L’anonymographie et l’oralisation : autour du secret sur l’identité de l’auteur

in Essais

par Jean Nicolas DE SURMONT

 

  • «Voyez-vous, une personne de mon entourage divisait les êtres en trois catégories : ceux qui préfèrent mentir plutôt que de n’avoir rien à cacher, et ceux enfin qui aiment en même temps le mensonge et le secret.»
    Albert Camus

 

Dans le texte d’une conférence donnée à Rabat en 1966 et récemment publié, Joseph Gabel définit anonymographie par le fait de détruire la dialectique sujet-objet en escamotant le sujet (alors que le mensonge la détruit en mystifiant l’objet) . Nous donnerons une extension de sens à ce terme en l’appliquant aux procédés de distanciation entre le texte (considéré comme objet) et l’auteur (le sujet). Nous nous intéresserons aux textes anonymographiques, c’est-à-dire ceux présentant cette distanciation, et aux motivations qui sous-tendent cette pratique. Soulignons d’abord que les procédés de distanciation subjective entre le texte et l’auteur peuvent se manifester à travers deux dimensions tout en gardant le lien qui unit le sujet et l’objet: dans le matériau scripturaire même et dans le cadre d’une sémantisation du contenu textuel. La dimension matérielle du texte est analysée et traité par les graphologues et les graphothérapistes alors que la deuxième intéressent la psychologie, la linguistique, la littérature, la didactique, l’informatique, etc. « bref les gens du texte, épars dans diverses diasporas et divisées en maintes tribus académiques ». Les dimensions matérielles et sémantique du texte se chevauchent car on peut retracer les phases successives d’évolution d’un individu aussi bien dans son champ graphique (l’analyse de la calligraphie mais aussi du gribouillage chez l’enfant entre 1 an et 2 et demi) que dans la structure profonde et superficielle de son texte (le plan linguistique). Si l’auteur choisit de publier sous son nom, il peut se cacher tout en se révélant, tel est l’art d’un écrivain qui préserve le secret de son identité. « Le langage, ne dit ni ne cache », affirmait Héraclite à propos de la parole oraculaire de Delphes. Que dire d’Epicure qui disait « Lathe bios » : « Cache-toi en vivant ». Ces allusions aux pouvoir de dissimulation, d’inadéquation et de mensonge nous oblige à penser le rapport du signe, pris dans son sens général, à la référence. En d’autres termes, quels sont les éléments signifiants du langage, d’une langue ou d’un texte ?
On peut aussi se demander quelles sont les raisons qui portent un auteur ou un groupe d’auteur à préserver leur anonymat, à mentir ou à pratiquer des distanciations subjectives plus ou moins grandes avec l’objet. Faut-il encore être digne du secret (la vérité, comme une pierre philosophale, est gardée secrète) comme dans les sociétés initiatiques ? Ou plutôt, doit-on restreindre l’accès à l’information (par des codes symboliques) ? L’usage du pseudonyme constitue un bel exemple d’économie de l’information. Sans briser complètement la relation sujet-objet, il n’en masque pas moins l’effet premier chez le lecteur.
Ainsi, deux aspects vont être abordé dans ce texte. Le premier pose le constat des éléments qui sémantisent l’identité d’un auteur sur le plan calligraphique et linguistique. Le deuxième donnera quelques exemples puisés dans l’histoire littéraire de faits qui montrent une rupture partielle ou complète de la relation d’identification avec leur œuvre (les mécanismes de distanciation anonymographiques) grâce notamment au pseudonyme et à l’anonymat. Entre l’autographie (texte dans lequel l’auteur écrit à la première personne) et l’autobiographie où le contenu du récit se confond dans la sujet de celui qui l’écrit il y a une différence qui peut aller jusqu’à celle qui sépare la fiction de la réalité.

Graphothérapie et graphologie

Nous avons souligné les deux points de vue qui sous-tendent les éléments de signification d’une chaîne textuelle. En s’inspirant d’Abraham Moles, on pourrait observer deux points de vue qui dénotent le texte : le point de vue sémantique, logique, structuré, énonçable, traduisible, préparant des actions ; le point de vue esthétique, intraduisible, préparant des états. Cette axiologie repose sur les deux types d’informations qui façonnent le message en un dipôle dialectique (Moles). L’analyse des éléments signifiants de la chaîne graphique nous invite à la même conclusion. Si l’on accepte le jumelage esthétique/calligraphie et sémantique/linguistique à partir de la théorie de Moles appliquée à l’information, il ne faut pas oublier en revanche, qu’il s’agit d’interfaces qui dialoguent entre elles révélant les structures identitaires d’un individu (avec ses complexes, ses aspirations, etc.).

