films super 8, il apparaît. C’est fugitif. Quelqu’un s’est emparé de la caméra et a filmé celui qui, d’ordinaire, filme les autres. Ces quelques images, qui sont sans doute antérieures à ma naissance, sont pour moi l’occasion d’une révélation subite.
Mon oncle se trouve alors assis sur la balancelle orange décolorée par le soleil. Il est jeune et beau. Plus tard, il deviendra prodigieusement ventru et bouffi sous l’effet de l’alcool, mais cela n’est pas encore advenu : il est mince, élégant, l’air spirituel. J’ignore qui tient la caméra, mais en la découvrant braquée sur lui, mon oncle détourne d’abord la tête, feignant de ne pas l’avoir remarquée. Avec grâce, il croise une jambe sur l’autre, pose délicatement la main sur son genou. Du même geste que ma grand-mère, il passe la main dans sa chevelure afin d’en lisser quelque éventuelle mèche rebelle. Enfin, devant l’insistance du cameraman à fixer son image, il bat légèrement des paupières, avec pudeur et reproche, penche un peu la tête, et puis sourit. Et à la place de mon oncle René, c’est un être inconnu, féminin, courtisé qui apparaît, généré par le regard de celui qui tient la caméra. La princesse tunisienne dont j’ai rêvé s’incarne soudain devant moi, inattendue, délicate, intimidée.

En voyant ces images bien des années après qu’elles ont été tournées, je comprends tout à coup ce que j’avais jusque là ignoré. Ce dont, autour de moi, personne n’avait jamais parlé : la raison pour laquelle mon oncle ne s’était pas marié, qui était aussi la raison pour laquelle, dans sa famille, on ne le prenait pas souvent en photo.

Mon oncle René qui avait été d’une beauté excessive dans sa jeunesse, était resté, dans son âge mûr, d’un naturel sociable, insouciant et joyeux. Il riait volontiers, d’un rire aisé et sonore, qui se déclenchait haut et fort, et diminuait en cascade. Il aimait les fêtes, l’alcool, les objets d’art et le luxe, et ces jeunes hommes qui sont pour le cœur à la fois un luxe, une fête, un alcool violent, et une œuvre d’art. Mon oncle m’aimait, moi qui n’étais qu’une petite fille. De cela, même alors, je ne pouvais avoir aucun doute.

Mes grands-parents adoraient ma sœur aînée, leur première petite-fille, qui se trouvait être d’une beauté incontestable, dont la santé était délicate et l’humeur facilement chagrine. Ma sœur aînée a manifesté en outre dès ses premières années une disposition très nette pour la cuisine, la couture, le soin des poupées, le ménage ainsi que le désir sincère de complaire aux grandes personnes en général et à sa maman en particulier. Ma mère pour sa part, préférait ma sœur cadette, dont la nature sensible et craintive la ravissait. Personne d’autre que mes parents ne pouvait la prendre dans ses bras sans qu’elle se mette à pleurer. Cette sauvagerie faisait la fierté de ma mère, peut être parce qu’elle y voyait une image de sa propre timidité orgueilleuse, ou parce qu’elle y trouvait l’assurance d’être aimée exclusivement ; peut être aussi favorisait-elle ma sœur cadette sans raison objective, sinon parce que celle-ci était la plus jeune, la plus fragile, la dernière, et qu’elle avait besoin d’elle quand déjà, nous ses aînées, nous prenions de l’indépendance. Mon père ne préférait rien ni personne, et alors comme aujourd’hui, se trouvait dans l’incapacité d’appeler l’une d’entre nous sans se tromper de prénom. Sa femme et ses filles formaient un tout indistinct, parmi lequel mon père ne se repérait que vaguement et nulle ne risquait de se sentir par lui avantagée.

