Revue Littéraire et Culturelle Internationale

L’homme de Pierre, par Raphael.Baroni

in Nouvelles

Mercredi 21 décembre 2006,

Chère Elisabeth,

Tu te demandes peut-être où ton vieux frère peut se trouver en ce moment. Les fêtes approchent et c’est le temps où l’on pense à ces choses-là. Les marchands de cadeaux réactivent notre inquiétude familiale pour faire tourner leurs affaires. Des souvenirs reviennent à la surface, ils affleurent enfin dans nos vies saturées de choses éphémères dont l’urgence quotidienne masque ordinairement ces liens obscurs qui nous attachent à nos proches. Peut-être as-tu essayé de me joindre, histoire d’organiser le repas traditionnel avec notre mère et Gabriel. Mais je suis injoignable, et ce n’est pas seulement parce que je suis loin de tout moyen de communication et de toute civilisation : j’ai l’impression d’être loin du monde, perdu sur une planète interdite, abandonné sur un caillou désert à l’autre bout de l’univers. Bien sûr, ce lieu possède encore un nom que je ne te cacherai pas plus longtemps, seulement un dérèglement terrible est arrivé, des fissures se sont ouvertes dans le barrage et je suis allé trop loin maintenant pour pouvoir espérer encore les colmater. Même si cela n’est qu’une image, je crains que la rupture finale n’emporte tout sur son passage. Il me reste encore une chose à accomplir : je veux savoir ce qu’il y a derrière le mur, et après…

Au moment où j’écris ces lignes, je suis assis devant le bureau de notre grand père, en face de la fenêtre d’où l’on peut voir, comme tu sais, le sommet de la Dent Morte par temps dégagé. Mais c’est déjà l’heure où le soleil décline et le temps est bouché aujourd’hui. Si je lève la tête, je ne vois que la silhouette pâlissante des frondaisons de conifères, au-delà du pâturage sur lequel ne flottent que des spectres de brouillard effiloché. Et cette grisaille me glace jusqu’aux os, elle pénètre à l’intérieur par les interstices qui se sont ouverts dans l’encadrement des portes et des fenêtres, entre les planches vermoulues qui se sont disjointes avec le temps : la sénescence du chalet d’alpage a transformé un logis autrefois accueillant en un lieu funèbre et perméable à tous les démons extérieurs. Malgré le feu, qui brûle avec une vigueur anormale dans la cheminée de la chambre, malgré la lampe à pétrole qui éclaire ces lignes de sa flamme vacillant, je me sens aussi exposé en ce moment que si je courais nu sous la pluie. Aucun moyen de recouvrir ce silence pesant, modulé par les plaintes du vent et rythmé par les craquements irréguliers d’une charpente sapée par la vermine. Pas de musique ni de présence humaine. Je suis seul et si j’essaie de fredonner un air pour supporter ma solitude, le son de ma voix m’effraye : j’ai l’impression qu’elle appartient à un étranger. Ma propre respiration est devenue terrifiante. Je dois pourtant attendre, il n’est pas encore l’heure. Alors j’ai décidé de t’écrire, et pendant que ma plume dessine le sillon de ma pensée, j’ai au moins la consolation d’imaginer ta présence, de m’inquiéter de ce que tu penseras de cette lettre, si un jour tu la reçois. Ce petit bruit si rassurant de la plume qui gratte le papier justifie à lui seul cette communication d’un autre âge.

Tu te demandes peut-être ce que je fais dans ce chalet d’alpage, à la veille de Noël, perdu au fond d’une vallée alpestre à des heures de marche du premier hameau habité. Je ne sais si je suis capable de comprendre moi-même comment j’en suis arrivé là, mais je me souviens exactement du jour où un signe inquiétant m’a poussé malgré moi à faire le premier pas sur cette voie qui ne pouvait conduire qu’en ce lieu où tout doit se dénouer.

Aussi loin que je me souvienne, ma première enfance n’a été qu’une existence de plénitude et de bonheur partagé dans l’intimité d’une famille unie. Père et mère formaient un couple épanoui et, chose rare, ils semblaient ne nourrir aucuns regrets de nous avoir déposés dans ce monde. Gabriel était un grand frère turbulent mais affectueux et protecteur, et toi, Elisabeth, ta venue n’avait pas diminué l’attention que me portaient nos parents. J’étais toujours entouré, la vie était pleine d’affection, de bruits, de jeux et de découvertes.