Le premier niveau concerne la dimension calligraphique de la production écrite d’un auteur. L’auteur se révèle, on le sait, par sa calligraphie, ce qui a donné lieu à la graphologie, science déjà connue des Chinois tel Kuo Jo Hsu mais principalement répandue, du moins en Occident, par l’abbé Jean-Hippolyte Michon dans les deux ouvrages qu’il publie en 1869: les Mystères de l’écriture et la Méthode pratique. La graphologie postule que c’est la taille, la forme, l’inclinaison de l’écriture, des lettres et des lignes, les espaces entre ceux-ci, les marges sans oublier le trait d’une écriture (anguleux, acéré, confus, discordant, etc. ) qui expriment la personnalité. Selon l’état du scripteur, selon la personne à qui il s’adresse, selon le contenu que véhicule le texte, elle revêt des aspects différents. Les techniques de falsification sont proportionnelles aux techniques d’identification par exemple la datation au carbone 14. Ainsi les criminels se protègent des corps policier et des juristes en camouflant les preuves de leur identité. Il signeront d’un pseudonyme, ometteront les suffixes régionaux de leur numéro de téléphone, etc.

La graphothérapie, qui connaît un essor plus récent France par les recherches de Raymond Trillat (Expérience de graphothérapie psychopédagogie (1957)), Robert Olivaux (Pédagogie de l’écriture et graphothérapie (1991)) et Dominique Vaudoiset (la Chair de l’écriture (1999)), s’intéresse à la ré-éducation du champ graphique. Elle associe les termes écrire et ignorer : « soigner son écriture et écrire pour se soigner », devenant un yoga de l’écriture car elle procède d’une ré-éducation musculaire, biologique, respiratoire.» La graphothérapie vient d’une certaine manière rompre l’habitude du seul recours au travail de décodage de la séquence syntagmatique dans les efforts déployés par le thérapeute pour traiter les pathologies. Si l’écriture sert ici d’instrument thérapeutique, sa production pathologiquement abondante correspond à ce que l’on a coutume de nommer la graphorrhée. La graphomanie se manifeste parfois chez les délirants chroniques paranoïaques (écrits de revendication de détresse contre les persécutions) ou paraphrènes (écrits témoignant alors de vastes construction imaginaires ou fantastiques, souvent altérées dans leur structure).

Anonymograpbie, mensonge et fiction.

Si la calligraphe permet de révéler le sujet (sauf si celui-ci par la production d’une fausse signature par exemple se fait un faussaire littéraire) c’est dans la mesure où le sujet et l’objet se confondent un minimum comme dans une espèce de simultanéité à propos duquel Einstein s’est penché en s’inspirant du concept de « temps absolu » chez Newton. Le sujet écrivant entretient des rapports plus ou moins distanciés avec l’instance sémantique du texte. Il peut écrire sans parler de soi (hétérographie), choisir ou faire acte inconsciemment de ne révéler qu’un partie de lui-même (homographie partielle) voire chercher à se confondre son identité dans le résultat de sa production écrite (autographe (instance graphique) ou autobiographie (instance sémantique)) enfin user d’un pseudonyme.

Mais le sujet est souvent se fond souvent dans l’énonciateur collectif, là où personne n’endosse le contenu du discours. Ainsi affirme Roland Barthes : « Chez beaucoup de romanciers modernes, l’histoire de l’homme se confond avec le trajet de la conjugaison: parti d’un « je » qui est encore la forme la plus fidèle de l’anonymat, l’homme-auteur conquiert peu à peu le droit à la troisième personne, au fur et à mesure que l’existence devient destin, et le soliloque Roman. »

Quand le sujet parle de lui-même, ou, du moins, lorsqu’il croit parler de lui-même, il entretient forcément une relation avec des éléments constitutifs de son identité. Ainsi, tout acte d’écriture nous révèle forcément à nous mêmes et aux autres. Mais le choix de garder sa production écrite anonyme voire de camoufler l’identité réelle de l’auteur des idées exprimées dans la production écrite relève de la pratique anonymographique et rend inefficace le travail sémiotique appliqué sur le message, bien que le point de vue esthétique puisse agir dans ce dipôle dialectique en restaurant l’identité de l’auteur à partir d’indices fournis par l’étude de la stylistique. Quelles sont les relations qu’entretiennent le sujet et l’objet et quelles sont les motivations qui entraînent un auteur à camoufler son identité ? On en vient ici à poursuivre cette réflexion sur les dimensions sémiotiques de la langue en tenant compte de ses aspects pragmatiques, syntaxiques, sémantiques et phonétique. En amont de la dimension sémantique se dévoile, selon Johannes Heinrichs « the original relationship of the speaker to non-linguistic reality. »

Pseudonyme et anonymat

Le niveau de surface de l’identité relève du patronyme. Deux technique de camouflage de l’identité sont généralement reconnus : l’anonymat ou le pseudonymat. Il sont souvent annoncés par un marqueur plous ou moins spécifiques : alias, baptisé patronyme, pseudonyme, sobriquet, surnom qui ne s’excluent pas l’un l’autre et qui s’étendent aux emplois figurés. L’usage de l’anonymat fonctionne très différemment de l’usage du pseudonyme. On peut envisager l’établissement des ruptures d’identification entre un nom propre et un individu (pseudonyme) et une rupture d’identification entre sujet et l’objet (anonymat) sous plusieurs plans. Contentons nous de n’évoquer que le champ littéraire qui fournit à lui seul de nombreux exemples. L’anonymat est fréquent dans la littérature électronique et au Moyen-Âge. Quant à l’usage du pseudonyme, c’est le recours qu’utilisent de nombreux auteurs afin de rompre la relation sujet-objet.

