Paul Badin, Pas à pas (pour une conversation avec Jean-François Dubois)

in Essais/Poésie

Se placer sous le signe de l’enfance, tant qu’on le peut encore : fraîcheur, fragilité, révolte, éclairs… D’emblée, viser la recherche personnelle de quelque chose de fort en soi, sans je : ça pourrait bien concerner tout un chacun, ce qui suit, sans vouloir jouer son petit Montaigne.

Saluer d’abord les plus malheureux. Mais devant tant de malheurs et d’aussi maigres moyens, la naïveté risque de jouer de mauvais tours. Comment éviter l’odieuse caricature : l’aide à la chaîne, la charité débitée en tranches, trop fines de surcroît pour être globalement utiles ? C’est sur ce tableau – noir – aujourd’hui que demain s’écrit.

La mort d’un oiseau. Accompagné jusqu’aux limites. Aimé au-delà… Les enfants savent cela.

Le vieux qui s’arrête de vivre ? L’insondable mystère et le scandale du choix. Mais que choisir ? Et toi qui avait tout misé sur ta retraite tardive, que pouvais-tu en attendre, père, après le long calvaire alzheimer de ta compagne ? Désormais seul, tu as préféré te laissé mourir, sans rien vouloir nous dire, sans rien déranger.

Que d’heures d’ennui avalées bon gré mal gré dans d’interminables réunions mal préparées, mal conduites et dont chacun sait qu’elles ne changent rien fondamentalement. Entre ronronnement et hypocrisie, indifférence et coup de sang….

La gaucherie à vivre, quasi-baudelairienne (L’Albatros), humble de surcroît : assez juste définition aussi de l’écriture, dans son processus d’élaboration et de travail.

Les étourneaux ! on a envie de crier, on en crie encore, de retour autour de la soupe fumante. Ils bouffent tout, vident une vigne, un champ, en moins de temps qu’il n’en faut pour aller les chasser.

Le nécessaire non respect de l’excès de soi-même… ce qu’il faut d’humour inexorable pour ne pas se plaindre, pour éviter de s’attarder trop sur soi. On trouve effectivement pire ailleurs.

Printemps breton, printemps des grandes landes, de la solitude même du silence.

Le proche et le lointain honorés dans le toilettage de la terre. Beauté de ce travail. Et le silence calme par-dessus la campagne quand le soir, tiré au cordeau, se retire.

Rêve, cauchemar, prémonition… Qui n’a pris l’ascenseur dans une des hautes tours de l’orgueil et de la finance, ne s’est senti envahi par le vide, au-delà de tout repère, emporté dans le tourbillon frénétique ?

La vie est dans la vie. Se méfier des vestiges consacrés comme tels et qui déclenchent, fidèles édiles de Pavlov, leur sécrétion d’imaginaire, sans que la sensibilité n’ait eu son mot à dire.

Le grand brassage des guerres, la réduction en bouillie… Pire encore, peut-être : n’en être pas mort sans pouvoir en réchapper jamais… On aimerait pouvoir pardonner comme Monseigneur Tutu après l’apartheid. Pas facilement, cela n’est pas possible mais aussi pleinement.

Rare moment de bonheur, lorsque l’on sent que des charges immenses demeurent ainsi, pacifiées, momentanément déchargées de toute tension. Un brin d’herbe suffit à écrire l’événement.

Bel équilibre et sa difficile harmonie.

La vie humble chez les humbles. Les autres, à convaincre.

Toutes ces pages de nos livres préférés qui nous remettent en marche. Où l’on se souvient de Sisyphe.

Sors de mon territoire. Fais pas chier. Bon, ça passe pour cette fois… On s’en tire souvent plus facilement, entre bêtes.

Cet univers sans éclat, ingrat même parfois, dont on pressent néanmoins qu’il faudra s’arracher, parce que sa très juste tension nous a traversés. A chacun sa hauteur de vue et l’objet de cette hauteur.

Tous ces charlatans qui s’acharnent à vous recycler dans leur hall d’abattage. Se tenir à grande distance. Mais quelle résistance est encore possible à l’époque de l’hyper surveillance ?

Se reprendre. Creuser son sillon. Croire à la lumière, au bout du tunnel. L’essentiel tend vers la simplicité, loin de tout apparat.