Cet arrière-fond apparemment sans failles explique à lui seul le caractère dramatique de ce qui va suivre. Peut-être as-tu oublié cette anecdote que je t’ai parfois racontée, mais cela est excusable car, jusqu’à un passé récent, je n’en avais pas encore mesuré la portée réelle. Ma première angoisse véritable remonte à une fête de Noël célébrée dans ce chalet d’où je t’écris. J’avais cinq ans et j’atteignais l’âge où les cadeaux ne sont plus seulement des surprises qui surgissent de manière impromptue, mais des présents attendus que l’on se met à imaginer dès les premières chutes de neige. Selon la tradition, notre grand-père avait entassé tous les paquets dans la cuisine, et la veillée avait commencé devant l’arbre décoré qu’il dressait à côté de la cheminée. Après le repas, c’était le temps des contes, et personne ne s’y connaissait mieux que grand-père pour les raconter, avec son accent montagnard qui donnait aux histoires une saveur qu’ils n’avaient pas dans les livres. Seulement cette année là, mon impatience d’ouvrir les cadeaux du lendemain était plus forte que mon envie d’entendre l’ancêtre. J’insistai en vain pour que la distribution soit avancée, ou qu’au moins on me laisse déballer un seul paquet, ne serait-ce que le plus petit. Finalement, j’en fis tant que grand-père perdit patience et qu’il me raconta une petite histoire qui calma sérieusement mes ardeurs. Il affirma qu’à la nuit tombée, la cuisine était condamnée, car il y a bien longtemps, quand les loups étaient revenus discrètement dans la vallée, il avait passé un contrat avec le chef de la meute. Grand-père laissait les loups dormir au chaud à côté du poêle de la cuisine en échange de quoi, les prédateurs s’engageaient à épargner son troupeau de moutons. C’est pourquoi, disait-il, la porte de la cuisine qui donnait sur l’extérieur n’était jamais fermée à clé, mais il était absolument interdit de s’y rendre de la tombée du jour jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Peut-être trouveras-tu cette anecdote ridicule, car il paraît évident que grand-père se moquait de moi. Mais le fait est que j’avais si bien réussi à énerver tout le monde que la fête fut gâchée et que l’air sinistre de nos parents me donna l’impression qu’il y avait bien quelque chose de sérieux qui se dissimulait derrière la porte de la cuisine. Cette nuit-là, je ne parvins pas à dormir, tous mes sens en alerte, j’essayais de percevoir derrière le bruissement du vide, à travers la cloison, la présence de quelque chose qui respirait à côté du poêle. Je mesure avec le recul que la lassitude que j’avais ressentie chez nos parents prenait racine dans un terreau beaucoup plus profond et salissant que ce qui pouvait ressortir des caprices d’un enfant impatient. Comme tu sais, l’année suivante, père est parti avec sa secrétaire pour un cycle de conférences Outre-atlantique, et à son retour, il n’est pas revenu habiter chez nous. Malgré tout ce que j’ai appris depuis, je suis certain que j’ai entendu chose d’autre que la rumeur du néant, cette nuit où le sommeil ne m’a pas emporté, quelque chose de très vieux, de vivant et de meurtrier. Quelque chose qui souriait dans le noir.

Pourtant la vie a continué, et que pourrait-elle faire d’autre que de continuer à s’écouler sans fin ? Seulement elle était hantée maintenant de loups hurlants et de chambres condamnées. La deuxième crise est survenue deux ans plus tard et elle est encore liée à ce lieu où je me trouve. C’est arrivé lorsque grand-père est décédé d’une crise cardiaque, alors qu’il coupait du bois devant son chalet. J’avais sept ans et c’était une fois encore pendant la période des fêtes, le 21 décembre si tu ne l’as pas oublié, exactement le même jour qu’aujourd’hui, il y a trente ans. Rien de plus naturel, me diras-tu, qu’un vieillard qui trépasse ; seulement pour moi, c’était la première fois qu’un membre de notre famille disparaissait. J’avais bien entendu parler de la mort auparavant, mais c’était quelque chose d’assez théorique. La mort dans les livres, c’était des trépas héroïques, des existences qui s’éteignent à leur point culminant et qui ont toujours un sens, une valeur, une bonne raison d’être pour la communauté. Par exemple : Winkelried embrasse une gerbe de lances acérées, il se les fiche dans la poitrine et ouvre une brèche pour ses compagnons qui triomphent de leurs ennemis. Mais là c’était différent : mon grand-père que j’aimais avait disparu pour toujours, il était enlevé à l’affection de ses proches, comme disait le curé, et cela ne servait à rien, il n’y avait aucune épiphanie.