L’économie de l’information s’effectue en une dialectique entre l’exhibition volontaire et la volonté de garder un secret. Stendhal de son vrai nom Henri Beyle en utilisa plus de 230. Sidonie Gabrielle Colette choisit son nom de famille comme pseudonyme définitif en 1924 après avoir publié sous le pseudonyme de Willy, puis de Colette Willy, enfin de Colette. Anthonin Artaud signa parfois « le révélé ».

Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini. Gérard Petit signe sous le pseudonyme de Gilmard produit de la contraction des noms de Gilson et Maritain dans son essai La Vraie France (1941) consacré aux écrivains catholiques de l’entre-deux-guerres.

L’usage du pseudonyme ou l’anonymat convoque deux niveaux de décodage dans le pacte de lecture que signe implicitement l’auteur avec son lecteur. Les indices identitaires choisis sont divergents. Les auteurs pratiquent parfois plusieurs pseudonymes. En outre la ressemblance morphologique avec le patronyme réel est parfois frappante; c’est le cas d’Albert Cohen dont le vrai nom est Albert Coen. Peut-on encore parler dans ce cas d’un pseudonyme ? Mais la ressemblance avec le patronyme d’origine n’est pas toujours marquante et relève plus souvent du lieu d’origine d’une personne. Ainsi le père Dumas explique par un glose métalinguistique la justification sémantique à l’origine du sobriquet de La Carconte : « ce sobriquet venait de ce que Madeleine Radelle était née dans le village de Carconte, situé entre Sablon et Lambesc. (La citation continue par un long métalangage) : Or, suivant une habitude du pays, qui veut que l’on désigne presque toujours les gens par un surnom au lieu de les désigner par un nom, son mari avait substitué cette appellation à celle de Madeleine, trop douce et trop euphorique peut-être pour son rude langage. » En revanche la pratique de l’anonymat laisse le lecteur complètement dépourvu des indices réguliers qui permettent l’identification à un individu. Le travail d’interprétant du lecteur n’en est pas pour autant réduit, d’autant plus si celui-ci, détenteur du pouvoir symbolique (l’usage institutionnel de l’anonymat) se trouve impliqué dans le désir de recouvrer le lien identitaire.

Distinction entre mensonge, fiction, et anonymographie.

Les deux premières instances, le mensonge et la fiction sont à considérer comme des activités de langage qui prennent généralement la forme de l’assertion ou de l’affirmation, sans pour autant être d’authentiques affirmations ou assertions. Dans les deux cas, la condition de sincérité (le locuteur croit à la vérité de ce qu’il asserte ou affirme) est violée. Celui qui ment ou celui qui s’adonne au récit de fiction ne croient pas à la vérité de ce qu’il affirme (même si un menteur ne dévoile jamais son mensonge….). Fiction et mensonge diffèrent pourtant profondément. Le mensonge nous interdit de définir tout fait de langage comme un moyen d’exprimer ce que l’on pense (Eric Buyssens). Il serait fastidieux d’énumérer la liste des stratégies mensongères.

Soulignons cependant l’exemple des erreurs de David Abraham dans sa monographie sur la République de Weimar : « Abraham avait délibérément donné une fausse date, une fausse attribution et une fausse traduction à certains textes d’archives dans le but de prêter aux nazis et aux hommes d’affaires des liens beaucoup plus étroits qu’ils ne le furent en réalité. » Mais si la critique a refusé de replacer dans leur contexte ses erreurs et n’a vu en lui qu’un faussaire. On peut admettre qu’il aurait pu s’agir d’un étudiant mal formé, connaissant mal la langue allemande.

Mais contrairement au menteur, le narrateur fictionnel n’a pas l’intention de tromper son interlocuteur fictionnel car il est investi par l’auteur de ce rôle et le lecteur donne sens à ce rôle dans le pacte qu’il accepte d’emblée. La frontière fictionnelle peut même disparaître quand c’est le lecteur qui construit lui-même le récit et l’histoire (les « histoires dont vous êtes le héros »). L’intention du narrateur fictionnel n’est pas de persuader l’allocutaire de la véracité de ses propos. Les intentions qui animent le mensonge et la fiction sont donc différentes. En définitive, c’est aussi sur le plan de la réception du texte littéraire que se produit cette distinction, dans le pacte de lecture. C’est dans l’accord implicite que l’auteur fait avec son lecteur idéal que se vérifie l’efficacité d’une manipulation du réel.