Difficile alliage de l’être et de l’œuvre. Et si, malgré la faiblesse de l’être, l’œuvre, qui mystérieusement le transcende, importait plus que tout. Et si, malgré l’œuvre, le chef-d’oeuvre, mortel, de soi-même l’emportait ? Les deux à la fois ? Utopie…

Le grand combat : extirper de l’homme ce grand malheur : sa faculté d’être libre, différent, imprévisible… Les pires mises au pas sont encore à venir. Voyez déjà l’internet…

Ce n’est pas aux choses de changer. C’est à notre regard de rester neuf, fidèle à la vibration de l’instant…

La fonction, l’organe… Plus l’organe est dépendant, fragile, plus la fonction se carapace sur lui.

Ce qu’un paysage peut être d’humeur changeante, nous deviner aussi, nous refléter peut-être…

Les cuivres de la symphonie se suffisent à eux-mêmes. Inutile d’en devenir sourd. L’appel du moineau suffit à mettre en chemin.

Il ne s’agit pas de reproduire. Il s’agit d’épouser. Les petites choses. C’est déjà beaucoup.

Fragilité humaine. D’autant plus qu’elle est juge et parti (e, s, es : au choix) de soi-même. Mais on confond aussi la quête d’humilité avec l’auto-flagellation.

Est-ce parce que, petit, on l’a tant – ou pas assez – sucé qu’il reste à jamais notre rose des vents, cœur de désirs jamais comblés, le sein, pôle premier du plaisir ?

Cette machine entre mes mains, expertes certes, sous le contrôle sans faille de mes pieds, que je le veuille ou non, fait de moi un meurtrier embusqué.

Je t’ai admiré, maman, en ton grand âge. Tu le trouvais beau, apaisé, tu caressais le corps déserté de ton compagnon de vie, sans hâte, touchée.

Deux mille ans nous séparent de ces fragments sublimes. Et incomplets… Comment les rejoindre ? On se comprend déjà si mal d’une génération l’autre, entre instinct de finesse et crampes de balourdise.

Dans la caverne primordiale du cher vieux philosophe, les ombres qui se mêlaient n’accusaient aucune hiérarchie, laquelle allait devenir la préoccupation première des millénaires à venir.

L’attente, le fruit toujours reculé de l’instant présent.

On a cru à l’existence de sa grande famille. On l’a servie. Si mal ? Aveugle, on n’a pas vu à temps qu’on avait vécu dans son mirage.

La tentation du survol, à trente-trois mille pieds… On s’ennuierait vite, sans les rigoles du sol.

A la loupe, il observa longuement le grain de silice et fut fasciné : un monde minéral s’ouvrait à lui. Quand il se releva, impassible, l’étendue des sables… Il en oublia sa loupe.

Accorde ton désir à ta paume. Palpe les sonnailles bleues de la glycine, gratte les salissures qui ternissent ta vitre, cela t’évitera de confondre les deux.

Un titre : il infuse sa vie à l’œuvre et, on le sait, il n’y a pas de vie inférieure ni supérieure… Cela expliquerait-il que certains titres creux résonnent aussi vide que ce qu’ils donnent à lire, voir, entendre ?

Le plus insupportable chez l’autre ? Pas ce qui lui appartient en propre mais, souvent, le pli, le poids du groupe sur lui. Auquel on finira par succomber aussi. Que de conflits dans cet interstice !

L’éclair me dure, affirmait René Char. Normal qu’il faille des années pour l’accumuler.

Si j’étais un animal, si j’étais une plante… J’aimerais être un tournesol, sans exclure le champ des congénères, quelque chose sur quoi l’autre ait prise et inversement.

Ce qui fait tableau : ce que la main recompose pour le rendre à l’émotion fugace.

Le lent tricotage du paysage par des siècles paysans. Mais, brutale, l’irruption de l’industrie…

Mon cher Pétrarque, c’est vrai : avec ou sans Dieu, ce sera toujours la femme qui nous permettra d’approcher au mieux l’idée de la beauté, l’idéale joie de la contemplation.

Il n’est pire enfer que le cloaque des grandes villes du monde. Même les racines finissent par y pourrir dans la plus lisse indifférence.

Au programme des Actions Urgentes d’Amnesty International : redonner son éclat d’origine à la vie humiliée.

La chaude caresse de l’astre… attendue, de solstice en solstice…

Vertige. Une distance sidérale sépare les jeunes générations de ses bases d’avant-hier. L’expansion de l’univers humain est en constante accélération. Jusqu’à quand l’unité préservée du système ?

Ce qui fascine chez Cavafy : le narcissisme brûlant de la chair qui se languit de s’offrir.