Il était encore jeune, il n’était pas fatigué de la vie, il aurait pu jouir de son existence pendant longtemps. Quand on s’est rendu dans la vallée, on a pu voir la dépouille et là j’ai compris : c’était marqué sur cette figure impassible qui n’était déjà plus un visage, c’était fini, c’était inévitable. Et je soupçonnais soudain que le même destin nous frapperait tous : nos parents, toi et Gabriel, et moi-même, nous arriverions un jour au bout du chemin et quoi qu’il arrive, ce serait toujours trop tôt. Quelque chose était tapis dans l’ombre et finirait par tous nous emporter. Et c’était grimaçant… et ça souriait de toutes ses dents.

Nos parents étaient progressistes, c’était la génération des parents soixante-huitards, alors on nous parlait comme à des adultes, on n’allait pas nous bourrer le mou avec des histoires de paradis céleste et d’anges lyriques. A l’âge de sept ans, on m’a répondu avec sincérité : oui, nous allions tous y passer, et non, on ne savait pas ce qu’il y avait après, si seulement il y avait quelque chose. J’étais reconnaissant d’obtenir ces réponses et je voyais bien qu’on n’essayait plus de me dissimuler la vérité, il n’y avait rien de plus horrible derrière cette nette et froide réalité, mais dès ce jour, j’ai vécu dans une terreur constante. Mes nuits étaient peuplées de cauchemars et au réveil, j’avais la conviction que ce qui m’attendait réellement serait pire que les chimères de mes nuits. Je suis devenu un enfant maladif et inquiet, celui probablement que tu as toujours connu si tu as oublié mes premières années.

Et puis, trois ans plus tard, quelque chose est arrivé qui a tout changé et tu conviendras toi-même que ça ne peut pas être le fruit du hasard, puisque c’est arrivé une fois encore sur cet alpage, en ce lieu précis auquel je suis enchaîné et où se jouent à chaque fois les moments décisifs de mon existence. Tu avais huit ans à l’époque et c’était pendant un week-end de juin que nous avions passées avec notre père dans ce chalet. C’était la période la plus intense de mon enfance, celle où j’étais enfin capable de produire des mondes à la hauteur de mon imagination, de dessiner des scènes complexes, d’inventer des histoires pleines de personnages et d’aventures, de créer des spectacles, des costumes et des décors. Rien ne m’était impossible. Je n’étais plus le jouet de spectres qui me hantaient car je pouvais enfin tirer les ficelles. J’étais devenu le petit dieu qui façonne les êtres avec de la glaise avant de les mettre au four et qui les baptise et leur invente des destins tragiques, et qui en rigole avec son frère.

Seulement nous avions aussi des jeux dangereux. Ce samedi-là, alors que nous grimpions dans un arbre avec Gabriel, alors que j’étais tout près d’atteindre la cime, une chose inexplicable s’est produite : j’ai lâché la branche et j’ai fait une chute de plus de dix mètres. Tu connais bien cette histoire, mais tu n’as jamais pu la comprendre. Tu as du penser, comme notre père, que j’étais un gamin indiscipliné qui avait fait une bêtise et qui avait bien failli le payer de sa vie. Mais cela n’a rien à voir avec ce qui s’est réellement passé ce jour-là. Je ne l’ai encore jamais raconté à personne car c’était insensé, personne ne m’aurait pris au sérieux. Il faut maintenant que tu saches, car même si tu doutes de ma parole, cela te permettra au moins de comprendre pourquoi je suis prêt, cette nuit, à payer de ma vie pour élucider le mystère qui me hante depuis cet incident.

Comme je te l’ai dit, j’approchais du sommet du sapin, et à cette altitude, je pouvais voir pour la première fois, sous cet angle, le panorama qui s’étendait au delà du chalet de nos aïeux, en contre-bas de la Dent Morte. A environs deux kilomètres au nord, mon attention fut attirée pas un bisse qui serpentait sur un plateau aride où nous n’étions encore jamais allés nous promener. Le cours d’eau brillait comme du vif argent sous le soleil de midi, et en amont, on pouvait voir qu’il était alimenté par une chute d’eau qui semblait sourdre directement des entrailles de la montagne. Je m’apprêtais à appeler Gabriel quand brusquement, un sentiment oppressant éteignit ma voix au fond de ma gorge. Un vent glacial s’était levé et tous les bruits de la nature furent étouffés d’un seul coup. Je n’entendais plus que le flux de la cascade qui devenait de plus en plus fort, comme si je m’en approchait. J’aperçus alors très nettement un groupe d’animaux au pelage gris qui couraient sur le plateau de rocailles et qui traversèrent le bisse. A ce moment précis, j’entendis une voix qui murmura quelque chose si près de mon oreille que je sentis distinctement son souffle sur ma nuque. Elle ne prononça qu’un seul mot impérieux et je lui obéis sans réfléchir. Elle me dit : « Lâche ! »