La rupture d’identité entre l’objet et le sujet

La tradition chrétienne de l’incarnation révélée pose le problème de la garantie d’une écriture, de la trace d’un auteur. La présence garantit l’authenticité d’une œuvre comme des stigmates manuscrits. Dès lors que disparaît l’auteur, il ne reste que l’objet, un objet pour ainsi dire désincarnée. Plusieurs procédés sont à l’origine des processus de rupture de l’objet et du sujet (l’auteur). A l’ère de l’électronique, la reproductibilité réitère des objets laissant penser à un réactualisation postmoderne des modes de diffusion de la tradition orale. L’histoire de la culture fournit un nombre important d’exemples d’œuvres multiples. Le parcours qui suit une œuvre peut procéder d’une anonymisation (perte de l’identification à un auteur unique) ou, au contraire, d’une littérarisation (l’œuvre multiple s’incarne en une seule personne ou un collectif). Ainsi le texte chansonnier procède d’un phénomène d’anonymisation ou au contraire de création d’identité. En effet, des textes au départ purement anonymes parviennent à être identifié au répertoire d’un éditeur ou encore à celui d’un interprète. L’identité du texte est ainsi réapproprié parfois par un interprète. C’est pour ainsi dire un phénomène de communication institutionnalisée qui l’on peut définir comme un acte par lequel une institution communique avec d’autres institutions : le système d’enseignement, l’administration publique, les institutions sociales, etc. On remarque aussi des chansons littéraires, c’est-à-dire dont l’auteur et/ou le compositeur sont connus, devenir par une socialisation totale un texte anonyme. C’est là un exemple d’anonymisation. Si le champ générique chansonniers foisonne d’exemples, d’une manière générale, celui des textes fragmentaires en comportent tout autant. La parémiologie française a par exemple récupéré les vers de poésie de François Villon pour en faire un adage souvent attesté dans les dictionnaires de langue. Tant ayme on chien qu’on le nourris, Tant court chanson qu’elle est aprise ; Tant gard’on.fruit qu’il se pourri! (ca. 1456-1463), dans la troisième strophe (v. 18, 19) de « Ballade des proverbes ». Ce vers proverbial a parfois été consigné comme anonyme montrant le phénomène inverse du passage de l’oral vers l’écrit, c’est-à-dire un processus d’anonymisation. Il est consigné dans les Thresor de sentences dorées, et argentées. Proverbes et dictions (1617) de Gabriel Meurier. IL s’agit là, mentionne Laurence Rosier d’une acheminenement vers le discours direct libre : « ce discours anonyme doit être senti comme réénonçable sans obligation de mentionner son origine énonciative, soit parce qu’il a pris la forme d’un slogan, d’un « bon mot », aisément identifiable, soit qu’on ignore qu’il puisse être réancré énonciativement de façon précisé, soit enfin parce que rien ne distingue cette énonciation d’une autre, si ce n’est son caractère d’expérience universelle. C’est la force de l’idéologie que ces discours allant de soi, sans ancrage énonciatif relativisant leur portée. »
L’anonymat peut se situer aussi dans le volet performance. Les affiches du TNM (Théâtre National de Montréal) ne signalaient ainsi à un moment aucun nom d’acteur ni de metteur en scène. Cette pratique confirme la primauté de l’identification du répertoire au détriment des instances spectaculaires de l’œuvre c’est-à-dire les interprètes et le metteur en scène. Il en va tout autant de l’interprète de chansons. C’est surtout l’avènement de la société industrielle et de la chanson de consommation (U. Eco) qui vont permettre à l’interprète de se faire reconnaître au même titre que le répertoire qu’il chante laissant l’identité des paroliers et compositeurs parfois inconnu. Mis à part Luc Plamondon, ou quelques interprètes convertis en paroliers de service pour d’autres interprètes, l’identité d’un parolier, bien que connu par la signature de l’œuvre n’a pas un rôle médiatisé.

La rupture d’identité ou tout au moins d’identification, peut s’expliquer dans les cas d’usurpation d’identité, ce que relève de la criminalité intellectuelle. Ainsi, il semblerait que plusieurs textes écrit par Mikhaïl Mikaïlovitch Bakhtine furent signés et revendiqués par ses amis ce qui pose le problème de l’établissement du corpus de ses écrits. Robert F. Barsky affirme à ce sujet :
Le texte que l’on s’accorde aujourd’hui à attribuer à Bakhtine ont été signés par plusieurs personnes, dont Valentin Volochinov, un musicologue né en 1895 et mort de la tuberculose en 1936, Pavel Medvedev, journaliste et organisateur d’événements littéraires né en 1891, arrêté en 1938 et exécuté quelques années plus tard, et Ivan I Kanaev, biologiste et historien des sciences. On retrouve également, dans le premier « cercle » bakhtien, Lev Pumpianski, qui deviendra professeur à la Faculté de philologie de l’Université de Leningrad, M. V. Judina, l’un des plus illustres pianistes de concert russes, I. I. Sollertinski, qui sera plus tard directeur artistique de l’Orchestre philarmonique de Leningrad, B. M. Zubakin, un archéologue excentrique, et le philosophe Matjev Isaic Kagan.

Poésie

L’étude du corpus récent de la poésie tend à faire croire à Jacques Brault que toute « poésie tend à devenir anonyme », et pire encore, « la seule chose évidente, c ‘est que la poésie m’apparaît rigoureusement inutilisable ». Cependant, je crois, affirme Robert Giroux «  au contraire que la poésie n’est compréhensible que parce qu’elle peut servir et que c’est précisément l’usage social qu’on en fait qui tend à la rendre anonyme  Tout se passe comme si l’usage éloignait les textes de leur producteurs (à ne pas confondre avec leur propriétaires) et les classaient sous la bannière d’une série textuelle qui, elle, leur imposait ses catégories et ses valeurs ».