Je me souviens de l’été dernier. Très sec. L’invasion des coccinelles. Bêtes à bon dieu, bêtes à supplice aussi pour l’enfant qui les enfilait vivantes sur son chapelet de succès.

Le glacis de la mort n’est que destruction et néant. Déjà le vernis de la photo fige la vie. Seule, cette fragile tiédeur qui s’écoule, inexorablement…

Sauvage et fuyant comme l’horizon inaccessible, le paradis d’aujourd’hui, loin des foules et des caméras.

La lancinante question : à leur place, qu’aurions-nous fait ? Nous, à qui il suffit de jouer au jeu de cette question, bien au chaud, bien en paix. C’est pire pour ceux qui se la posent au retour de l’enfer quand tout reste ténébreux autour d’eux, qu’ils ont la conviction de s’être trompés. Avoir été empêché de prendre la bonne décision, quelle que soit la raison, ne change pas fondamentalement la donne.

La mort, l’ultime port, l’enrochement.

La vie est ce bruissement continu. La grâce en plus et tout l’être s’ébroue, mu de désir vermeil.

Ce qui aide à pénétrer le vif de l’espace ouvert sous les yeux : quelques lignes tranchées, fuyantes sous le flux et reflux de la lumière. Le sillage et le phare.

Et si tu dois apprendre à voler aux enfants, aux plus grands pareillement, que ce soit sur les meilleures ailes. Gare ! Toujours possibles les chutes.

Les plus terribles frontières sont celles qui marquent et déchirent le cœur de l’homme.

La musique est le parfum de l’oreille. Longtemps l’âme des instruments laisse flotter la nostalgie des peuples. Ainsi la clarinette des Balkans, la flûte des Incas, le banjo des longues plaines, la lira des villages chinois, le luth perse ou arabo-andalou, le tam-tam des nuits noires, le violon tzigane…

La pureté de la survie. Nul animal n’a jamais tué en pure perte ni menacé la survie de son espèce en détruisant son environnement. Mais qu’en est-il de l’homme ?

Les plus vieilles médecines remontent aux douleurs immémoriales. Nées dans l’urgence des ethnies qui s’éteignaient, elles s’alimentaient aux bouillons de culture, aux placentas protecteurs de vie.

Sur la toile de Renoir, les coquelicots chantent au point de faire saigner le ciel.

A peine jetés dans le monde, nous courons vers la tombe. Plus nous nous en apercevons, plus nous ralentissons l’allure.

A perte de vue, la houle des blés et la double flèche de Notre-Dame de Chartres qui émerge de cette providence verte. Tu demeures, Charles Péguy, l’infatigable veilleur de Beauce. Puisses-tu rester longtemps debout dans cette vigilance !

Chaque automne les hirondelles s’alignent sur la portée de mes fils électriques avant d’entonner leur incontournable chant d’adieu.

La route de la soie, à pied, vraiment pour les plus endurants et les savantes mémoires. Plus facilement, le chemin de Saint Jacques, par légers tronçons, beau livre d’histoire médiévale en terre d’oc. Et ce vœu, cher et proche à la fois : parcourir le sentier de grande randonnée qui traverse Paris, inépuisable manuel d’histoire d’Ile de France.

Etre tout entier la flamme de l’unique vœu qui la brûle au point d’en être consumée, mère éplorée.

L’appel tonitruant du muezzin qui électrise la ville entière, se répercute de mur en mur au creux des consciences – sommeil ou pas – et fige un continent.

Générations artisanes, devenues curiosités pour tours opérateurs, qui saviez avec Henri Bergson que l’esprit souffle au bout des doigts.

Quel ennui, mortel pour l’homme, s’il était immortel. Voyez Dieu, mais que pouvait-il bien faire avant la création ? se demandait Prévert…

Gardien de phare à vie, au large d’Ouessant. Une santé de fer, une curiosité insatiable et jamais une plainte. Un coeur de chêne et tout l’océan dans ses yeux mouillés d’embruns.

Le 23 février 1988, il faisait grand soleil sur le petit cimetière de l’Isle sur la Sorgue où René Char entrait dans le silence de la terre. Pas de cigale, des moineaux pépieurs. Juste un sifflement aigu, prolongé, à déchirer le jour. Sûrement un loriot qui se souvenait…

Le geste de l’ancienne, raidie d’usure, la fenêtre engourdie de s’éloigner des vivants…

D’abord l’échange des mains, palmeraie interminable, les gestes luxuriants de la forêt des sentiments… Foules méditerranéennes, à huiler les raideurs du nord.