7
Un autre souvenir me revient en mémoire. Il est assez difficile à dater et flou. Nous séjournons chez mon oncle, lors de vacances. J’ai peut être alors treize ans. Mes parents, ma sœur aînée et moi, nous rentrons à la villa un soir vers onze heures, après avoir dîné chez des amis. A notre retour, la maison est tout entière plongée dans l’obscurité, et nous gagnons nos chambres respectives, persuadés que mon oncle est sorti de son côté. Dans la nuit, un vacarme me réveille. Je sors de ma chambre en pyjama, et trouve mon père dans le couloir. Des clameurs proviennent de l’étage inférieur ; Une voix d’homme inconnue, rauque et éraillée hurle à intervalles réguliers « Maman ! ». Mes parents, sans paraître s’inquiéter outre mesure de cet inconnu qui appelle sa mère dans la maison de mon oncle, échangent des regards entendus.
« Retourne te coucher » m’enjoint-on. On m’apprend que ma grand-mère s’occupe de mon oncle, et c’est la première fois alors que j’entends dire d’un être humain qu’il est « bourré ».

A partir de là, je regarde d’un autre œil ce qu’on trouve dans le frigo, et notamment les bouteilles en verre transparent, de forme carrée, sur l’étiquette desquelles un petit homme en redingote marche d’un bon pas en soulevant gaiement son chapeau ; dans ces bouteilles vides de leur contenu initial, on sert l’eau, la limonade faite maison, on met tous les liquides à rafraîchir, on fait des conserves de jus de fruit quand les arbres à pamplemousse de mon grand-père croulent sous les fruits jaunes et arrondis. Les bouteilles s’entassent alors à la remise, nombreuses et identiques. Toutes ces bouteilles que la bonne remplit de jus de fruit ont la même forme carrée, la même étiquette, le même bouchon métallique sur lequel on peut lire Johnny Walker. Ces bouteilles prolifèrent de manière d’autant plus surprenante dans la maison de mon oncle que pour ma part, je ne le vois jamais boire autre chose que ce liquide marron dont je bois moi-même, qui pétille, se couvre d’une écume brune quand on le verse, et chatouille le nez d’une manière irrésistible si on l’avale trop rapidement.

8
Nous avons quitté la Tunisie en 1980. Mon oncle René est mort en 1992. Des années, durant, à partir de sa mort, j’ai fait le même rêve. Je marche seule, ou accompagnée de ma grand-mère, le vent bruisse dans les eucalyptus, et nous apporte leur parfum par bouffées, ma grand-mère sourit, avec sa bienveillance habituelle. Je marche sous le soleil, dans l’air tiède, parmi les fleurs du jardin de mon oncle ; je regarde le ciel, la mer au loin d’un bleu intense, la baie paisible entre les collines ocre, les toits blancs et plats des maisons. Je respire l’odeur âcre des eucalyptus, je suis merveilleusement bien. Pourtant progressivement, le rêve s’assombrit, mon cœur se serre, et peu à peu je suis envahie d’une tristesse déchirante à l’idée qu’il me faut désormais partir, quitter tout cela, que je ne reviendrai jamais. Quelque chose d’obscur envahit le jardin, la maison, les couleurs se ternissent, puisque inexorablement, le moment de partir se rapproche, il est là, et cette certitude me cause une douleur contre laquelle je ne puis pas lutter. Je ne pars pas, pourtant, je reste là ; il n’y a pas dans le rêve de moment où je tourne les talons, où je monte dans une voiture, où je dis adieu à ma grand-mère, où je vois la maison s’éloigner. Je reste sur place, terrassée par le sentiment que tout est fini, vaincue par la nécessité et l’impossibilité de m’en aller.

Mon oncle est mort d’une manière qu’on pourrait sans doute qualifier d’heureuse. Il s’est levé un matin, et est descendu à la cuisine prendre son café. Ma grand-mère s’activait déjà, et lui a dit avec sa douceur coutumière qu’il avait bien mauvaise mine, et qu’il n’était peut être pas nécessaire qu’il aille travailler ce jour-là. Mon oncle a répondu qu’il se sentait en effet fatigué, et a décidé de remonter dans sa chambre dormir un peu. Un peu plus tard, le chien Rocky s’est mis à hurler de manière inhabituelle. C’était fini. Mon oncle était mort dans son sommeil.
J’avais vingt-quatre ans, j’étais étudiante, l’année universitaire touchait à sa fin. Je ne suis pas allée en Tunisie pour l’enterrement. D’ailleurs, quand j’ai appris son décès par téléphone, je n’ai éprouvé qu’un chagrin passager et superficiel. Le concours que je préparais occupait l’essentiel de mes pensées, et ce qui me restait de disponibilité était tout entier au service de quelques jeunes hommes chers à mon cœur. Mon père a pris l’avion et est allé, accompagné de ses deux frères, s’occuper des funérailles, de la succession, et de sa mère.