Histoire dictionnairique

L’histoire de la dictionnairique, pour emprunter ce terme forgé par Charles Nodier et popularisé par le lexicographe Bernard Quemada, recèle aussi des exemples d’anonymisation sinon de phénomènes identitaires particulier. Ainsi les dictionnaires deviennent à la fois éponymes et anonymes « dès lors qu’ils bénéficient de spectateurs sur plusieurs générations. » On eut observer un second degré qui consisté à utiliser le nom propre comme un nom de la langue en le faisant précéder de l’article défini : le Gaffiot, le Littré)ou un indéfini (un Larousse, un Robert).

L’exemple le plus éloquent est celui de l’ Académie française dont le premier dictionnaire remonte à 1687 (l’édition inachevée que possède la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris). L’Académie est connue pour sa décision de ne pas recourir à la citation ; les exemples forgés étant préférés parce qu’il semblait, précisait le secrétaire perpétuel Chapelain, inconvenant pour une compagnie de ce citer elle-même. Les garants de la norme et représentant du royaume de France, réunissant les écrivains les plus célèbres à une époque où le français atteint son point de perfection, prétendent forcément incarner le bon usage défini par Vaugelas et Richelet. «  Notons d’abord que le dictionnaire lui-même se fait valoir par son anonymat : il donne dans son titre son nom d’ auteur et sa justification par le nom du destinataire. » La pratique de la citation de l’Académie a souvent été relevé avec mépris ou curiosité. Le débat entourant la nécessité de la place de la référence littéraire se double d’une interrogation sur la nécessité de signer ou pas les citations qui serviraient d’exemples. « Ne pas donner de signature revient à convoquer les bons auteurs, non comme garants individuels valorisés, mais comme manifestation de l’attesté par rapport à l’exemple construit. Quelques citations non signées font ainsi leur entrée dans le DA. » L’omission de la mention de l’identité de l’auteur lors du prélèvement et de la transplantation (c’est le propre de l’acte de citation) consiste à dissimuler la relation de renvoi de l’accueil vers la source. Ainsi Marie Eva de Villers affirme à propos des pratiques de citation du dictionnaire à l’entré usage de l’édition de 1694 : « Cette définition est très succincte et reprend simplement les mots de Vaugelas sans citer le nom du grammairien, contrairement à Furetière. Il s’agit là d’une pratique constante de l’Académie depuis sa création jusqu’à nos jours : elle s’inspirera fréquemment d’autres lexicographes et d’auteurs, mais sans jamais le reconnaître nommément parce que, explique-t-elle, elle réunit en son sein les plus grands écrivains de l’époque » . Chez Féraud, il arrive parfois qu’un auteur soit nommé indirectement, par exemple par le titre d’un ouvrage dont il est l’auteur. C’est le cas de Féraud aux entrée approprier et reconaissance de son Dictionnaire critique (1787). Il en va autrement de la cryptocitation, c’est-à-dire, dans la terminologie du Petit Robert 1 d’un exemple forgé artificiellement. La cryptocitation fait disparaître l’identité de l’énonciateur métalinguistique tout en valorisant la production d’un contexte non attesté dans les corpus linguistiques. Le corpus linguistique servant normalement à la construction de la signification lexicale et servant de base à la sélection des exemples signés est ainsi démit de ses fonctions métalinguistiques au détriment d’un corpus métalinguistiquement construit par le lexicographe. De la même façon, comme le faisait remarquer Eco lors des séminaires sur l’aphorisme à la Scuola superiore de Studi Hmanistiche de l’Universita Alma Mater de Bologna, il existe des aphorismes par création et des aphorisme par extraction [d’un corpus].Parfois on peut assister, comme dans le passage du Grand Robert au Petit Robert à une délittérarisation, processus qui consiste à « délier les fragments de leur rapport à la citation en les reproduisant comme exemples non signés » et en convertissant un certain nombre de citations en syntagmes forgés.

Le XVIIIe siècle, siècle d’or des dictionnaires, nous fait connaître le Dictionnaire critique de la langue française ( 1787) de Féraud qui figure au nombre des dictionnaires dont les pratiques d’inscription des références bibliographiques et donc d’identification des auteurs sont imprécises. Celui-ci « paraît utiliser de manière assez extensive et plus librement qu’il n’est d’usage, ou attribuées à un ‘auteur moderne’ qui n’est pas autrement nommé; ou encore la référence est réduite à un titre de périodique ».
Auteur des articles.

Les productions lexicographiques font parfois l’omission de l’identité de l’auteur de l’article, en particulier les dictionnaire généraux. Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, les articles sont souvent restés anonymes où la paternité des textes a été critiqué. Roger Poirier explique les raisons qui font garder l’anonymat au Lorrain Jean-François de Saint-Lambert dans des articles pourtant signés de manière générale:

  • Ses articles sont tous anonymes sans doute parce qu’au moment de leur rédaction il était toujours à la solde de Stanislas d’esprit ouvert certes, mais qui n’aurait peut-être pas apprécié qu’un de ses officiers contribue à une oeuvre qui, quoique prestigieuse, n’en était pas moins controversé et se fera retirer le “Privilège du Roi” Anonymat souligné dans l’introduction du septième volume où Diderot donne la liste des contributeurs et à la fin note “Cinq personnes qui ne veulent pas être connues nous ont donné, la première…, et la cinquième les mots Fantaisie, Fragilité (morale), Frivolité et Génie (littérature)”.