Les parents, l’ultime rempart face à la mort. Eux disparus, nous sommes en première ligne.
Un tunnel sans fin et, à l’extrémité, sa lumière : un tube cathodique. Notre cerveau n’est plus qu’une lorgnette à électrons et on nous annonce qu’il va bientôt devenir tout plat, plasma de tous les conditionnements.

La liberté de l’être libre fuit le progrès technologique. Son credo, encore et toujours : vivre dans un tonneau. Et encore… Diogène, aujourd’hui, a perdu son abri, lui aussi soumis aux fluctuations de la bourse et du profit.

Inoubliables, les anachorètes des petites églises grecques byzantines de Metsovo à Mystra. Voyez Jean, squelette dont les os ne sont plus articulés que par agapè, les yeux rivés au malheur cultivé sur les pentes où il se s’accroche.

Pas une année sans évoquer les héros du débarquement, sous des larmes adolescentes plus vraies que merci.

Arrive l’âge où se profile cette idée enfin, si simple : même si une vie ne vaut rien, rien ne vaut une vie. Un rien c’est déjà quelque chose, disait Raymond Devos.

Où se recueillir encore quand la terre entière capitalise ? Tu avais bien compris cela, Pierre Reverdy, derrière la pierre blanche de Solesmes.

La vive odeur de fumier qui flattait autrefois les narines rurales étonne aujourd’hui les délicatesses désodorisées des citadins. D’autant plus qu’elle a cédé la place à l’infection chimique.

Un peuple de moutons descend du sacrifice d’Abraham, chaque année égorgé pour avoir une fois sauvé Ismaël.

Depuis les impressionnistes, la peinture n’est plus une copie magnifiée du réel mais le frisson de la vie, le sel des tempêtes ou la lumière du sud en plus.

L’accélération qui nivelle toutes choses au bulldozer du changement a même secrété sa propre antidote technologique : la mémoire par le son, l’image… Plus sûrement, les poètes artisans sont le terreau de cette lente reconquête, incapables pourtant d’éviter sa muséification.

D’une génération l’autre, que d’anathèmes artistiques, de ruptures iconoclastes… Vu de plus haut, relief estompé, belle continuité des lignes de force.

Rien qui ne soit éternel. Pas davantage les œuvres d’art. Et pourtant, ces peintures rupestres, ces fresques égyptiennes surgies de la nuit de glaise ou de sable, laquelle les avaient jusqu’ici protégées… jusqu’à ce qu’on les en arrache.

L’adolescent souffleté, ce poème de René Char dédié à Maurice Blanchot, à bien d’autres aussi, dont je fus. Rage, quand tu nous tiens, c’est souvent sans rémission.

Cette très belle jeune femme qui s’offre aux spectateurs, un à un, l’œil brûlant scrutant la salle noire. Il fallut une bonne minute après la dernière note du générique, salle éclairée, pour que le public s’ébroue, secoue les nappes résiduelles de sa fascination.

De la fenêtre au lit, du lit à la fenêtre, tu le sais bien Grand Jacques, ce qu’ils poursuivent encore, les très vieux, les très vieilles : les derniers lambeaux de souvenirs que la mort leur dispute…

…pour les déposer dans le grain ciré d’une armoire, un verre de cristal ébréché d’avoir tant participé, le vieil outil qu’on astique d’autant plus qu’il n’est plus guère utile.

L’endoctrinement des islamistes et autres intégristes… Et celui qu’avait subi toute cette jeunesse pour se précipiter avec autant de naïveté dans le conflit le plus meurtrier du siècle. Que sont devenus ceux qui savaient vraiment ?

L’inverse plutôt. Près de quarante ans après qu’il lui eut dit pour la première fois je t’aime, il acquit cette unique certitude : il ne sait pas encore bien pourquoi il l’aime ni combien ni jusqu’où… C’est simplement affaire de temps. Il en faudra encore un peu…

Quand tout est détruit, mets-toi en quête de la beauté, dit le proverbe ouzbek. A-t-on jamais rien lu d’aussi magnifique ?

Rivage grec. Une jeune femme admirable, Vénus apportée par les flots et bientôt de nouveau emportée par eux. Elle a dû servir de modèle dans l’antiquité et, en récompense, il lui a été accordé de revivre un peu. Elle a passé son temps à s’enduire de crème, centimètre par centimètre, à parler fort et rire grossier. Rien d’autre à faire. Un temple de beauté déserté par l’esprit. Elle était à elle-même sa risible incomplétude, son dérisoire désaveu.