Les branches qui s’accrochèrent comme des griffes à mes vêtements et qui se brisèrent à mon passage amortirent ma chute. Comme tu sais, je survécus à l’aventure, mais jusqu’à quel point je fus blessé, tu l’ignores. Au moment où je touchai le sol, à plat sur le dos, ma respiration fut coupée pendant presque une minute. J’étouffais mais les muscles de ma poitrine ne répondaient plus à mon besoin vital d’air frais. Gabriel s’activait tant bien que mal pour me rejoindre mais il était clair qu’il allait arriver trop tard pour me sauver. Et j’eus une pensée terrifiante : je me suis demandé si, tout au fond de moi, j’avais encore vraiment envie de respirer. En fin de compte, je crois que c’est cette terreur intense, cette angoisse de moi-même qui m’a ranimé.

Tu connais la suite, Gabriel m’a porté jusqu’au chalet. Père m’a engueulé. Tu as pleuré. Et puis j’ai eu plusieurs nuits fiévreuses et les cauchemars ont recommencé. Cette fois, j’étais sûr qu’une meute de loup voulait m’emporter. Je les ai rêvés perchés sur un arbre, passant par la fenêtre, déchirant les draps et faisant un carnage de mes entrailles. Et puis il y avait autre chose. Cette voix. J’ai commencé à envisager sérieusement l’idée que ce qui suivait le trépas n’était pas une espèce de repos, ou un avenir indéterminé, la vague possibilité de poursuivre son histoire, mais bien une impossibilité radicale, un néant absolu et innommable. Je me disais que si j’étais capable de me faire à cette idée, je serais au moins préparé au pire, qu’aucune déception ne pourrait m’atteindre, que je pourrais surmonter définitivement mon angoisse de la mort. Mais comment surmonter l’insurmontable ? comment pourrait-on se faire à l’idée de l’impensable ? comment accepter que l’on se précipite vers rien, que notre vie se résume à rien ? Au moins je savais ce que j’étais devenu, j’étais à n’en point douter un athée radical.

Nous sommes redescendus en plaine. Et puis ça a été l’école, les vacances, la vie ordinaire qui reprenait le dessus. Tu connais les maigres succès et les misères innombrables de mon existence durant les années qui ont suivi. La puberté, les premiers amis et les premières désillusions amoureuses. Et puis les études de Lettres, le séjour en Angleterre, le boulot d’enseignant et le mariage raté. Et après, encore et toujours, le ressassement du quotidien, le début de l’âge mûr qui n’est que la fin des espoirs d’une vie autre que la sienne. Pendant tout ce temps, j’avais assez de soucis pour oublier les choses qui m’avaient terrifié dans mon enfance, mais je gardais une inquiétude, j’avais l’impression que ma vie ressemblait à un puzzle dont j’aurais égaré les pièces essentielles.

Finalement, un événement est arrivé qui a rouvert mes blessures les plus profondes, mais qui a également ravivé l’espoir d’une résolution. Tu sais que depuis deux ans, à côté des cours que je donne au collège, je collabore à la réédition des œuvres complètes de Charles-Ferdinand Ramuz. Dans ce chantier, nous avons accès aux archives accumulées par ce « héros » des lettres romandes, qui se souciait apparemment beaucoup de sa postérité. Ces derniers mois, je travaillais sur son roman La Grande Peur dans la montagne, dans lequel Ramuz s’inspire de légendes alpestres récoltées à des sources orales ou écrites dont nous avons, le plus souvent, perdu la trace. Parmi ces récits folkloriques qui ont inspiré l’écrivain, je suis tombé sur un texte recopié de sa main qui m’a fait frémir. Son titre : « L’homme de pierre ». Cette histoire aurait été racontée à Ramuz par une villageoise goitreuse du village le plus reculé de notre vallée. Tu comprendras aisément la nature de mon trouble quand je t’en aurai retracé la trame du récit.