L’auteur collectif versus l’auteur individuel du dictionnaire

Si les dictionnaires et encyclopédies regorgent d’exemples de citations non signées, ils vont aussi progressivement délaisser l’identification de l’auteur unique, voire des auteurs multiples au profit du nom de l’éditeur qui devient garant de la qualité du produit. Notons que la dictionnairique de grande envergure, notamment celle des Larousse (Petit Larousse illustré), semble pratiquer l’anonymat progressif d’un signataire totaldepuis la disparition de Claude Augé. Il semble que la tradition des Robert (Petit Robert1), sans continuer d’être identifié à Paul Robert, poursuit l’établissement d’une tradition d’identité entre un ou plusieurs auteurs hiérarchiquement distribué selon la taille des caractères de la page couverture. Alain Rey et Josette Rey-Debove jouent un rôle de prestige qui rehausse la valeur symbolique de Petit Robert.

Mais en général, la production lexicographique de langue générale française a cessé d’être identifié à un groupe réduit de personnes, sinon à seul individu. Si commercialement on utilise l’identité d’un auteur comme méthode de mise en marché, il faut bien savoir que les dictionnaires d’envergure sont très rarement le résultat du travail d’une seule personne. N’est-ce pas logique dans l’esprit de la tradition de Pierre Larousse, pédagogue et partisan d’un encyclopédisme de bon aloi à l’origine de la devise « Je sème à tous vent », que la production dictionnairique s’anonymise progressivement. N’est-ce pas aussi signaler la modification des modi operandi de l’activité de récolte et de traitement des données lexicographiques.

Il en va bien sûr autrement de la production de dictionnaires thématiques divers, notamment dans la collection Quadrige des Presses Universitaires de France et la collection Les Référents des Larousse, celle des Usuels de chez Robert tous signés par des auteurs individuels ou des auteurs de nombre réduits dont l’autorité dans les matières décrites fait nul doute dans la communauté intellectuelle à laquelle est destinée le dictionnaire. Mentionnons que les dictionnaires linguistiques spécialisés (comme les dictionnaires d’argot, d’expressions) bénéficient moins d’une célébrité antérieure dans le domaine décrit. C’est la maison d’édition qui se porte garante de la qualité de l’ouvrage. Au contraire, les auteurs des dictionnaires thématiques, notamment ceux de la collection Quadrige (notons le Dictionnaire critique de la sociologie de Raymond Boudon et François Bourricaud par exemple) ont cette avantage de bénéficier d’une reconnaissance antérieure dans leur domaine de prédilection. Certains auteurs comme Alain Rey, à la fois théoricien de la langue et lexicographe, Claude Duneton, à la fois comédien, auteur d’essais sur la chanson, de dictionnaires d’expressions, profitent à leur façon d’une renommée soit par leur lexicographique antérieure ou parallèle, soit par le prestige obtenu dans un champ disciplinaire différent.

Les dictionnaires de langue antérieures aux publications Larousse (1856) auront donc eu l’avantage de révéler le travail individuel et y installer parfois une tradition immuable, c’est le cas du Littré qui figure comme un « tombeau lexicographique », dont le nom se confond avec l’auteur (prénommé Emile). Si la maison d’édition Larousse a encouragé la perte d’identité des auteurs de dictionnaires, elle a néanmoins contribué, comme les encyclopédistes du XIXe siècle, a amorcer l’identification des signataires d’articles encyclopédiques.

La persistance d’une société d’oralité mixte, c’est-à-dire dans laquelle coexiste l’oralité et l’écriture est à l’origine des cas douteux dont parle le médiéviste Zumthor. Quant à la pratique dictionnairique qui laisse la citation non signée, les références abrégées voire nulles c’est souvent par souci d’économie d’espace typographique qu’il en est ainsi. Le processus d’anonymisation consiste donc en le fait d’une perte d’identification entre le sujet à l’origine nommé et l’objet par suite d’une négligence des données périgraphiques au sens d’Alain Viala. On pourrait ainsi distinguer trois procédés de rupture de l’identification de l’auteur au niveau de la surface de l’identité:

  • -l’anonymisation qui caractérise le fait, pour une pièce, une oeuvre, de perdre complètement ou partiellement l’identité de son auteur par distanciation anonymographique;
    -l’oralisation qui dès le départ n’ affiche pas la présence de déictique de l’énonciateur. C’est le cas de la chanson de tradition orale et des genres de la tradition orale en général.
    -le pseudonyme : c’est l’usage d’un autre nom, parfois un anagramme (chez Rabelais par exemple) au lieu du nom réel de l’auteur.
    – l’anonymat : rupture de la dialectique sujet/objet.