La mort est bien ce qui donne un sens à la vie, Monsieur Sartre, tout comme l’ombre fait chanter la lumière et la guerre désirer si forte la paix.

Première rencontre de poètes-poètes au cercle de poésie. Moi je fais dans Baudelaire. Moi je fais dans Supervielle. Et vous, dans quoi faîtes-vous ? Regard ébahi. Vous ne feriez pas dans Mallarmé par hasard ?

Toutes les musiques naissent du vent, un moment s’y épanouissent et s’éloignent avec lui.

Viens vite ! L’automne déboule en cape de vent. C’est rouge, c’est jaune, c’est pourpre et ça vole !… Par petites bouffées à la fois, pour mieux profiter des saveurs.

A ciel léger, visages qui chantent. A nuages lourds, dos qui se voûtent.

Petit diable boiteux, il aimait à soulever le toit des maisons. Non qu’il fût curieux. Il avait besoin de se convaincre qu’il existait pire malheur ailleurs.

Comme Jean-Jacques Rousseau, s’écrire dans l’objectivité de sa carence affective pour se convaincre qu’elle n’est le fait que des autres.

Ecrire, ce n’est pas vivre. Sauf que l’activité d’écriture fait partie intégrante des gestes de vivre (James Sacré) et qu’elle s’enracine dans du vécu.

Combien sont partis, habités d’espoir et ne sont jamais parvenus à bon port ? Ballottés, reniés, laissés pour compte, retournés au point de départ comme emballages vides.

Pin-up et top-modèles, du pinacle des chairs à la bestialité ravagée de désir.

Ce qui s’offre au regard, au-delà de l’effort : un chemin blanc sur fond blanc. La lumière est intense. Au fond, il neige quelques flocons rouges.

S’abîmer dans la contemplation de la vague, la précédente tue, la suivante obligée et se dire qu’elles sont aussi nombreuses que les étoiles. A chacune pourtant ses singularités.

Dans la pièce la plus ensoleillée, j’ai installé un plafonnier avec ventilateur. Parce que je ne cesse d’entendre le ronronnement, ventilé ou climatisé, des pauvres hôtels trop chauds de Madagascar, du Cambodge et du Burkina Faso où j’ai quelquefois été appelé.

Même notre époque à lever tous les tabous, toutes les valeurs n’a pas réussi à venir à bout du mystère qui enveloppe la femme. En mouvement, elle diffuse et propage une irrésistible concupiscence. Endormie, elle respire, de fait, le sacré. Problème d’éducation culturelle sans doute : l’homme, incapable de localiser précisément le mystère, déplace sans vergogne le curseur entre la vierge et la putain, la garce et la grâce.

L’époque est à l’individualisme, l’individu au narcissisme jouisseur et Narcisse à sa propre fuite.

Nos mères furent nos mères irremplaçables, pourvoyeuses des divers laits d’enfance et d’amour. Leur grâce était dans l’amour. Etait l’amour. La beauté, c’était autre chose, leur corps de tout temps connu comme dispensateur de vie et non comme trouble d’éros. Aussi, quel choc lorsque parvenaient entre nos jeunes mains les premières images secrètes du corps merveilleux de la femme !

Humilier l’inculpé, troubler ses certitudes et ses défenses, in fine lui faire avouer un peu n’importe quoi. C’est facile. Il suffit de le déshabiller, de déstabiliser sa pudeur. J’ai toujours eu en horreur cet acte militaire initiatique au point de tout faire pour éviter, non sans succès, de servir sous les drapeaux.

Mon professeur de littérature comparée, me demanda un jour : pourquoi vouloir à ce point éviter les répétitions ? Elle ne sait pas (encore) qu’elle a ouvert ce jour-là une vanne intarissable.

Mon deuil, ce matin, au réveil, comme s’il devait modifier l’équilibre des masses dans la voie lactée. Des semaines plus tard et après lecture d’un beau texte bouddhique, une planète entière à l’intérieur de moi, sereine et plus légère qu’un duvet de cygne.

Pourquoi ne peut-on pas revenir en arrière ? En même temps, tous ces introspecteurs de génie qui vous retrempent une âme, redressent un passé déficient…

L’étreinte charnelle, une petite mort… c’est bien Sartre qui dit ça ? Pour d’autres, c’est le voyage. C’est peut-être, dans les deux cas, le monde laissé derrière soi qui meurt mais en aucun cas l’être qui traverse ainsi, magnifiquement, les hautes régions du monde et de l’amour.