La légende relate une tragédie qui serait arrivée à un couple de jeunes gens qui s’étaient donné un rendez-vous galant dans une région escarpée, le jour du solstice d’été. La raison qui explique le choix de ce lieu reculé tient au fait que les parents des jeunes amants se seraient opposés à leur relation et qu’il fallait par conséquent en conserver le secret. Le drame prend la forme suivante : comme convenu, la jeune fille, du nom de Catherine, abandonne ses moutons sur un alpage inférieur, et tandis qu’elle est sur le point de rejoindre son compagnon, elle est emportée par un éboulis accidentel. Le garçon se porte aussitôt à son secours, mais quand il parvient enfin à la dégager de la pierraille, ils ne peut que recueillir son dernier souffle. Pris de désespoir, il se met à maudire Dieu et à invoquer tous les démons infernaux. A travers ses larmes, il prend soudain conscience qu’il est cerné par une meute de loups gris. Le plus grand des animaux s’approche pour lui parler. Il ne voit pas bouger sa gueule, mais les yeux jaunes qui le fixent lui transmettent un message fort et clair. Ce qui est arrivé ne peut être défait mais il est offert au jeune homme une compensation pour ce qui est à venir. Aveuglé de douleur, Jean (c’est son nom) renie la foi de ses ancêtres, et accepte le présent lupin. La légende ne précise pas la nature exacte du cadeau, mais on affirme que depuis lors, on n’a jamais plus revu le jeune homme et que le lieu du drame est devenu interdit, spécialement les jours de solstice.

Tu te rends compte ? Tout est là : les loups, la plaine rocailleuse, et même les dates qui concordent. Rappelle-toi ! Quel jour suis-je tombé de l’arbre ? Le 21 juin, solstice d’été. Quel jour le décès de grand-père ? Le 21 décembre, solstice d’hiver. A chaque fois le jour où le soleil se met à décliner ou quand il atteint son point le plus bas et qu’il s’apprête à renaître. Comment cela pourrait-il être dû un hasard ? Il faut forcément que mon histoire personnelle soit liée à cette légende et j’ai décidé depuis plusieurs mois d’en avoir le cœur net. Depuis que j’ai remis au jour cette légende oubliée, je n’ai eu qu’une seule idée en tête : tirer au clair ce qui est advenu à Jean en me rendant sur le lieu interdit.

Mes premières expéditions, cet automne, n’ont rien donné. Tout ce que j’ai trouvé, au pied de la cascade, c’est un monticule de pierre, un petit tertre qui semble avoir été érigé de main d’homme. Peut-être est-ce la tombe de Catherine. J’ai continué à fouiller dans les archives de Ramuz et j’ai fini par exhumer un dernier indice essentiel. Le problème n’est pas le lieu mais le moment : si je veux en avoir le cœur net, je dois me conformer au calendrier des apparitions. Maintenant je sais ce que je dois faire. A minuit exactement, j’ai rendez-vous avec mon destin. Je te laisse maintenant, je dois y aller.
Je me croyais athée, voilà que j’ai envie de conclure cette lettre, que je laisserai en évidence sur la table de grand-père, par ces mots : à la grâce de Dieu !

Jeudi 22 décembre 2006

Elisabeth,

Ma chère sœur, nous sommes tous maudits ! Si tu me voyais maintenant, tu me prendrais pour un fantôme ! Je me suis regardé dans le miroir : mes cheveux ont blanchi complètement, des rides de terreur se sont creusées en un instant sur mon front, mes yeux sont ceux d’un halluciné. Pourtant ce dont j’ai été témoin cette nuit n’avait rien d’une hallucination. Je l’ai enfin rencontré et c’est un miracle si je suis encore en vie. Je ne mesure pas encore les conséquences de ce qui vient d’arriver. Je t’écris d’une main tremblante dans les heures qui précèdent l’aube, attendant avec angoisse les premières lueurs du soleil, car j’en viens à craindre que l’astre aussi ait été affecté dans sa course par l’apparition de cette nuit.

Je suis sorti vers dix heures pour me rendre sur la plaine maudite. Je connais bien le chemin maintenant et la lumière de la lune, qui est presque pleine, suffisait à guider mes pas. À mesure que j’approchais, j’entendais le bruissement minéral du bisse qui gonflait dans le silence nocturne. Je n’ai mis que deux heures pour rejoindre le plateau de rocailles, et dès que j’y ai posé le pied, j’ai eu la nette impression d’entendre des bruits d’animaux furtifs. J’ai d’abord pensé à un troupeau de bouquetins, mais les pas étaient trop étouffés pour des sabots. J’ai eu beau scruter l’horizon, mais je ne voyais aucun mouvement. Pas âme qui vive. Alors j’ai recommencé à avancer, remontant le long de la rivière en direction de l’amont, et plus j’approchais de la parois de la Dent Morte, plus la source qui alimente la cascade se mettait à se tarir. A la fin, j’observai ce prodige incompréhensible : le cours d’eau s’était complètement arrêté, mais la rivière, au lieu de se soumettre à la loi de la gravité et de s’assécher complètement, était devenue un plan d’eau stagnante. Les bruits des animaux s’étaient également tus et le silence fut total pendant un temps indéfinissable.