Histoire littéraire

L’histoire ‘littéraire’ médiévale et ce jusqu’au XIe siècle est aussi riche en exemples de texte non-signés. Paul Zumthor explique en quoi la signature d’un nom à cette époque n’est pas un indice suffisant pour définir de manière précise l’ auteur d’un texte:
Lors même qu’un nom, par “signature ” ou par la tradition des copistes, y est attaché, il s’agit le plus souvent de prénoms si fréquents dans l’onomastique, Pierre, Raoul, Guillaume, que l’on ne peut en tirer grand chose. Les sobriquets sont parfois un peu moins impénétrables, en fût-ce que par leur connotation sociale: ainsi, celui du troubadour Cercamon. Quand un toponyme complète le nom, il peut s’interpréter comme une indication d’origine (Marie de France), d’habitat (Chrétien de Troyes) ou dépendance féodale (Bernard de Ventadom : les cas douteux abondent. Encore arrive t-il qu’on distingue mal entre auteur, récitant et copiste, comme dans le cas de Turold qui signa le manuscrit d’Oxford de la Chanson de Roland.

Le sujet (en l’occurrence l’interprète) s’efface normalement au profit de la circulation de l’objet. L’anonymisation littéraire procède du fait que l’identité d’un médiateur à qui l’on reconnaît à l’origine la paternité d’une œuvre (que ce soit le chanteur, le parolier, le poète, le romancier, etc.) s’efface progressivement même si les marques précises dans l’énonciation (le support imprimé) sont suffisantes pour affirmer de l’identité de l’énonciateur à une époque donnée. Les phénomènes d’anonymisation ou d’oralité primaire ne sont pas tous dus à un contexte culturelle de circulation des œuvres comme c’est le cas des exemples mentionnés pour le Moyen-Âge. Le statut précaire de la femme encourage aussi l’usage de pseudonymes par l’altération de l’identité sexuelle. C’est le cas de Marie Bobillier, auteure du Dictionnaire pratique et historique de la musique (Paris, Librairie Armand Colin, 1926, 487 p. [laissé inachevé et complété par A. Gastoué]) qui emprunte le pseudonyme de Michel Brenet. Ce changement d’identité sexuelle (comme chez Sand et fréquent dans la production romanesque anglaise du XVIIIe siècle) sûrement de nature idéologique possède des contraintes syntaxiques d’une rare fréquence. On ne peut employer le pronom féminin si c’est le pseudonyme masculin que l’on utilise préalablement dans la séquence énonciatrice. Marie-Thérèse Lefebvre souligne que plusieurs compositrices canadiennes-française publiant dans les péridiques de musique au début du siècle se dissimulent derrière un pseudonyme ou des initiales « Nous ne disposons souvent que de la consonance francophone ou des paroles françaises (alors que l’auteure porte un nom anglais), pour supposer qu’elles sont canadiennes-françaises.»

Le changement de genre constitue un procédé d’effacement de l’identité sexuelle du sujet qui répond à des prérogatives différentes que celles qui marquent l’usage de la troisième personne comme on le note chez Richelieu qui emploie la première personne avant son entrée au Conseil (1624), la troisième ensuite, La Rochefoucauld qui pratique le même changement à l’occasion de la Fronde dont il veut se donner pour un des grands acteurs.

Que dire aussi de l’historien Henri-Irénée Marrou qui use du pseudonyme Henri Davenson pour publier le Livre des chansons en 1944 aux Cahier du Rhône. Claude Duneton en explique les motifs : « On conçoit qu’une pareille obligation ait longtemps rebuté les chercheurs qui jugeaient l’ exercice indigne d’un universitaire. Indignité qu’illustre à merveille le cas de Davenson, qui a sujet chansonnier l’un des tout premiers. Le livre de Davenson sur la chanson populaire, publié en 1943, est à la fois célèbre et de toute première nécessité. Or ce nom est un pseudonyme: son auteur s’appelle en réalité Henri Marrou. Jeune historien dans les années 1940, Marrou dut dissimuler sa véritable identité, par crainte de rétorsion de leur part. N’ayant pas soutenu sa thèse d’Etat, il jugea prudent de se faire appeler Davenson, afin de ne pas avouer une activité alors considéré comme futile, et indésirable chez un professeur!»

Le cas de Marrou n’est certes pas unique. Dans une monographie sur l’underground récemment publiée chez Denoël/ Actuel, l’auteur, Jean-François Bizot, lui-même rédacteur de la revue Actuel trouvait « ridicule d’afficher sa signature quand on se contentait de refléter la parole ou la vérité de la rue. » Bizot avait ainsi choisi entre autres pseudonyme B. K. Conseault.

C’est parfois l’identité physique de l’auteur qui cherche à être caché ce qui revient au même que l’usage d’un pseudonyme. Le cas de Réjean Ducharme, surnommé le « vitrioleur », selon l’expression de Maurice Nadeau, déclenche un tumulte à Paris, dans un roman adressé publiée chez Gallimard en 1966, l’Avalée des avalées. L’auteur refuse d’être montré en public afin qu’aucun lien ne soit fait entre son roman et lui. N’est-ce ce pas pousser à son extrême la pratique de toute critique littéraire contemporaine qui se respecte voulant qu’aucune fusion soit faite entre l’auteur et le narrateur, que le détour par la biographie de l’auteur nous est interdit dans l’analyse strictement diégétique du récit. Malgré ces recommandations, il n’en demeure pas moins, que l’on cherche souvent à percer la vie d’un auteur et rompre ainsi la clôture séparant la sphère de la vie privée de celle de la vie publique. Publier la photo d’un auteur c’est déjà en quelque sorte rompre la vie privée d’un auteur. La décision de Ducharme n’est qu’une manière parmi tant d’autres de s’éclipser du rôle impliqué dans le personnage social de l’écrivain. Les instances de régulation (législation du livre et censure) constituant des données institutionnelles, elles fonctionnent en dehors de l’écrivain, mais les instances de consécration (académies, salons, mécénat et même presse et prix littéraires), témoignent d’une affinité avec la médiatisation de l’écrivain. Ici, la compétence technique constitue le fondement de la compétence statutaire contrairement aux marché des normes officielles qui commande à la compétence statutaire l’acquisition d’une compétence linguistique. Le sociologue Pierre Bourdieu a bien expliqué le fait que le gain de capital symbolique exige et implique le contrôle plus forcée des conduites sociales ce qui peut certes plaire à certains auteurs qui ont fait leur gloire sur l’importance symbolique accordé à leur apparence physique mais non à d’autres pour qui la conduite ritualisée profane, en d’autres termes la conduite sociale automatisée, n’est guère que le reliquat des sociétés aristocratiques.