Le cerveau humain, toutes ses constructions, ses machines sophistiquées, est incapable d’élévation. Celle-ci est l’affaire de l’âme. Mais qu’est-ce que l’âme, au juste ?

Une vie se résume à quelques risques véritables. Heureux, malheureux… Seul importe sur quoi ils débouchent. Couards s’abstenir. Par contre, enseigner très tôt à les calculer.

On n’a rien sans rien. On finit toujours par en avoir pour son argent. Une seule certitude, il faut payer. Un jour ou l’autre. De sa personne. Tu t’en tires plutôt avantageusement pour le moment… attends de voir. Tout t’échappe des mains, ton heure viendra…

La tentation d’être Dieu. Sûrement un universal.

Le sexe c’est comme la marée. On ne peut l’arrêter.

Non point la chair contre l’âme. Postulons ici qu’elles sont complémentaires. Plutôt l’histoire de la double postulation chez l’homme, telle que nous l’enseigne Pascal, l’une vers la bête, l’autre vers son cœur.

Petite visite, formatrice à plus titre, en Israël. Une source thermale trois étoiles. Je passe une heure avec les curistes locaux. Côté hommes, bien sûr. Vestiaire-piscine, piscine-vestiaire : aucune porte. Ils se déshabillent comme en famille. Ils sont à poil, toujours et partout, sans honte. Ont-ils perçu ma gêne, le temps, au moins, de m’habituer ?

Mon père fut un drôle de résistant. Il refusa Pétain, le S.T.O. Quatre années, il se fit passer pour malade devant l’officier médecin allemand, au risque de sa propre vie. Il m’a fallu du temps pour devenir fier d’un tel sacrifice sans fait d’armes. Mais alors, tous ces jeunes gens qui débarquèrent la liberté dans le sang sur nos côtes et que j’admirais fort, comment ont-ils pu résister à la pieuvre noire de la peur, de la mort ?

C’était il y a mille ans, disent les savants qui n’en savent guère plus tant est encore grand le mystère : un frémissement d’aile de papillon aurait déclenché des réactions en chaîne, qui donneraient aujourd’hui naissance aux cyclones.

C’est pourtant vrai, dans plus de quatre vingts pour cent des cas, le suicide est un geste d’amour maladroit, maladroitement adressé aux proches pour qu’ils se rapprochent un peu…

Une petite crique au sud du Péloponnèse à l’aube. Eveille-toi et vois : ce jeune dieu enlaçant sa sirène.

Tout vrai souvenir est baigné de larmes.

Avant de vouloir changer le monde, change d’abord le monde en toi.

Il y a ces matins blafards, tellement lourds, où la boule de poix ne parvient plus à s’élever au-dessus de l’horizon. Te recoucher ? Recommence plutôt à te lever.

Pour moi, je m’en tiens à cette définition : une seule vague et son ressac n’ont jamais produit un océan.

Résiste ! Tellement précieux le prix de la vie que personne n’a jamais pu en calculer la valeur exacte, trop occupé à tant de futilités de son vivant. Après…

Trente, quarante, cinquante années de bon et loyal compagnonnage. Plus parfois. Des tunnels, plus ou moins longs et, toujours, au bout, la lumière. Toujours habitant de la même ruelle… même si dans ma ville aussi il y a d’autres ruelles, des impasses et des boulevards.

Il n’est pas de devoir de mémoire sans un égal devoir d’oubli. Sinon, qu’en serait-il du pardon ?

Sur les plages naturistes, à Bain sur Mer, il y a ces dérisoires remparts de galets, à hauteur de genou ou de sexe bas. Derrière, sans abri, les chairs cuisent et baignent dans l’huile…

Une intempérie, un flocon, une bruine infinie… Etre plutôt une fétuque, un brin de blé, un papyrus…

Jusqu’où, vieil homme, réussirai-je à te suivre ? Papa d’autrefois, fragile enfant d’aujourd’hui, si secret que je te perds de vue…

Ils étaient en Grèce en camping-car. C’était l’été. Un matin comme tant d’autres, il téléphona à son père. Au son même de son absence, il sut que maman était morte.

Je n’ai jamais conservé de brouillon. Inutile idolâtrie. Déjà que mes textes ne sont guère considérables! En fait, je suis seulement à la recherche de l’unique poème après quoi tout serait superflu.