C’est alors que j’entendis un bruit énorme, semblable à un éboulement. Par réflexe, mes yeux se tournèrent vers le sommet de la montagne, mais ce n’était pas des hauteurs que venait le danger. C’était le sol qui tremblait sous mes pieds. Je titubai et tombai finalement à la renverse. En face de moi, l’horizon se déformait, une colline mouvante, haute comme trois hommes, était en train de se former, et je remarquai avec horreur qu’à son sommet, les rochers se fissuraient et s’organisaient de manière à modeler une face hideuse. Les orbites étaient des trous béants qui me fixaient et une bouche énorme s’était ouverte. Au fond de cette gorge de granit, j’entendais rouler des petits cailloux qui articulaient un mot assourdissant, inlassablement répété comme une imprécation :
– KHHHRRRTHHHRRR ! KHHHRRRTHHHRRR !

Ce mot minéral lancé au ciel était aussi glacial qu’un tombeau. L’entendre me pétrifiait le cœur et me vidait de tout espoir. Cette colline mouvante, qui me maudissait probablement de troubler son repos, n’avait pas de membres, mais je sentais que si elle l’avait voulu, elle aurait pu m’engloutir d’un seul geste, précipitant sur moi des tonnes de rochers. Je jugeais ma mort certaine et je n’esquissai aucun geste pour m’enfuir. Enfin, au bout d’un moment, le monstre se calma, il cessa de crier sa litanie incompréhensible.

Scrutant les failles qui lui servaient de regard, j’eus presque l’impression qu’on pouvait y lire une tristesse infinie. Une pensée étrange me traversa alors l’esprit. Peut-être que la voix que j’avais entendue dans mon enfance, alors que je me trouvais à la cime de l’arbre, ne voulait-elle pas que je lâche la branche. Peut-être ne faisait-elle que me traiter de lâche. Quand soudain l’homme de pierre se remit en mouvement, redoublant de furie et poussant son cri accablant, je n’hésitai plus, je me levai d’un bond et courus vers la vallée sans plus me retourner.

Quand je suis arrivé dans le chalet, j’ai fermé tous les verrous, j’ai rallumé le foyer et je me suis blotti dans une couverture. Au bout d’un moment, j’ai eu la sensation d’une relative protection. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais pour la première fois depuis sa mort, j’avais l’impression que l’âme de notre aïeul veillait sur moi. Retrouvant peu à peu mon calme, j’ai compris enfin le sens du mot que ne cessait de répéter l’apparition monstrueuse : il appelait sa bien aimée, il criait son nom… Catherine. Aussi bizarre que cela puisse paraître, surmontant ma terreur, j’arrivais presque à ressentir de la compassion pour l’homme de pierre. Faisant un effort pour retourner vers le monde des vivants, je décidai alors de t’écrire cette nouvelle lettre, et alors que le sommeil me gagne peu à peu, j’ai le soulagement de voir poindre les première lumières de l’aube à travers les carreaux de la fenêtre.

Bonne nuit petite sœur, maintenant il faut que j’aille me coucher. Je n’ai plus peur de dormir, car désormais, je sais que les pires cauchemars n’appartiennent pas au monde des rêves.

Vendredi 25 décembre 2006

Cher Gabriel,

Je t’écris cette carte depuis la vallée. Elizabeth a reçu deux lettres bien plus longues et je compte sur elle pour t’en expliquer la nature. Je suis redescendu du chalet de grand-père avant-hier. Désolé d’avoir raté notre réunion familiale, mais j’avais une enquête à mener. J’ai bien cru mourir, ou perdre la raison, mais maintenant, je me sens soulagé d’un poids que je traînais depuis trop longtemps. Je crois que j’ai envie de me reprendre à l’aventure de l’existence. J’ai des projets de voyages. Ce serait trop bête de penser que tout est joué d’avance. Je te souhaite que cette Nouvelle Année soit pleine de surprises !

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