Je n’ai pas su grand-chose des jours qu’ils ont passé là-bas, mais malgré les circonstances et malgré le chagrin de ma grand-mère, qui se traduirait bientôt en une maladie au cours irréversible, malgré ceci donc, je suppose que ce furent de belles journées fraîches mais ensoleillées, que dans le jardin les orangers étaient en fleurs, qu’il y eut des apéritifs servis sur la terrasse, d’excellents dîners préparés par la bonne, des poivrons farcis et du couscous au poisson, des « oreilles de juge » et du mouton grillé.
J’ai seulement ouï dire qu’il y avait eu au cours de ces journées entre mes oncles Replet et Grigou, des tensions qui, selon mon père, ne s’apaiseraient pas de sitôt. Celles-ci auraient résulté d’un hasard fâcheux. Mon père et Replet, de retour inopinément à la villa, auraient surpris mon oncle Grigou dans la chambre donnant sur la mer, la chambre qui avait été celle de René, là où, dissimulé derrière un tableau se trouvait un petit coffre-fort encastré dans le mur. Coffre-fort qui se trouvait ouvert au moment où mon père et Replet étaient entrés. Il s’en serait suivi une scène pénible au cours de laquelle, sommé par Replet de vider ses poches, Grigou aurait refusé obstinément jusqu’au moment où enfonçant lui-même la main dans le veston de son frère, Replet en aurait sorti divers bijoux provenant du coffre-fort. A cette occasion, mon père se trouva dans l’obligation imprévue de séparer ses deux cadets, respectivement âgés alors de quarante-cinq et quarante sept ans, qui se bourraient de coups de poings dans la chambre où leur frère était mort.
Je n’ai rien su d’autre à propos des funérailles. J’ai haussé les épaules en apprenant les disputes de mes oncles Replet et Grigou et je me suis empressée d’oublier tout cela. Après la mort de mon oncle, la maison sur la colline a été mise en vente et ses biens dispersés. Cette année-là, j’ai réussi le concours que je préparais, j’ai commencé à travailler. Mes parents m’ayant donné une certaine somme d’argent, je me suis mis en devoir d’acheter un appartement à Paris, ce qui fut bientôt fait. Les années ont passé.

9
Il me reste encore un épisode de l’histoire de la famille à écrire, et cette tâche me pèse. Aussi ai-je reculé le plus longtemps possible devant cette échéance. Mais m’y voici maintenant, et il n’est plus possible de différer davantage. Je ferai vite.
Environ sept ans après la mort de mon oncle, ma mère, dans un moment de colère à l’égard de mon père, a laissé échapper quelques paroles fielleuses et dans un premier temps incompréhensibles. Selon elle, nous nous étions, ma sœur et moi, « bien fait avoir » par la famille de mon père. Sommée de s’expliquer sur ce qu’elle entendait par là, elle a tergiversé avant d’avouer, penaude, ce que mon père et elle nous avaient jusque là caché. Dans le coffre-fort de la chambre de mon oncle René se trouvait, outre les bijoux convoités par Grigou, un testament. Non pas un document officiel, établi devant notaire, mais ce qu’on appelle un testament olographe, un texte écrit de sa main qui, sans être enregistré officiellement, a néanmoins aux yeux de la loi une valeur pleine et entière. Le testament désignait pour seuls héritiers les six neveux et nièces de mon oncle. Nous héritions de la maison, de ce qu’elle contenait, et mon oncle nous laissait libres d’en disposer à notre convenance. Le testament excluait donc de la succession ses frères et sa sœur, au profit de leurs enfants.