Que de vies de l’ombre, sacrifiées, rabougries, cédées d’avance à un intérêt supérieur, passées au tamis des morales. Pas même une cendre ne s’obscurcit, ma pauvre Gisèle, lorsque tu te dissipas…

Mythe errant de la politique, que de pauvres jeux sur son nom. Trop peu atteignaient sa haute science, par-delà l’ivresse (du pouvoir) ou la raison (d’état). C’est pourquoi.

L’arme à double tranchant de la langue pour qui joue à l’investiture comme au jeu du morpion.

Des milliards de grains de lumière vibrent dans l’ivresse blanche. Seules émergent les lances graphite des bosquets. Un troupeau de faons sortis du bois, cibles sur le linceul. Ils étaient bien douze, en deux groupes. Un livre détale : trois bonds sombres doucement absorbés dans le satin froid. Eclats de phare ensanglantés sur la voile impeccable du couchant. La voiture n°17 s’est vidée de son superflu : ni bruit, ni bribes de portable.

Ce que nous montre de plus en plus souvent le cinéma : l’acte d’amour ou la copulation et autres viols, tournantes et grasses bézouilleries. De la fusion des chairs-émotions au combat des bêtes, il y en a pour tous les niveaux possibles, au-dessus et au-dessous du degré zéro de l’acte sexuel.

On compte méticuleusement aujourd’hui, sur les doigts d’une main, le nombre d’ours ou de loups tolérés sur le territoire national. Dans le même temps, loups et moutons, ours et poussins se côtoient chez les humains au point de rappeler la sylve primitive. Parmi les nouveaux territoires conquis : l’espace routier, le secteur bancaire, le trafic de drogues, les champs pétrolifères…

De la troublante Babylone aux trop fières Twins Towers de New-York City, toujours la même adoration pour le veau d’or, son arrogance, la convoitise qu’il suscite et la haine destructrice qui en résulte. Nous sommes quand même tous plus ou moins complices de ça. Seulement, l’horreur sans nom devant ceux qui paient pour les autres dans l’enfer inimaginable…

Que de restructurations, consolidations d’autant plus nécessaires dans le cours d’une vie qu’elle fut davantage exposée. Avec souvent cette curieuse impression de ressouder des plaques par-dessus un abîme qui continue à bouillonner. Jusqu’à la prochaine secousse. A laquelle il faudra bien de nouveau faire face.

Nuit d’Afrique, sans lumière parasite. L’univers en vertigineuse expansion à portée de main, d’un côté. Des milliards de recherches et d’activités humaines sur un minuscule caillou, de l’autre. Mon insigne conscience entre les deux.

Cet incroyable complexe de tensions que représente la moindre vie humaine.

On n’écrit jamais qu’une seule chose avec plus ou moins de bonheur : la lente conquête de soi-même.

L’une caresse son violon de ses longues fibres tendues, l’autre se complait dans un bouche à bouche amoureux avec sa clarinette, celle-ci serre très fort son violoncelle au point de s’unir à lui… Tournis en majeur avec cet ensemble en musique de chambre.

Cet éminent professeur d’immunologie qui vous explique que l’espérance de vie humaine passera de quatre vingts à cent vingt ans, que les plus chanceux atteindront prochainement deux cents ans de vie, qu’on ne vieillira pas plus longtemps mais que la jeunesse se prolongera… Oui mais comment cela se pourrait-il quand ce monde court à la déroute ?

Qui donc a calculé un jour que l’énergie d’éros, chaque jour prodiguée dans les lits du globe, hors lit aussi, dépassait de loin celle de la fission nucléaire ? Dans le fond, si c’est un acte gratuit, si c’est pour honorer l’amour…

Tout nous parle de nous, à notre insu le plus souvent. Montre-moi ton iris que je fasse ton bulletin de santé. Découvre-moi ta peau que je lise ton foie. Laisse-moi voir ton dos que je sache tes soucis… Les yeux sont bien les fenêtres de l’âme et le corps le sanctuaire de la vie.

Le vieux peintre chinois n’eut pas trop d’une vie entière pour atteindre à la pure simplicité et offrir à son empereur la satisfaction illimitée. Et même, il en mourut.

Il n’étaient plus que six Poilus de la grande guerre à survivre cette année, lambeaux de mémoire à jamais accrochés aux tranchées barbelées. Pourtant quelle lumière, quelle sagesse émanaient de leur souffrance de chaux vive, intacte. Même morts, ils rayonneront encore.