Le XIXe siècle connaît des revirements dans la prééminence de l’anonymat et du pseudonymat. Au Canada, des pratiques récurrentes sont observables qu’il s’agisse de publier des feuilletons dans des quotidiens à grand tirage sans en nommer les auteurs ou d’user d’un pseudonyme. L’idéalisation des pratiques littéraires alignées sur la variété française encourage l’imitation sinon la contrefaçon d’œuvres françaises. Si cette technique est alimentée par des pratiques censurés, il en va autrement de la publication de pièces de poésies qui farcissent les romans ou ces mêmes pièces qui se retrouvent publiées dans les journaux sans mention d’auteur. C’est en fait par le passage de l’oralité à l’écrit que nous pouvons comprendre celui des processus d’anonymographie. La rupture de lien entre le sujet et un objet fut, au Moyen-Âge, le résultat d’un fait de culture: l’oralité primaire. L’oralité conduisait à l’établissement de modi operandi favorisant la non-idenfication d’un auteur.

La pratique de l’anonymat dans le XIXe siècle canadien répond à des exigences autres que celles du Moyen-Âge. De même aujourd’hui, la fabrication d’un pseudonyme n’est plus un phénomène spontané lié à une conjoncture culturelle. Elle est le fait de s’abstraire de manière consciente de l’imprimé (d’où l’absence) en refusant d’endosser la stabilité subjective (la présence) qu’oblige l’inscription d’un nom d’auteur (la révélation). Non seulement l’objet ne subit plus guère les aléas d’un récit transmis par la voix comme au Moyen-Âge, mais le destinataire n’a en revanche pas plus de chances de détecter l’identité de l’auteur. La censure ne procède pas de la même neutralité dans la mesure où des traces stylistiques peuvent suffire à identifier les caractéristiques d’un idéologue. Si les procédures varient dans le temps, l’émergence de contraintes liés à la fragmentation sociale (sexisme, carriérisme, etc.) collaborent d’un désir de rester incognito…de garder le secret de son identité. En définitive pourrions nous postuler, comme Michel Contat, qu’il n’y a jamais de rupture absolue :

  • S’il ne restait qu’un seul exemplaire d’un livre, son texte n’en garderait pas moins l’expérience potentiellement universelle d’un produit de la culture. Son “auteur” (adoptons des guillemets par provision) pourrait être anonyme, pseudonyme, oublié, effacé derrière son texte comme M. Isodore Ducasse derrière Les Chants de Maldoror, peu importe, l’écrit garderait le même statut ontologique : des signes renvoyant à un sens déchiffrable a part une communauté de lecteurs.

Si les aspects extralinguistiques de l’identification entre le sujet et l’objet ont conduit notre réflexion à partir d’exemples littéraires variés, il serait intéressant de poursuivre cette recherche pour l’appliquer aux investigations récentes menées en linguistique notamment par Marie-Noëlle Gary-Prieur et Jean-Louis Vaxeloure, sur la perception grammaticale de l’usage traitement du nom propre, traditionnellement envisagé, sous l’influence de la logique, en dehors de la sémantique lexicale. Gary-Prieur affirme « Si on admet que la conception de l’individu est aussi construite par le langage, et notamment par le fonctionnement des noms propres dans les langues, on ne peut se désintéresser de la question suivante : quelle(s) conception (s) de l’individu révèlent les constructions du nom propre dans une langue naturelle ? » La remise en question du postulat grammatical traditionnel qui ne considérait le nom propre que de manière extra-linguistique à la manière de la sémantique référentielle favoriserait un traitement lexicologique du nom propre. Cela nous conduit à s’interroger plus généralement sur la problématique de l’individu dans le lexique.

Maintenant accepté le fonctionnement du nom propre comme un nom commun, le jeu de la devinette sur l’identité des auteurs sera t-il tout autant efficace? Il est peut-être pour l’instant prématuré de combiner l’anonymographie et l’observation des énoncés. Une réflexion méthodologique devra être envisagé. Une relation entre les cas que nous enseignent l’histoire littéraire et le traitement analytique de leur mise en discours permettra de combler un fossé dans cette recherche à venir sur les ruptures de relation entre un individu unique et son nom propre.

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