Mon oncle Grigou, n’ayant pas d’héritier, se trouvait donc lésé, et argua de ce fait. Sans doute est-ce en raison de cela, et pour réparer de manière préventive l’injustice qui lui était faite qu’il choisit de se servir subrepticement mais mal à propos, dans les bijoux que contenait le petit coffre-fort. Sans doute la bagarre qui s’ensuivit entre mes deux oncles effraya-t-elle mon père sur les conséquences possibles d’une injustice vis-à-vis de son frère cadet. Sans doute, mon oncle Replet n’était-il pas tellement favorable à ce que les biens de son frère lui passent au-dessus de la tête et aillent favoriser ses enfants. Sans doute ma tante Denise, avec sa nonchalance habituelle a-t-elle donné carte blanche à ses frères pour régler la succession au mieux, c’est-à-dire à leur guise. Toujours est-il que mon père et ses frères, d’un commun accord, déchirèrent le testament de René, et devenu de ce fait ses ayants droits légitimes, ils disposèrent de tout, vendirent la maison et ce qu’elle contenait, se répartirent l’argent qui provenait de la vente. Chacun des neveux et nièces eut le droit de choisir un objet ayant appartenu à mon oncle. Ma sœur choisit la statuette qui orne désormais son salon. Les collections de mon oncle ont été éparpillées, et ses objets d’art bradés à quelques brocanteurs. La maison a été vendue, puis détruite. Des années durant, j’ai hanté en rêve une demeure qui n’existait plus, un jardin disparu, sommée par le rêve de partir, et dans l’impossibilité absolue de le faire.

A la décharge de mon père, je dois ajouter que peu après la vente de la villa sur la colline, il ouvrit pour ma sœur et pour moi un compte bancaire sur lequel il fit verser une certaine somme d’argent. Sans nous dire d’où elle provenait. Cet argent me servit à acquérir un appartement à Paris, où je vis aujourd’hui.

10
Ce Noël 2004, après le départ de mes oncle Replet et Grigou emmenant leurs femmes et ma grand-tante vers d’autres aventures, je suis retournée m’installer à l’ordinateur. Mon père est venu s’asseoir près de moi. Nous avons regardé ensemble les photos prises la veille chez ma soeur. Quand l’image de la statuette est apparue sur l’écran, je me suis sentie obligée de me justifier.
« Je l’ai prise en photo pour pouvoir la regarder quand je serai de retour à Paris », ai-je dit, vaguement coupable.
La réaction de mon père m’a surprise ; ses réactions me surprennent toujours.
Au lieu de bredouiller : « Tu fais ce que tu veux, Yvonne, Nicole, euh… Samantha » mon père a articulé distinctement :
« La statuette ? Tu l’aimes ? »
J’ai haussé les épaules.
« Tu te souviens qu’il en existe une deuxième ? »
J’ai été abasourdie. Non, je ne m’en souvenais pas. Mais à partir du moment où mon père me l’a dit, j’ai revu la table basse du salon de mon oncle, et sur cette table basse, non plus une mais deux statuettes, assises côte à côte, énigmatiques, gémellaires, souriantes et dorées sous l’éclat de la lampe.
« La deuxième est au grenier a poursuivi mon père. Je l’ai prise à la mort de René, mais elle ne plaît pas à ta mère. Tu la veux ? »

11
Dans la pièce où je travaille, sous le halo pâle d’une lampe, j’ai installé le dernier cadeau de mon oncle René. La statuette trône sur mon bureau, à coté de l’ordinateur, mains jointes, yeux ouverts sur l’infini, un sourire inaltérable sur ses lèvres de bois doré, qui incite au pardon, au labeur, à la prière, à la joie, à la persévérance. Assise à ma table, je contemple par la fenêtre ce qui est devenu mon paysage familier : le gris des toits d’ardoise, le bitume parisien luisant et mouillé, la rue en contrebas où se pressent les passants, les fenêtres des immeubles environnants. Dehors, le tonnerre gronde. Il a plu. Il va pleuvoir encore. J’allume l’ordinateur. Il est temps de songer à l’avenir.

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