La plus fascinante image de la puissance domptée par l’homme. Après maints romanciers, le premier film de l’histoire du cinéma l’a immortalisée… L’entrée en gare du TGV tient toujours du même prodige : l’énorme masse de métal lisse feutre sa décélération jusqu’à vous cueillir en un boudoir douillet d’où elle vous emportera dans sa glissade sidérale. Ca tient du tapis volant. Fascination, quand tu nous tiens…

Le magnétisme qu’a toujours exercé le corps de la femme et les diverses phases de son lent dévoilement. Peut-être l’attraction, inévitable, entre l’amour et la mort, pour l’antichambre et le creuset de la vie…

Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté, écrivait Gramsci. Non point l’attente de la fin mais l’espoir secret qu’il y a encore quelque chose à faire.

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BIO-BIBLIOGRAPHIE

Publiés chez l’auteur :

-Repères, 1979 (épuisé) (encres et fusains de François Le Ru)
-Dans la poussée du lierre, 1980 (épuisé)
-Le chant de la poulie, 1983
-Les tables du soleil, 1983,86 (consacré à la Grèce)
-Le secret de l’étoile, 1986
-Isotopie-oratorio, 1986
-Fluences, 1987
-Bribes de mai, sueurs d’été, 1987
-Arauco ou l’énigme de l’œuvre, 1987 (consacré à la lutherie; avec François Bon et Ricardo Perlwitz) (épuisé)
-Le 31 octobre, 1987
-Fragments des Busclats, 1988 (consacré à René Char) (épuisé)
-Terre, 1988
-Café grec, 1988 (consacré à la Grèce)
-Passante inépuisable, 1989
-Seuils de silence, 1989
-Permanence du fleuve, 1990, 2° édition 1992 (consacré à la Loire; photographies de Jean-Luc Courtois)
-Pariade, 1991
-Lit majeur, 1992 (anthologie de poèmes d’amour) (épuisé)

Chez les éditeurs :

-Les plis du temps, Ed. Caractères, 1995
-Clair de Chine, Ed. Soc et Foc, 1996 (traduction, calligraphie, peinture : Yan Wenli et Cheng Jing Ping) (épuisé)
-Krama, Ed. Pays d’herbes, 1996 (Cambodge; bois gravé couleurs : Liselotte Voellmy)
-Pureaux, Ed. Cahiers bleus, 1998
-Ricercar, Ed. L’Amourier, 2000
-Onze d’été, Ed. Tarabuste, Triages n°13, 2001
-La Loire en barque ce matin, Ed. José Saudubois, 2002 (photographies noir et blanc : José Saudubois)
-Loire, Ed. Tarabuste, 2005 (peinture de couverture : Martin Miguel)
-Rives Sud, Ed. Le chat qui tousse, 2006 (1 gravure noir et blanc : Gérard Houver)

A paraître :

-Chantier mobile / Bewegliche Baustelle, Verlag Im Wald / Editions en forêt, sept. 2006, 1 gravure NB : Gérard Houver
-Jardin secret, Ed. L’Aile Editions, déc. 2006, livre d’artiste : 31 gravures couleurs et noir et blanc de Gérard Houver

En préparation :

-Aspects riants
-Khaos vision
-Gouttes d’Afrique
-Battements
-Pas à pas

Expositions, livres d’art :

-Heures et couleurs de Loire : 12 séries de six photos couleurs (format 20 x 30), avec extraits de textes, 2000.
-Onze d’été, exposition-livre d’artiste : 18 gravures de Gérard Houver, 2001
-Loire, livre unique d’artiste : 11 séries de 3 peintures de Martin Miguel avec textes, 2002
-Geste blanche, livre unique d’artiste, 2006, (sauniers du pays d’Olonne, 35x50cm), 21 aquarelles de Gérard Houver

L’auteur :
Né en 1943 en Anjou où il réside. Professeur de lettres, ex-coordonnateur lecture-écriture à la Mission d’Action Culturelle du Rectorat de Nantes, ex-président-fondateur du Chant des mots (saison poétique et littéraire d’Angers) et responsable de sa revue de poésie, N4728.

1970, découverte de la poésie de René CHAR. Premiers poèmes et rencontres aux Busclats (L’Isle sur la Sorgue) jusqu’en 1988…

6 quai du Port-Boulet, 49080 Bouchemaine
02 41 77 13 03 paul.badin@wanadoo.fr